Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Mon plus gros coup de <3 Soul/R&B de l’année, Silk Canvas, premier album de VanJess. Ce nom est la fusion des prénoms de ces deux soeurs américano-nigérianes, Ivana et Jessica Nwokike. Tombé dessus par hasard grâce à Okayplayer qui recommandait de l’écouter sans attendre, tombé amoureux éperdument, immédiatement, parce que cet album a un goût de madeleine de Proust.
Pour ceux qui sont un brin nostalgique sans se l’avouer et qui ont profité de cette fabuleuse décennie qu’était celle des années 90, le groove de la musique Soul/R&B de ce duo féminin semblera plus proche de Zhane que de Floetry. De belles textures de voix qui font fi de l’autotune, des poumons qui ont du coffre, une complémentarité à toute épreuve, les VanJess séduisent immédiatement par leur sensualité (sans jamais céder à la pornographie) et leurs saveurs typiquement nineties, le tout sur des instrumentaux tout à fait actuels signés IAMNOBODI (affilié au label/podcast Soulection), Da-P, Darehouse, Jay Kurzweil… Si vous ne croyez pas cela possible, écoutez bien la première partie de Silk Canvas, ça a quelque chose de revigorant pour ceux qui ont vibré sur de la musique groove, et d’une manière générale d’incroyablement frais. Mais pas que, c’est aussi suave (« Honeywheat« ), dansant (« Touch the Floor » feat Masego), langoureux (« Control Me« , « Addicted« ), parfois tout à la fois, bref tout pour plaire dès la première fois.
Comme VanJess, cet album possède deux visages et le second plus lounge qui est montré après l’interlude est tout aussi délectable. L’enchaînement « Through Enough » avec GoldLink / « Another Lover« , respectivement produits par les Disclosure (facile à deviner) et Kaytranada, suit une excellente dynamique sur le thème de la house music. Ces pistes dancefloors sont suivies par un très chouette sample plein de bonne humeur sur « ‘Til Morning« . Toutes les conditions sont réunies pour ne pas rater une seule seconde de ces moments (« The One« , « Best Believe« ) qui provoquent un sentiment de bien-être très communicatif. Les quelques autres featurings sont féminins, des rappeuses, Leikeli47 sur « Easy » et Little Simz sur « Rewind Time« . Ce dernier titre est significatif de la volonté de VanJess de remettre au goût du jour ce style de r&b groovy et sensuel que les jeunes de moins de vingt ans ne connaissent pas, mais qui peuvent découvrir si bon leur semble.
Pour un premier essai, les deux soul sistas réussissent avec Silk Canvas à nous enfiévrer par leur musique chaleureuse qui fusionne avec une aisance sidérante deux époques que presque trois décades séparent. Du velours pour les oreilles, de la magie qui nous éblouit de la première à la l’ultime minute, du nectar de bonnes ondes. Révélation de 2018.
Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques)
Chaque été c’est la même rengaine: je prends la route sans vérifier la pression des pneus, ni le niveau d’huile de ma Clio. J'ai beau avoir mon permis depuis dix ans, je continue à accorder plus d'importance au disque qui va m'accompagner sur les routes qu'à la bonne santé du véhicule qui va me permettre de voir la mer. Il faut dire que ça me prend un temps infini de trouver les disques qui sauront me ramener aux cassettes audio que j’écoutais dans la voiture des parents, sur la route des vacances. Ces disques tantôt forts, tantôt imparfaits, toujours synchronisés avec les températures estivales et qui touchent par leur facilité à être écoutés des milliers de fois, sans jamais que la lassitude ne s'invite.
Il faut dire qu’à l'époque où j'étais minaud, entre un disque de Zazie et un autre de Mano Solo, on pouvait trouver dans la Ford Escord parentale L’école du micro d’argent, un album du Suprême NTM, ou encore la BO du premier Batman par Prince – l'un de mes indéniables préférés. Au son de ces disques que je connais désormais trop bien pour y apporter la moindre critique constructive, difficile de ne pas sentir malgré moi l'odeur des Marlboro que mon père fumait alors que je somnolais à l’arrière, doucement bercé par la lumière des réverbères et les neuf impeccables minutes de "Demain c'est loin". Des moments lointains qui me ramènent inlassablement en enfance lorsque je suis derrière le volant, et qu'aucun des ingrédients mentionnés ne manque à l'appel - à l'odeur de clope près.
Pour tout un tas de raisons, c'est tous ces souvenirs que je retrouve lorsque je parcours le premier disque de VanJess, alors même que bien peu de choses me prédestinaient à rentrer un jour en collision avec la musique des deux soeurs. Pourtant Silk Canvas ne devrait rien avoir du disque qu’on découvre par hasard: loin des extravagances délicieusement torturées d'un Frank Ocean, Silk Canvas est plutôt le genre de disque qui convaincrait n'importe quel écorché vif que les coups de foudre existent, tant il met la spontanéité au coeur de son processus créatif. Qu'on ne s'y trompe pas: on est en présence d'un disque plein d'âme, terriblement bien branlé et, plus important encore, catchy d'un bout à l'autre.
Car les soeurs Nwokike n'ont jamais cherché à cacher leur passif d'artistes qui s'amusaient à reprendre les morceaux de leurs artistes préférés sur Youtube. Tout du moins, jusqu'à réussir à s'en débarrasser avec le brio qu'on leur découvre ici. Au coeur des importants écarts de tempo traversés par le disque, la paire n'hésite pourtant pas à faire un savant inventaire de ses références: là où "Control Me" renvoie aux expérimentations de OVO, "Touch The Floor" ou "Best Believe" convoquent les tempos new jack de TLC ou Janet Jackson. Summum du culot: sur "Addicted" et "Through Enough", elles se permettent de marcher sur les plates-bandes de dvsn et Disclosure, transcendant les similarités pour parfois surpasser l'original, se l'approprier, et pourquoi pas le magnifier. Même le titre produit par Kaytranada fait mouche, alors que le canadien a de nouveau fourni une énième boucle aux basses rondelettes, sauvée in extremis par l'incroyable alchimie vocale du tandem nigério-américain. Bref, Silk Canvas, c'est une collection de tubes à la vibe 90's prononcée, aux influences digérées, et qui laisse un gros goût de reviens-y.
Carte de visite qui a davantage valeur de succès d'estime que de carton commercial, le premier disque de Vanjess n'a pas grand chose à envier aux blockbusters du moment. Silk Canvas s'offre même un on-ne-sait-trop-quoi de singulier, d'intemporel. Peut-être aussi parce que par rapport à la concurrence, c'est un disque qui se partage, et qui met d'accord dès la première écoute sans pour autant tout révéler de son charme - ce qui en fait un disque parfait pour sillonner les autoroutes.