Stillmatic

Chronique de JB (Abcdr du Son)

Posté le 13/02/2002

La barre était très haute. Trop. En 1994, avec Illmatic, un jeune MC du Queens arrive dans le rap comme le Messie. Accompagné par une dream team de production (Pete Rock, Large Professor, DJ Premier), Nasir Jones, dit Nas, révolutionne l’Histoire du rap en dix titres. Incarnant la vie du ghetto en mêlant de façon limpide technique et sens, il influencera par la même toute une génération de rappeurs. Sept ans après, ce premier opus symbolise pour beaucoup d’auditeurs un temps révolu. Deux ans plus tard, It was written sortait en grande pompe. Un album réussi, succès mondial, et déjà, les premières grimaces sur le visage des apôtres d’Illmatic. Puis vinrent I am… et Nastradamus, sortis coup sur coup. Deux albums que le public adore haïr, la faute à plusieurs collaborations hasardeuses, des thématiques limites, et des choix de productions déroutants, qu’une bombe comme ‘Nas is like’ ne suffirait pas à faire pardonner. Renié par ses fans de la première heure, attaqué par ses pairs, Nas s’approche alors dangereusement du cimetière des talents gâchés. Bref, on a tout reproché à Nasty Nas, on a point du doigt ses contradictions, ses dérives, ses fantasmes d’une vie de rue dont il n’aurait été que le témoin. On s’offusque de le voir collaborer avec Puff Daddy et d’endosser le costume de Nas Escobar, en oubliant qu’il avait pourtant annoncé la couleur dès New York State of Mind : « Be havin dreams that I’ma gangster -drinkin Moets, holdin Tecs Makin sure the cash came correct« .

Dans un contexte pareil, comment juger son nouvel album, « Stillmatic » ? Les intentions du titre sont bien trop surlignées pour faire longtemps illusion chez les nostalgiques de son premier effort solo. D’une part, Nas ne peut plus humainement faire un album du calibre de Illmatic. Il le dit lui-même : « Toute ma vie de 0 à 20 ans était dans Illmatic« . Il prévient donc dès l’intro, sur les violons enjoués des Hangmen 3 : « They thought I’d make another « Illmatic », but it’s always forward I’m movin’, never backwards stupid here’s another classic« . D’autre part, le rap a bien changé en sept ans : Nas est aujourd’hui un rappeur plein aux as comme tant d’autres, et les poids lourds de la production préfèrent souvent le keyboard aux samples. Rien que pour ça, une bonne partie des fans de Illmatic enterreront cet album après une écoute. D’autres y prêteront attention seulement pour connaître le résultat du troisième match de la série de playoffs qui oppose Nas à Jay-Z. Tant pis pour eux, car Stillmatic s’impose finalement comme une très bonne surprise.

Concernant la suite de son beef avec Sean Carter, la réponse est donnée très vite, et rassure en partie sur l’état de forme de Nasty Nas. Comme dans The Blueprint, c’est dès la plage 2 qu’arrive THE answer. Jay-Z avait fait très mal avec ‘Takeover’, et rares étaient ceux qui croyaient Nas capable de se relever d’une telle claque. Et pourtant… Dans ‘Ether’, Nas a la force de Rocky Balboa qui démonte Apollo Creed. Surpuissant : « My child, I’ve watched you grow up to be famous, and now I smile like a proud dad, watchin his only son that made it, you seem to be only concerned with dissin women, were you abused as a child, scared to smile, they called you ugly ?« . Aïe. Utilisant l’ironie, la critique lucide ou le trash-talking pur et simple (« Foxy got you hot ’cause you kept your face in her puss, what you think, you gettin girls now ’cause of your looks?« ), Nas prend une revanche éclatante sur son « adversaire ». On peut penser ce que l’on veut sur la finalité de ce beef, toujours est-t-il qu’il agit comme un catalyseur pour les deux artistes. Car comme dans l’album de Jay-Z, on trouve dans Stillmatic des morceaux particulièrement enthousiasmants.

Conscient que sa crédibilité de MC était salement compromise, Nas se livre à quelques exercices de style brillants, histoire de remettre les pendules à l’heure. Dans ‘Rewind’, il raconte une histoire en commençant par la fin. Le morceau, inspiré par le film « Memento », mériterait d’avoir une version « forward » pour mieux en saisir les subtilités : « The smoke goes back in the blunt, the blunt gets bigger in growth,  Jungle unrolls it, put his weed back in the jar, the blunt turns back into a cigar. We listen to Stevie, it sounded like heavy metal fans, spinnin records backwards of AC/DC« . Il met également son flow à l’épreuve dans ‘One Mic’, en le faisant monter en intensité suivant l’évolution du beat. L’instru, tour à tour planante et nerveuse, est une réussite, produite par Chucky Thompson, qui y reprend les percussions de ‘In the air tonight’ (Phil Collins). Sans doute le meilleur track de l’album. Il est également à la console pour ‘Smokin’’, mais propose cette fois un son de clavecin en plastique plutôt dispensable.

L’élaboration de cet album a dû se faire dans la douleur, Nas faisant souvent référence à son passé, à la gloire et ses désillusions, ainsi qu’à ceux qui ont voulu sa chute. Noyé sous les critiques, il décide de faire le ménage. Dans ‘Got ur self a…’, il balance un égotrip ultra-efficace sur une instru entêtante de Megahertz, qui réussit à mêler synthétiseur, boucle de piano et guitares. Après Jay-Z, il continue son opération « fermeture de gueules » dans ‘Destroy and Rebuild’, où il taille à l’affilée Cormega, Prodigy et Nature. L’instru brille par sa simplicité et la puissance du beat, et on regrette presque qu’elle n’ait pas été utilisée pour ‘Ether’. Mais Nas ne se contente pas de répondre aux attaques, il se remet également en question, notamment dans You’re da man : « it’s funny I once said… If I, ever make a record, I take a check and put something away for a rainy day to make my exit, but look at me now, ten years deep, since the project bench with crack in my sock sleep, I never asked to be top of rap’s elite, just a ghetto child tryna’ learn the traps of the streets« .

Seul problème de Nasir Jones : il ose encore les grands écarts les plus improbables. On le sent tiraillé entre ses personnages de Nasty Nas et Nas Escobar : d’un côté, il murmure « fuck the cars, fuck the jewelry » dans ‘One Mic’, et de l’autre il ne peut s’empêcher de s’auto-niveller vers le bas avec ‘The Flyest’ ou ‘Braveheart Party’. C’est le principal bémol de cet album, Nas est une contradiction ambulante, à la fois prêcheur moraliste et super-thug écervelé. Par ailleurs, il n’est pas encore tout à fait guéri de ses vieux démons : faisant parfois preuve d’humilité, il peut par la suite multiplier les images bibliques et les références à Tupac (« Me and pac were soldiers on the same struggle« ). On doute alors de la spontanéité de sa démarche, et à l’écoute de ‘Rule’ (une sympathique-mais-facile reprise de Tears for Fears), on constate que l’album devrait plutôt se nommer…Nastramatic.

Les productions de Megahertz et Swizz Beats font figure d’exception sur l’album. Pour la majorité des instrus, le sample prédomine, en partie grâce aux old timers déjà présents dans Illmatic : égal à lui-même, DJ Premier fait du DJ Premier dans ‘2nd Chilhood’, très bon titre low-tempo dans lequel Nas évoque l’irresponsabilité des habitants du ghetto. Large Professor produit quant à lui le beat old schoolesque de ‘Rewind’ et l’excellent ‘You’re da man’, avec son sample de violons séquencé. Les cordes de ‘The flyest’, ‘My country’, ‘What goes around’, et ‘Every Ghetto’, s’accordent parfaitement avec la voix du MC, qui retrouve sa plume acerbe envers l’Amérique : « The China-men built the railroad, the Indians saved the Pilgrim, and in return the Pilgrim killed ’em, they call it it Thanksgiving, I call your holiday hell-day, cause I’m from poverty, neglected by the wealthy » (‘What goes around’).

En faisant abstraction de la charge historique de son premier album, Nas fait un come back réjouissant avec Stillmatic. En évitant presque tous les écueils inhérents à ses précédents albums (featurings forcés, instrus transgéniques), il réussit enfin à livrer un album varié et plutôt cohérent, prouvant ainsi que le MC légendaire qui sommeillait en lui depuis sept ans n’a pas encore disparu. Stillmatic compte suffisamment de réussites pour plaire à la fois au nostalgique le plus borné et au fan de rap New-Yorkais le plus hype. Cependant, Nas doit encore élever le niveau pour retrouver son aura d’antan, et on espère que ce retour gagnant n’est pas qu’un simple feu de paille destiné à impressionner ses détracteurs.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 18 / 20

Posté le 01/01/2006

Chez cette personne, on peut beaucoup apprécier Nas le rappeur de génie et à contrario très peu Nasir Jones, l’homme, la personnalité parfois contradictoire, distante et manquant d’humilité. Depuis son grand classique Illmatic (lire la chronique), la fine plume de Queensbridge s’était un peu reposée sur ses lauriers et partait un peu à la dérive. En effet, Nas a eu sa période ‘bling bling’ peu glorieuse avec les succès commerciaux I Am… et surtout Nastradamus. Mais la claque en pleine figure que lui a balancé Jay-Z avec son « Takeover » à la rentrée 2001 lui a brusquement remis les idées en place. Voilà comment après Nas Escobar, Nasty Nas et Nastradamus, cette ‘suite’ de son premier classique, livrée à la mi-Décembre de cette année-là, aurait pu s’appeler ‘Nas se rebiffe’.

Car Stillmatic, comme vous pouvez le constater, est un néologisme fort bien formulé pour signaler un véritable retour aux sources du MC. A l’image de « Destroy & Rebuild« , une production de Baby Paul sonnant particulièrement QB à l’ancienne, Nas démontre cette renaissance autant artistique que rapologique du rappeur. De plus, il en profite pour se réapproprier la suprématie de son ‘borough’ que les Mobb Deep lui avaient soufflé. Nas règle ses comptes et reprend du grade en répondant à « Takeover » avec un revers féroce devenu célèbre, le diss « Ether« , destiné à ‘Gay-Z’ et ses potes de ‘Cock A Fella’. New-York et le rap game vivaient en cet instant l’une de ses plus grandes batailles verbales. On sent bien que Nas perdu un peu de son sang froid en étant plus virulent que son rival, il réutilise même au début de cet intstru impérial (servi par Ron Brownz) le « Fuck Jay-Z » scandé par 2Pac sur son titre posthume « Fuck Friendz« . Cependant c’est une très belle passe d’arme, surtout quand il retourne le slogan « I will not lose » envers Jay-Z. C’est de bonne guerre. De nos jours, des sondages font encore rage pour essayer de déterminer lequel des deux MCs a remporté cette manche, et les résultats sont toujours aussi serrés.

Cet opus est nettement moins clinquant que ses trois prédecesseurs, ce qui n’empêche pas Nas de montrer ses S.E.C. (signes extérieurs de richesse, NdR) comme sur la pochette, avec une attitude old school à la Rakim ou Big Daddy Kane, qui peut être interprété aussi comme un clin d’oeil au pionnier MC Shan. Stillmatic est – par corollaire – beaucoup plus sérieux et sombre, mais il n’avait plus trop le choix s’il voulait récupérer une forte crédibilité. « Got Urself A … » (produit par un Megahertz magistral), bel hommage aux soldats disparus, remettait les pendules à l’heure. mais la perle de l’album est le second morceau à avoir été choisit comme single, c’est-à-dire « One Mic« . Un beat épuré de Chucky Thompson avec un texte efficace qui grimpe en intensité au fur et à mesure, jusqu’au paroxysme atteint à la fin de chaque couplet avant de retrouver une accalmie pendant le refrain. Pas de doute, c’est du très grand Nas. Et si vous voulez retrouver tout le talent de ce lyriciste d’exception, écoutez les pistes « My Country » et « What Goes Around« .

Les bonnes surprises de Stillmatic résident dans ses nombreuses retrouvailles, à commencer avec son pote d’Illmatic, AZ, qui avait rappé sur le classique « Life’s A Bitch« . Bien que la raison de ce duo est motivée par des raisons financières plutôt qu’au nom de leur bonne vielle amitié, on ne boudera notre plaisir à l’écoute de « The Flyest » produit par L.E.S., proche collaborateur de Nas et qui n’est autre que le producteur de « Life’s A Bitch« . Autre collaboration de prestige, DJ Premier, qui produit le superbe « 2nd Childhood » adapté exclusivement au flow de Nas. Ambiance new-yorkaise jusqu’aux tréfonds, immense moment de jubilation, on en oublierait presque « Nas Is Like » malgré l’estime que l’on doit pour ce chef d’oeuvre. C’est depuis ce moment magique que l’on espère tous voir un jour arriver un album de Nas intégralement réalisé par Primo. Stillmatic ne serait pas le successeur de Illmatic sans la participation de Large Professor. Il crée ici des beats sur-mesure que sont « Rewind » et « I’m Da Man« . Manque Pete Rock à l’appel pour recréer complètement l’atmosphère du premier album…

Le défaut mineur de l’album se situe plus au niveaux de certains instrumentaux sans grande valeur ajoutée. Je pense en particulier à « Rule » feat Amerie, où les Trackmasters utilisent grassement un sample connudes Tears for Fears histoire de faire un hit potentiel, un peu comme il l’avait déjà fait avec « New World » en reprenant une portion de « Africa » du groupe Toto. Pour continuer de discuter de la conception de Stillmatic, sachez que Nas y a débuté à la production avec « Smokin« , avec une ligne de basse à faire pâlir de jalousie Havoc. Si vous avez la chance d’avoir le morceau « Braveheart Party » (pas un des meilleurs de l’opus mais relativement dansant), produit par Swizz Beatz et avec Mary J Blige et ses protégés les Bravehearts, sachez que vous possédez un disque ‘collector’. Effectivement, pour la petite histoire, ce morceau a été retiré de la trackliste quelques mois tard, lors de sa réimpression en Avril 2002 parce que la chanteuse « ne voulait pas être interposée dans le beef entre Nas et Jay-Z », vu qu’elle était plutôt dans le camp de Jigga.

On peut dire aujourd’hui que Stillmatic arrive largement à la cheville de son antécédent Illmatic, chose impossible à imaginer en plein feu de l’action, dans le contexte tendu de sa commercialisation. Sauf pour The Source qui l’avait affublé d’un ‘cinq micros’. Le retour en force a été marquant, c’est un nouveau revirement bénéfique dans la carrière de Nas. Son cinquième opus est incontestablement un des meilleurs albums de sa carrière, brut et honnête. A-t-il fait mieux que Illmatic ? Nas a cité lui-même dans l’intro qu’il n’en puisse être capable, mais il aura fallu des années de recul jusqu’à maintenant pour que certains fans puissent se convaincre qu’il s’agisse bel et bien d’un classique, mais moins facilement que The Blueprint de Jay-Z. Il n’est plus question de faire un choix entre l’un ou l’autre, ni d’afficher ses préférences, la polémique n’a plus lieu d’être, le débat est clôt. The rest is history.

(chronique originale écrite le 8 Septembre 2004 pour Rap2K.com réécrite le 18 Juillet 2008)


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