Stankonia

Chronique de JB (Abcdr du Son)

Posté le 07/04/2002

Si le rap avait une règle, OutKast en serait l’exception. Insaisissable, le duo Big Boi / Andre 3000 a livré depuis 1994 trois albums réussissant à allier efficacité, innovation et succès commercial. Encore adolescents à l’époque du rafraîchissant et spontané Southernplayalisticadillacmusik, sorte de The chronic à la sauce sudiste (« Ain’t no thang like a chicken wang« ), les deux MC’s avaient deux ans plus tard mis la barre très haut avec ATLiens, merveille douce et hypnotique. En 1998, ils assènaient le coup de grâce avec le chef d’œuvre Aquemini, symbole de leur remise en question artistique permanente. Regorgeant d’influences diverses et de coups de génie, le groupe d’Atlanta s’est donc imposé comme l’une des meilleures formations au monde. En 2000, la sortie de Stankonia suscite à la fois l’excitation et l’interrogation. Après trois albums haut de gamme, OutKast peut-il faire mieux ? Le groupe est-il capable de pousser encore plus loin sa créativité ?

La réponse est sans appel : OUI. Dès le premier morceau, on comprend que les ambiances reposantes d’ATLiens et le patchwork musical d’Aquemini sont déjà loin derrière nous. Les guitares saturées et la voix désespérées de Dre dans ‘Gasoline Dreams’ sont à l’image du reste de l’album : une énergie électrique, un coup de pied au cul de la facilité, une efficacité novatrice, et une brutalité jouissive organisée de main de maître par leurs producteurs attitrés, Earthtone III et Organized Noize Productions.

En mettant de côté l’utilisation des samples et en privilégiant l’emploi du synthétiseur, les concepteurs de Stankonia réussissent à créer une ambiance futuriste, mais toujours ancrée dans de multiples influences funk, soul, rock, jungle… Stankonia est un album déroutant sans être obscur, énergique sans être fatiguant. Avec leurs refrains imparables, ‘We luv deez Hoez’, le remarquable ‘So Fresh, so clean’ et évidemment ‘Ms. Jackson’ sont dans cette veine.

Toujours accompagnés de la Dungeon Family (Goodie Mob, Slimm Calhoun, Killer Mike…), les deux fondateurs d’Aquemini Records auraient pu facilement livrer 15 hits sans se compromettre, mais ils semblent prendre un malin plaisir à surprendre l’auditeur : changement de rythme dans ‘Humble Mumble’ (avec Eykah Badu, ex-compagne de Andre 3000), accélérations / ralentissements dans ‘Red Velvet’ (l’un des meilleurs titres de l’album), beat indescriptible de ‘?’, qui porte si bien son nom… Mais c’est évidemment le terrible ‘B.O.B.’ qui fait le plus de dégâts, avec ses scratchs extraterrestres, ses guitares foudroyantes, sans oublier la prestation époustouflante des deux MC’s, qui gagnent haut la main leur combat avec un beat ultra-rapide. Le track (plutôt difficile à digérer, il faut le reconnaître) fait presque oublier l’atmosphère sombre et intriguante du morceau suivant, ‘Xplosion’, avec B-Real en featuring.

Comme dans leurs précédents travaux, on atteint parfois la grâce, comme dans le déchirant ‘Toilet Tisha’, où la complainte de Dre se mêle au couplet parlé de Big Boi, qui évoque le suicide d’une jeune fille enceinte à 14 ans… Dernier temps fort, ‘Stankonia (Stanklove)’ est une étouffante orgie musicale : le tempo est extrêmement lent, les chœurs paraissent issus d’un croisement entre Barry White et un alien, quant aux paroles, elles transpirent la sensualité : « No longer a couple like two in one skin / Where do you end and where do I begin / Both brains becoming one mind sensually / Every nerve becoming it’s own entity« …

Malgré l’évidente réussite de Stankonia, on peut regretter que le duo ne réussisse pas à maintenir son (haut) niveau sur toute la (longue) durée de l’album. On écoutait ATLiens et Aquemini en augmentant le volume au début de chaque titre, mais pendant ce quatrième opus, on ressent des relatives baisses d’intensité sur des titres comme ‘I’ll call before I come’, ‘Slum Beautiful’ ou ‘Snappin’ & Trappin’’, un peu irritant avec ses caisses claires épileptiques. D’autre part, la présence de huit interludes plutôt légers (sur 24 pistes) était dispensable, même s’ils restent très succincts.

En dépit de ces petites faiblesses, Stankonia est, si besoin, la confirmation du génie d’OutKast, et s’ajoute à la brillante discographie du duo comme le symbole d’une remise en question permanente et d’une créativité sans limite. Inclassables dans le rap mondial, Andre 3000 et Big Boi sont la preuve vivante qu’il est possible de faire avancer le hip hop même lorsque l’on est signé en major et multiplatine. Revenu de la planète Stankonia, voyage intersidérant qui, deux ans après, recèle encore de surprises et de découvertes, on peut légitimement se poser la question : OutKast est-il le meilleur groupe de tous les temps ?


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 20 / 20

Posté le 01/01/2006

Life from the center of the Earth… Welcome on Stankonia, the place where all funky things come… would you like to come?


Dans l’argot du duo d’Atlanta Outkast, “stank” signifie “funk”, d’où le nom de baptême de ce quatrième opus venu tout droit de la quatrième dimension : ‘Stankonia‘. Profondément influencés par la musique soul, p-funk et rock, par des artistes comme Prince, Jimi Hendrix ou George Clinton, Andre 3000 et Big Boi ont donné naissance à une oeuvre résolument funky et excentrique, et je ne parle pas que de leur goûts vestimentaires. Et bien plus encore car ‘Stankonia‘ est une oeuvre à la frontière de l’humainement imaginable, un opus à la fois en avance de vingt ans sur son temps et mystique, habité, comme si un sort vaudou y était jeté.

À la production, on retrouve les fidèles Organized Noise et les Outkast sous leur alias Earthtone III. Les amis de la Dungeon Family comme Big Rube ou les Goodie Mob n’ont pas non plus manqué à l’invitation. Il y a toujours cette femme nue sur le disque, une de leurs marques esthétiques. Après l’atterrissage psychédélique signalé dans l’introduction, plein gaz avec « Gasoline Dreams » et ses riffs de guitares rock, virulente critique ouverte sur l’état des Etats-Unis. Cette attaque renvoie logiquement à la pochette, avec en arrière-plan le drapeau des USA en couleur noir et blanc, une façon symbolique de marquer les contrastes entre couleurs de peau. Si ‘ATLiens‘ était un album sombre, OVNiesque et mélancolique, l’atmosphère de ‘Stankonia‘ peut devenir oppressante, froide et limite angoissante. Comme ce « Snappin & Trappin« , beat martelé fulgurant et des synthés menaçants, décuplés par un refrain presque funeste et un Killer Mike déjà monstrueux pour une de ses toutes premières apparitions. Notez à quel point les Outkast avaient vu juste avec les phénomènes snap et trap, futuristes on vous dit. Ce sentiment d’inquiétude reprend sur ces « ? » qui donnent le tournis. Toujours de la musique pour Cadillac dogs mais avec une chaleur armée de suspens sur fond de basses ronflantes, « Gangsta Shit » dégage des saveurs typiquement Dirty South. On en aurait presque du mal à avaler sa salive.

Heureusement que certains interludes plutôt sympathiques viennent détendre les tympans. Mélodies faciles et légères toujours avec des orgues bien kitsch, l’hydraulique « I’ll Come Before I Come » ou le rétrofunky « We Love Deez Hoes » permettent de capter des Outkast pimpédéliques avec des textes bourrés d’imagination métaphoriques. A ce niveau-là, on redoute les effets aquariums provoqués par les essences aphrodisiaques de ces morceaux. Le single « So Fresh So Clean » sur le thème du swag (avant que tout le monde dise ‘swag’) reflète au mieux la classe de Big Boi et Andre3000 sur un instrumental frais et inspiré. Ou dans un tout autre style plus ‘retour aux origines’, tribal au niveau du rythme, Cee-Lo apporte une touche soulful avec son chanté et sa voix si caractéristique sur « Slum Beautiful« . Sur une tout autre note, les claviers pourpres de « Toilet Tisha » mettent en lumière le drame de la situation.

Beaucoup de gens ont connu les Outkast avec ‘Stankonia‘ grâce à l’extrait « Ms Jackson« . Ce texte vise en fait à s’excuser auprès de la mère d’Erykah Badu, l’ex-compagne du rappeur Andre (« I’m sorry Ms Jackson/ I am for real/ Never wanna make your daughter cry/ I apolgize a trillion time »). La reine de la nu-soul est tout de même présente en nous gratifiant aussi de sa voix de sorcière envoutante sur le dépaysant et spirituel « Humble Mumble« , un titre qui puis plus loin dans les racines leur musique puisqu’en l’écoutant, on ressent irrémédiablement des influences africaine. C’est dire l’effet que ça procure, comme un marabout qui vous lance un sortilège pour nous mettre en état de transe.

Maintenant, compte à rebours avec LA bombe sur Bagdad, le morceau central de ‘Stankonia‘ : « B.O.B. » (deux ans avant le déploiement des troupes US en Irak, des visionnaires j’arrête pas de le dire). D’emblée, les enceintes sont dévastés par un up-tempo effréné et ces caisses qui tambourinent de façon éléphantesque, une marche puissante où les Outkast accélèrent leurs flows en conséquence. Puis viennent des sonorités électroniques, des scratches, un solo de guitare électrique avant que soient chantées par une chorale. Ubuesque, décoiffant, surpuissant, monumental, orchestral pourquoi pas, et sans transition, ça enchaîne sur le bouillant « Xplosion » avec un B-Real survolté (qui ne manque pas de balancer un fuck au magazine XXL de la part des Cypress Hill) et nos deux ATLiens déchaînés. BOUM.

Un dernier paragraphe pour finir avec l’apothéose, le low-tempo orgasmique et intimiste « Stanklove » qui résume à lui tout seul toutes les vibes de ce disque indéscriptible et tout aussi différent de leurs précédents albums. D’une très grande inspiration, ‘Stankonia‘ est à collectionner avec leurs autres chefs d’oeuvre afin de mieux les apprécier chacun à chaque écoute.


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