Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
C’est probablement la sortie rap de l’été. Annoncé de longue date, bien avant Birds In The Trap Sing Brian McKnight, ASTROWORLD (qui s’écrit tout en majuscule) confirme sans forcer la statut de valeur sûr de Travis Scott, la vraie poule aux oeufs d’or du label Grand Hustle de T.I. De l’or, comme son portrait gonflable qui figure sur la pochette façon entrée d’un parc à thème. Ticket est pris.
C’est reparti pour un tour d’ad-libs à tout va, avec des « YAH » et « IT’S LIT » qui montent plus haut dans les aigus sur « Stargazing« . Toujours plus haut dans les sphères ce Travis, mais on se demande bien lesquelles, celles de gotta de la musique ou du star system? Le petit copain de Kylie Jenner, qui ont accueilli leur petite fille récemment, se défend avec un contenu plus rap mais ne vous laissez pas tromper par le tracklisting sans featuring, il y a bien au programme, et en quantité. Honnêtement, il y a de quoi être ébloui par l’impressionnante liste d’invités et musiciens de marque qui se cachent sur cet album. En revanche, c’est pas sympa de ne pas les afficher. Au hasard, Drake sur le bon « Sicko » (qui aurait pu se passer d’un Drake qui copie le trap flow à la mode), 21 Savage de passage sur « NC-17« , le rare Frank Ocean sur « Carousel« , The Weeknd par deux fois (et qui ne peut s’empêcher de placer le mot ‘pussy’ sur « Wake Up« , Swae Lee, les deux amigos Takeoff et Quavo qui volent la vedette sur « Who ? What » (pendant qu’Offset devait être occuper à changer des couches), etc etc… Mais Travis n’a pas fini de nous en mettre plein les oreilles, en faisant appel au groupe Tame Impala pour réaliser le très bon « SKELETON » ainsi que Philip Bailey (Earth Wind & Fire) et Stevie Wonder à l’harmonica sur le très bon « Stop Trying To Be God« , single qu’on pourrait penser à première vue dirigé envers son beau-frère Kanye West (oui, beau-frère). Ne pas sauter non plus au plafond face à cet afflux massif de featurings quatre étoile, oui il y a Stevie Wonder, Stevie Wonder, et alors? Vous voulez la liste des rappeurs qui ont déjà collaboré avec Stevie ces dix dernières années?
La première partie d’ASTROWORLD joue les montagnes russes plutôt que le grand-huit. Le tour en « Carousel » est plaisant et « No Bystanders » prend l’option pogo en concert avec ce « fuck da club up » en fond qui rappelle les Three 6 Mafia. Drôle de contrepied que ce « R.I.P. SCREW » qui se veut doucereux à mort plutôt que screwed and chopped pour rendre véritablement hommage au légendaire DJ de Houston. Après « Skeletons« , ce qui se passe n’a rien de bien excitant, une ballade dans un train fantôme psyché-trap, avec dans les mains mashmallow caoutchouteux et un grand soda rempli de glaçons. Tout se joue sur l’ambiance sonore, les ingénieurs du son ont du s’éclater avec la pléthore de producteurs qui se bousculent dans les crédits (ce serait tellement long à énumérer que ça me donnerait mal aux doigts de tout taper leurs blases) et les effets sonores pour un rendu unique. Avec moins d’implication de la part de Mike Dean. Des tracks un brin perchées comme « ASTROTHUNDER » et « BUTTERFLY EFFECT » n’arrivent cependant pas à masquer le caractère artificiel de tout ce triffouillage sonore. Même le sample de « Cell Therapy« , un classique des Goodie Mob, sur « 5% Tint » n’y fait rien, « HOUSTONFORNICATION » j’en parle pas tellement ça n’est plus un jeu de mot. L’envers du décor est que le style cyborg polymorphe (comme j’aime bien le décrire) de Travis Scott stagne depuis l’indescriptible Rodeo, aussi bien musicalement que lyricalement. Un petit coup de « Coffee Bean » pour s’en remettre?
Alors qu’ASTROWORLD devait être -semble-t-il- SON album, les attractions provoquent moins de sensations que Rodeo paru il y a trois ans maintenant. Trop de tout ça pour ça, comme des morceaux sur-produits de Kanye West qui font ‘pschit’. Travis Scott bascule définitivement dans la catégorie des artistes rap over-hypés, et pourquoi pas dans la liste des nominés aux Grammy Awards.
Chronique de Ruben (Goûte Mes Disques)
Travis Scott est le chef de file de cette nouvelle génération de MC qui sont immenses avant même d’avoir sorti d’immenses disques. On pointe ici du doigt tout le paradoxe du rap de 2018: avec quelques bons singles, un gros penchant pour la mode et une instagrameuse au bras, on décroche sans vraiment forcer son talent son ticket pour la célébrité.
Et de fait, Travis Scott n’a guère impressionné avec Rodeo ou Birds In The Trap Sing McKnight, qui avait relevé la barre sans pour autant être le disque définitif qu'on nous promettait. Avec ce ASTROWORLD teasé depuis plus de deux ans, le natif de Houston se retrouve au pied du mur: il lui faut sortir le disque référence qui couronnera sa jeune carrière et solidifiera sa position de trendsetter pour les années à venir. La pression est étouffante, pourtant le moment semble propice puisque la concurrence est moins coriace que prévue: le EVERYTHING IS LOVE des Carters est vide d’intérêt, le K.O.D. de J. Cole rapidement lassant, le Ye de Kanye West trop cathartique et le Scorpion de Drake carrément soporifique.
On ne va pas tortiller du cul pour chier droit: ASTROWORLD est un des disques de rap les plus aboutis de ces dernières années. Dès les premières notes, La Flame déploie le genre d'intensité qui envoyait le EVOL de Future dans la stratosphère. Musicalement, on va bien au-delà des spectres monotones du mumble rap, et la construction très originale des pistes combinée à une atmosphère futuriste propulse l’art de Travis Scott loin devant la concurrence. Dans ce grand parc d'attractions qui ne manque pas de références au son de son Houston natal, chaque piste ouvre les portes d'un nouvel univers, et travaille sur des émotions pures habilement nuancées par l’impeccable gestion des invités - il faut des couilles de papa pour réussir à faire quelque chose de bien avec Kid Cudi, Stevie Wonder et James Blake sur une même piste. En parallèle, des sons comme « R.I.P. SCREW », « SKELETONS » ou « ASTROTHUNDER » - des pseudo-interludes psychés qui s’intercalent sans gêne entre deux bangers - révèlent une prise de risque fort appréciable pour le blockbuster que doit être ASTROWORLD.
Et même si ce troisième album montre des signes d'essoufflement dans son dernier tiers, Travis Scott surnage sans donner l'impression de forcer son talent. C'est bien simple, niveau créativité, on retrouve souvent sur ASTROWORLD l'artiste survolté de "Lights (Love Sick)" qui avait tapé dans l'œil de T.I. qui allait sortir l'incroyable tape Own Pharaoh sur son label Grand Hustle. À défaut de rentrer dans le cœur des apprentis thugs comme le meilleur album rap de la décennie, ASTROWORLD restera un des disques importants de 2018 et; un vrai bon cru que l’on a surtout hâte de découvrir en live puisque son interprète excelle dans ce domaine.