Be

Chronique de Nico (Abcdr du Son)

Posté le 14/08/2005

« If skills sold, truth be told, I’d probably be, lyrically, Talib Kweli, truthfully I wanna rhyme like Common Sense, but I did five mill’, I ain’t been rhymin’ like Common since« .

En dépit d’apparences une nouvelle fois trompeuses, ces quelques rimes ne sont nullement extraites d’un quelconque manifeste pour la sauvegarde des rappeurs conscients, espèce en voie de disparition depuis la déferlante du tsunami sudiste. Cet hommage appuyé est clamé par un certain Shawn Carter à la fin 2003 sur ‘Moment of clarity’, titre phare d’un album évènement où le rappeur de Marcy (Brooklyn) côtoie le blond platine le plus célèbre de Detroit. Une référence qui prend du coup beaucoup plus de sens et de poids. Si Talib Kweli est tristement devenu une authentique caricature de ce qu’il exécrait, réussissant l’exploit de se mettre à dos une bonne partie de ses derniers fans, la carrière de Common semblait, elle, en suspens après un Electric Circus mi-figue mi-raisin. Une ambitieuse et grandiloquente arabesque à la croisée des genres musicaux, égarée entre rock psyché et new wave, relative réussite artistique mais aussi réel échec commercial et donc source de multiples remises en causes pour le rimeur de Chicago. Trois années se sont depuis écoulées et la sortie de Be soulève autant d’interrogations que d’espoirs.

Précédé d’une flatteuse réputation et affublé, précipitamment, du statut de classique avant même sa sortie, le sixième album de Common est en réalité celui d’une rencontre, la constitution avec Kanye West du duo le plus excitant de Windy City. Un Kanye West passé en quelques années, lui aussi, des briques aux billboards, des grammes aux Grammy Awards et du statut d’obscur producteur à celui de superstar incontesté. Une ascension fulgurante, l’amenant aujourd’hui à monter son propre label, G.O.O.D (Getting Out Our Dreams) Music, et à réaliser ses rêves sans se départir d’une arrogance devenue le moteur de son succès.

Authentique figure de l’échantillonnage transformant d’obscures boucles de Soul en diamants (du Sierra Leone) le Louis Vuitton Don donne le ton, signant neuf des onze productions d’un album à l’identité sonore bien définie. Piochant dans la discographie de D.J. Rogers (‘Faithful’), Albert Jones (‘Be’) ou des Cornelius Brothers & Sister Rose (‘Chi City’), Kanye West développe un univers sonore uniforme influencé par une Soul aux ressources décidemment inépuisables.

J-Dilla complète judicieusement ce tableau avec, notamment, ‘Love is’… référence explicite au défunt Marvin Gaye. Source d’inspiration et véritable fil conducteur des réussites de Common depuis le fondateur Can I borrow a dollar ?, cette atmosphère de quiétude semble ressusciter les années écoulées, les heures de gloire de la Native Tongue, l’éclat des bijoux Resurrection et One day it will all make sense éclairant la ville de Chicago et la discographie de l’ex-Common Sense. Entre nostalgie et continuité.

De retour dans les ruelles de sa ville natale, Common retrouve foi et inspiration puisant, de nouveau, dans les yeux de sa fille la volonté de dépeindre la réalité sociale et politique Américaine. Soutenu par les éternels Last Poets, le phénoménal A-Trak (vainqueur des DMC à l’age de 15 ans et aujourd’hui DJ officiel de Kanye) et John Legend, il s’attaque à des thèmes profondément universels comme l’amour, l’amitié, la fidélité, mais aussi la quête du bonheur symbolisée par une longue route menant à la Californie, où l’herbe est plus verte et le soleil omniprésent (‘It’s your world (Part 1 & 2)’). Judicieusement plus descriptif que moralisateur, son discours est posé, apaisé, mais aussi positif et nuancé. Toujours guidé par cette envie de partager et d’éduquer avec humilité, Common cite pêle-mêle John Coltrane, Bob Marley, Hailé Sélassié, Malcolm X tout en ponctuant, par instants, son discours de rimes tranchantes adressées à ces éternels wack MCs (« I wonder if these wack niggas realize they wack, and they the reason that my people say they tired of rap« ).

Porté par une sincérité et une conviction perceptible, ses rimes choisies et empreintes d’émotion coulent avec fluidité sur les rythmiques sobres de Kanye West et J-Dilla ; brillant de mille feux sur l’imparable ‘Be’, le touchant ‘Faithful’ ou l’intemporel ‘The corner’.

Succinct, dénué d’artifices et d’invités opportunistes mais aussi d’un titre racoleur prompt à hisser l’album au sommet des charts, Be renoue avec un classicisme déjà fièrement revendiqué sur ‘I used to love H.E.R.’ C’était il y a plus de dix ans.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 20 / 20

Posté le 01/01/2006

Il y a eu Common Sense avant (‘One Day It’ll Make More Sense’, le classique ‘Resurrection’), le Common pendant (le nusoul ‘Like Water For Chocolate’ et l’expérimental ‘Electric Circus’) et le Common après Erykah Badu, le Common qui conjugue maintenant ‘Be’ au présent. ‘Be’ pour « sois », un nom simple et universel pour baptiser son nouveau classique. Après un « XXL » pour le magazine XXL, « 4,5 mics » pour The Source, « @@@@@ » pour Hiphopsite.com et « ***** » sur Allhiphop.com, je me devais de confirmer cette authentification face à toutes les critiques élogieuses réservées par la presse spécialisée américaine.

Note: maintenant l’album possède un @@@@@ parce qu’il a très bien vieilli, un grand cru classé.

Pour réaliser ce disque, Common a fait appel au génial producteur-rappeur originaire aussi de Chicago, le prodige du Roc A Fella : Kanye West (qui n’est autre que le protégé de son producteur historique No I.D., NdR). Les deux personnes s’étaient rencontrées l’année dernière sur « Get’em High », extrait de ‘College Dropout’. C’est après que Common s’est associé à Gettin Out Our Dreams Music, le label de Kanye, afin de parfaire leur symbiose. Et d’ailleurs venons-en au seul argument qu’auront les détracteurs pour discréditer ce disque : sans Kanye West, Common n’aurait pas pu revenir aussi fort. Et alors, où est le problème ? On reproche tellement maintenant aux artistes d’avoir trop de producteurs sur leurs albums, encore plus lorsque ça ne colle pas vraiment.

L’histoire de ‘Be’ a commencé sur le plateau télévisé du comique Dave Chapelle et son ‘Dave Chapelle’s Show’ en ce début d’année 2005 : Common et Kanye West y avaient interprété « The Food » en exclusivité. C’est cette version live d’ailleurs qui a été judicieusement retenue pour l’album, et le son revu par la même occasion, pour donner une dimension inédite jamais faite sur un album rap. Ensuite, « The Corner » est venu enchanter les ondes sonores ainsi que son clip réalisé par son producteur attitré justement. Ils sont inséparables !Sur cette chanson, Common y fait preuve d’une narration exemplaire, surenchérie par le refrain de Kanye West et le spoken word des Last Poets.

D’ailleurs parlons-en des instrumentaux proposés par Kanye : elles arborent bien son style mais à un niveau d’implication au dessus, ce projet a été pris avec beaucoup plus de sérieux. Autant ‘College Dropout’ était une démonstration de sa versatilité, son talent et son style, pour Common il a fait un effort de finition au niveau des boucles utilisées, des beats tout en gardant des sons typés souls et jazz assez 70s pour mettre plus en relief la classe et la catégorie du rappeur. L’homogénéité de ‘Be’ est remarquable, et même les deux productions de Dilla aka Jay Dee, dont le pétillant de magie « Love Is », y trouvent leur place. Les chanteurs John Legend et Bilal redonnent vie aux vieux samples, « Faithful » restant le meilleur exemple, où le refrain samplé est rechanté en fin de chanson.

Comme il a été dit, c’est sur un fond descriptif que Common écoule son phrasé et ses rimes intelligibles. « Testify » reste une de ses meilleures fictions, où les voix pitchées ressortent le fond dramatique et cruel de son histoire de procès et mensonges. L’entraînant « Go » (feat John Mayers) aligne des fantaisies sexuelles tout en restant loin du machisme prépondérant du rap actuel. Common représente aussi avec toujours autant de fierté Chi-Town, sur « Chi-City », avec la même ferveur qu’il avait à ses débuts et il laisse participer son père, ‘Pops’, conclure ‘Be’ en beauté avec une très belle déclaration en 2e partie de « It’s Your World ».

L’essence et l’essentiel ont été concentré sur ‘Be’, à la manière d’un ‘Illmatic’ de Nas. Celui que l’on peut considérer désormais comme le Marvin Gaye du rap nous a bel et bien délivré un nouveau classique. Bravo aussi au très bon travail de Kanye West. Indispensable pour tous ceux qui savent reconnaître les vraies valeurs du rap conscient, et du Hip Hop surtout, loin des superproductions mainstreams superficielles.


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