Some Rap Songs

Some Rap Songs

Earl Sweatshirt

14 / 20 2018

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 14 / 20

Posté le 30/11/2018

Une photo floue qui fait peur prise à la va-vite avec un smartphone, au dos une typographie hideuse, un nom d’album pas cherché bien loin, deux titres sur le total de quinze qui en terme de durée dépassent strictement et seulement les deux minutes, ce troisième album d’Earl Sweatshirt est moche comme la vie vue à travers les yeux d’une personne dépressive. Et le contenu? Moche aussi, et c’est là-dedans qu’on y trouve pourquoi pas ce qu’on appelle « la beauté intérieure ».

24 minutes pour un album qui a mis trois ans à se construire… Le ratio est comparable à Daytona de Pusha T vous me direz. « 24 December » est le premier morceau enregistré par Earl pour Some Rap Songs, en Décembre 2015. À cette date, son père était encore vivant, avant de le quitter en Janvier 2018 à l’âge de 79 ans, un événement qui a affecté Earl. Son paternel n’était pas n’importe qui, c’était le poète et activiste sud-Africain Keorapetse Kgositsile, qui a notamment siégé au Congrès National Africain durant les années 60 et 70 avant de s’exiler aux Etats-Unis. On peut entendre sa voix à titre posthume, ainsi que celle sa mère, sur « Playing Possum« .

C’est sûrement la raison pour laquelle Earl a écrit de courts textes, tels des proses, sans structure apparente ni refrain. Cette simplicité de forme se retrouve dans les productions, des instrumentaux simultanément soulful et lo-fi, piochant parmi des oeuvres de Curtis Mayfiled, la soundtrack de Black Dynamite, The Soul Children, Mighty Flames et Hugh Masekela, qui n’est autre qui son oncle ! Décidément on en apprend de choses… À quelques exceptions près, Earl Sweatshirt a lui-même réalisé la majorité des prods (sans utiliser son autre pseudo de randomblackdude), toujours pas sorti de cet état d’esprit brut, obscur et minimaliste des Odd Future comme on peut en juger. Toujours pas sorti non plus de son état déprimant, ce qui rend cet opus très personnel et cafardeux. Oubliez les fleurs et les oiseaux, c’est fané et empaillé, ainsi que le soleil de la Californie, Earl a mis la clim sur « Cold Summer« .

Alors dans quelles conditions écouter Some Rap Songs? Emmitouflé dans un vieux canapé un dimanche de grisaille à l’heure de la sieste serait la meilleure option. « Nowhere2go« , « The Mint » et une seconde moitié qui passe trop vite, Earl Sweatshirt fait son truc sans se soucier du reste et sans aucune énergie, l’effort résidant uniquement dans la création dans sa plus grande austérité et laissée à l’état de brouillon. Il peut laisser l’auditeur totalement indifférent, comme pas du tout et si tel est le cas, on peut chier dessus si l’envie nous en dit, ce n’est pas interdit, comme le placer dans le top10 de l’année sans explication, c’est votre droit. Sûrement faut-il du goût pour l’amertume profonde et la noirceur, à l’opposé il est normal de rejeter un album qui ne propose absolument rien de divertissant. Il ne faut pas perdre de vue que chaque artiste fait ce qu’il veut. Proposer un tel album n’est pas tellement un risque pour un jeune homme très intelligent de 24 ans qui a encore toute la vie devant lui, mais qui est capable de le faire avec autant de talent?


Chronique de Émile (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 03/12/2018

Avec I don't like shit, I don't go outside en 2015, on a vu Earl Sweatshirt s'enfoncer un peu plus encore dans le cyclone de la dépression et le « suicide commercial ». Si on le voyait à l'époque se faire bousculer les épaules dans sa marche à contre-courant, aujourd'hui il est carrément seul derrière tout le monde. Abandonné ? Pas tellement. Plutôt comme un ascète rejetant volontairement l'intégralité d'un monde, le désormais moins jeune Thebe Neruda Kgositsile endosse le costume du doigt d'honneur géant envoyé à l'univers du hip-hop et de la musique. Bien évidemment la trap, l'autotune et tout l'attirail du « Lil' quelque chose » sont dégagés hors du champ de vision, mais aussi, plus fondamentalement, les concepts de morceau et d'album. Pour un retour à la musique attendu depuis plus de trois ans, n'avoir aucun morceau de plus de 2 minutes à proposer dans un apparent manque de cohérence noté dans un titre digne d'une mauvaise compilation hip-hop de 1992 et donner la sensation d'écouter la playlist d'un psychotique jouant avec un poste radio, c'est la déception assurée. Mode d'emploi pour ne pas être déçu par un album en réalité étonnant.

Ce qu'interroge Some Rap Songs, c'est déjà notre rapport étonnamment normé à la musique. On l'écoute comme on achète de la peinture, en espérant avoir 33% offert, un titre inédit et une brosse à chiotte en cadeau. Qui reprocherait à un sculpteur de travailler sur des sculptures de 30 centimètres au lieu de travailler sur des machins de 10 mètres de haut ? Alors oui, Earl Sweatshirt a balancé un album de 24 minutes. Mais ce qu'il y a à apprécier dans cet album, c'est la notion de totalité qui s'en échappe, pas celle de quantité. C'est pour cela qu'on aime bien écouter un album de trois quarts d'heure plutôt qu'un best of mal géré de deux heures, parce qu'on s'intéresse au concept de structure d'ensemble, et pas à un amoncellement de musiques. Posons-nous donc cette question-là : le nouveau Earl Sweatshirt est-il trop court pour pouvoir former une unité cohérente et pertinente ? Clairement pas. L'album est riche, surprenant, fractal même. Les morceaux se répondent dans les rythmes breakés, les samples inachevés et, à l'intérieur de chacune des pièces, les nombreux changements d'atmosphère transpirent une écoute étonnamment psychédélique. Si bien qu'au lieu d'y voir un travail bâclé, on a envie d'y voir un travail d'orfèvre. Quel besoin de faire de la longueur quand on met autant d'intensité sur quelques secondes ? Les boucles ne se répètent jamais plus de fois que besoin, et chaque track contient autant de morceaux qu'il y a eu d'élans inspirés à son origine. On ira même plus loin : Some Rap Songs joue avec la notion de totalité, nous la faisant apercevoir avec précision dans un microscope, comme amoindrie, malade d'une précise maladie, comme un harmonieux tremblement.

Mais la musique d'Earl Sweatshirt n'est-elle pas trop old school, déconnectée et passéiste ? Que nenni. Sweatshirt joue avec le sample comme un motif mémoriel, des vignettes disséminées et déstructurées. Et si on a parfois l'impression d'écouter du ODB, comme sur « The Bends », c'est simplement pour nous déphaser. Parce que lui est déphasé, à rebours, et qu'il n'y a pas de meilleur moyen pour nous le faire comprendre que de nous transporter dans un monde qui n'existe plus, mais qui en réalité n'a jamais existé. Il suffit d'écouter l'instrumental de « Loosie » pour s'en rendre compte. L'aspect old school est un leurre dissimulant la tension hypnagogique qui réside dans son rapport à la musique. Des pastilles vides, remplies par un malaise et une nostalgie bien présentes. Si Earl Sweatshirt était old school, il se goinfrerait de vieux beats des 90's pendant de longues minutes. Ici, il passe d'un son à l'autre dans un sublime dépit.

Some Rap Songs est l'album d'un fou, tournant frénétiquement le bouton de la fréquence radiophonique à la recherche d'un idéal qu'il ne trouve que dans ce mouvement même. Alors, c'est certain, on ne danse pas, on ne construit pas de discours, on fait simplement face à la reproduction sonore d'une âme tourmentée à la recherche de solutions.


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