Late Registration

Chronique de JB (Abcdr du Son)

Posté le 09/10/2005

« Kanyeezee you did it again you a genius nigga !« 

Quand Jay-Z lance ce clin d’oeil enthousiaste à Kanye West en 2003, dans le morceau ‘Lucifer’, il sait déjà que son producteur-maison passera bientôt de la MPC à MTV. Après avoir défini l’identité sonore du label Roc-A-Fella dans The Blueprint, l’ex-disciple de No I.D. commence à cette époque une carrière de rappeur qui suscite plus d’interrogations que d’engouement. Un an plus tôt, dans ‘The Bounce’, extrait du second « Blueprint », il se présentait au monde sans même figurer au tracklisting : « I did take over the game, brought back the soul, got tracks to go, got plaques that’s gold, platinum to go, yeah that’s the flow« . La fierté, la confiance et la détermination qui l’habitaient alors ne l’ont pas quitté depuis. Elles sont devenues son moteur.

En véritable génie – constat difficilement réfutable à la lecture du curriculum musical du bonhomme – Mister West est aujourd’hui l’une des personnalités incontournables du paysage musical nord-américain. Pour la seule année 2005, on lui doit une révélation (John Legend), une résurrection (Common), une autre fournée de productions géniales (‘Dreams’, avec Game, ‘Down and out’ avec Cam’ron) et donc, ce deuxième solo, le tant attendu Late registration. Écoulé à 900 000 exemplaires en une semaine, l’album est venu nettoyer le sommet du billboard à peine plus d’un an après la sortie de The College Dropout, son premier essai qui avait pris l’année 2004 en otage.

Non content d’être le sauveur du label qui, pendant un temps, rechigna à le signer par souci d’image (« They thought pink Polos would hurt the Roc« ), Kanye West est un personnage médiatique fascinant. Cette année, en l’espace de quelques jours, il aura marqué la culture américaine de sa présence, en faisant la couverture de Time Magazine, d’abord, puis en lançant le déjà légendaire « George Bush doesn’t care about black people« , en direct sur NBC, lors d’un téléthon en faveur des sinistrés de l’ouragan Katrina. Plus qu’un super-producteur, mieux qu’un rappeur-star, l’enfant de Chicago est aujourd’hui un phénomène de société. C’est donc dans un climat partagé entre la frénésie et une méfiance désormais systématique que sort Late registration : le Louis Vuitton Don a tant fait son propre éloge – à raison ? – que beaucoup ont fini par évaluer son talent à la baisse. En oubliant un détail presque effrayant : Kanye est encore un jeune artiste, dont l’ascension fulgurante et l’omniprésence forcent le respect. Au micro, sa carrière n’a vraiment démarré qu’en 2003 avec le post-traumatique ‘Through the wire’, avant d’exploser un an après avec College Dropout et son cortège de puissants singles. Carton commercial, triomphe critique, ce premier album a été érigé – à tort ? – en symbole du renouveau d’un rap qui pense, mais avec le recul, ce coup d’essai n’était pas un coup de maître. Pas encore.

Car personne n’avait entendu Late registration. Mieux produit, mieux assemblé, mieux maîtrisé que son prédécesseur, la suite de College… est un disque qui ne se refuse rien, ni une profusion de samples coûteux, ni des envolées symphoniques qui lui donnent le souffle épique des grands films romanesques, et pas seulement pour l’échantillonage mémorable du morceau-titre d’un James Bond (« Les Diamants sont éternels ») dans l’emblèmatique ‘Diamonds from Sierra Leone’. Malgré l’omniprésence des samples vocaux, marque de fabrique de Kanye, ne retenir que cet aspect des productions de l’album serait faire injure au travail titanesque abattu par West et Jon Brion. Co-producteur du disque, l’auteur des bandes originales de Magnolia et Eternal Sunshine of the Spotless Mind apporte à 12 titres une texture luxuriante, qui n’étouffe jamais le grain du son Kanye West. Mieux, ses orchestrations se révèlent en parfaite cohérence avec le personnage, qui oscille entre humilité (le piano discret de ‘Heard’em say’), réflexion (le tortueux ‘Addiction’) et flamboyance (les cuivres victorieux de ‘We major’).

Encore tout émerveillé d’être devenu un jeune millionnaire adulé, Kanye peaufine son personnage de type normal emprunt de contradictions, entre activisme dilettant et matérialisme coupable, quitte à forcer le trait : « I‘m tryin’ to right my wrongs, but it’s funny the same wrongs helped me write this song » lance-t-il avec un brin de complaisance dans ‘Touch the sky’, produit par un Just Blaze incognito. Soutenue par une voix plus affirmée, son écriture fait mouche, moins sur des sujets politiques (« How we stop the Black Panthers ? Ronald Reagan cooked up an answer« ) que sur des thèmes intimes, comme l’agonie de sa grand-mère (‘Roses’) ou ses frustrations adolescentes dans le lancinant ‘Drive slow’ et sa conclusion sous codéine.

Malgré une liste d’invités digne d’un Who’s Who 2005 (ouest, sud, est : The Game, Paul Wall, Cam’ron) et l’intervention musclée de Jay-Z dans ‘Diamonds… remix’, à aucun moment Kanye West ne laisse ses guests lui faire ombrage. Grâce à Jamie Foxx, Ray Charles apparaît en trompe-l’oeil dans le contagieux ‘Goldigger’, Common glisse un couplet furtif (‘My way home’), et la présence pourtant étonnante de Nas avec l’ami de son ennemi (!) dans ‘We major’ passe presque inaperçue. Pourtant, loin d’être inutiles, ces collaborations légères témoignent de la grande maturité artistique de West, tant dans sa manière de structurer son projet que dans la gestion des participations extérieures. Late Registration est ainsi un album à deux facettes : deuxième projet solo du rappeur Kanye, et ébauche d’une première expérience collégiale d’un West chef d’orchestre. Une double réussite.

Face au déluge d’éloges qui accompagne la sortie-événement de Late registration, il serait de bon ton de verser un peu de pluie acide, pour l’ivresse de voguer à contre-courant face à la « force créative dominante de la pop music actuelle« , dixit le LA Times. Le problème, c’est que Late registration est un succès total, l’album en cinémascope d’un artiste qui voit (et fait) les choses en grand. Un disque dans l’air du temps ? Sans doute, mais sa densité surpasse largement une hype qui parasite trop souvent le travail de ce personnage au talent insolent. Oui, Kanye West est un égocentrique (qui a dit « un rappeur » ?), un sale gosse sûr de lui qui sample ce qu’il veut et adore ce qu’il fait, mais il est surtout un musicien inspiré et sans complexe. Plus abouti et plus vif que The College Dropout, Late registration est bien parti pour finir major d’une promotion 2005 pourtant redoutable. Kanyeezee did it again ? Faux : Kanye West did it better.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 20 / 20

Posté le 01/01/2006

BULLETIN DE NOTES

Élève: rappeur/producteur Kanye West
Album: Late Registration
Producteurs: Kanye West, Jon Brion et The Carter Administration
Label: Roc A Fella/Def Jam
Date de sortie: 30 Août 2005

Remarques concernant l’élève: Kanye West est le meilleur élève du Roc A Fella dixit son directeur Shawn Carter. Il nous a gratifié d’un premier exercice de style ‘College Dropout’ relégué au rang de classique et depuis n’a cessé de produire pour ses artistes John Legend et surtout l’excellent ‘Be’ de Common. Kanye a beaucoup été récompensé par de multiples Awards, une fierté qui l’a rendu très arrogant. Son 2e travail, le très attendu ‘Late Registration’, a déjà reçu de nombreuses éloges avant sa sortie (XXL, Rolling Stone), à tel point que le Louis Vuitton Don figure en première page du Time.
_________________________________________

Heard ‘Em Say: Premier choc. Le sample de piano est super bien trouvé, mélodieux et dégage de l’émotion. Second choc: le beat est loin de ce que nous avait habitué Kanye West, il a complètement changé son kit de batteries. Troisième choc: le refrain chanté par Adam Levin des Maroon 5, un groupe de pop/rock! Et pourtant, ces trois éléments concordent parfaitement et nous donne un très bon contact avec le premier couplet de Kanye West. La note : A+

Touche The Sky: Un titre qui prend tout son sens lorsque Kanye rappe « I think I died in the accident because this must be heaven », faisant allusion à son succès incroyable jusqu’à atteindre les sommets depuis qu’il s’est remis d’un très grave accident. On remarque que le rappeur a aussi nettement amélioré son flow, plus fluide et rythmé, un très bon point. Lupe Fiasco apporte sa touche perso mais surtout Just Blaze qui produit ce morceau en samplant du Curtis Mayfield. La tête dans les nuages. La note : A+

Gold Digger: La pépite de ‘Late Registration’. Kanye a raison, les filles préfèrent les mecs ayant une bonne situation pour pouvoir leur sous-tirer de l’argent. Encore plus lorsqu’on est beau et riche, qu’on s’appelle Jamie Foxx, qu’on a l’Oscar du Meilleur Acteur 2005 et qu’on imite à merveille Ray Charles sur le refrain. Le beat est dansant et entraînant à souhait, quelques scratches. Très bon single. La note : A+

Drive Slow: Ambiances jazz et laid-back, et non pas soulful comme à l’accoutumée. Paul Wall de Houston s’adapte à merveille avec son flow sudiste, quant à GLC ça se passe de commentaires. Le final de ce morceau se finit en screwed & chopped pour le petit clin d’oeil.« Drive slow homie… you never know homie… when you see hoes homie… You need to pump yo brakes and drive slow homie… » La note : A-

My Way Home: Pas de Kanye West sur ce morceau mais juste Common et un sample de voix de Gil-Scot Heron. « Revolution is not a game ». Tout comme ‘Be’, c’est court mais bigrement efficace. La note : A-

Crack Music: 2e collaboration avec The Game mais pas une suite de l’excellent « Dreams » car le MC de Compton ne scande que le refrain nerveux : « That’s crack music nigga/ real black music nigga! » C’est un peu dommage, n’est-ce pas Mr Roc Kokane West? Keysha Cole et Charlie Wilson assurent les choeurs en fond tentant de calmer un Kanye West énervé d’avoir frôlé un Grammy Awards, crachant sur un système qui ne joue pas toujours en la faveur de la communauté noire américaine. « We cooked that shit, and now, what we gave back is crack music! » La note: A-

Roses: Kanye West poète, influences gospel, comme le poème de 2Pac, ça rappelle “cette rose qui a grandit sur le béton”. Avec un brin de mélancolie en plus. La note : A+

Bring Me Down: Des violons, et pas des boucles pitchées sur du vinyl, une vraie mélodie de violon avec des vrais violonistes, et du vrai piano de vrai pianiste pour renforcer le côté dramatique. La douce voix de Brandy. Et aussi incroyable que celà puisse paraître : aucun sample! Kanye West ne pose qu’un seul couplet, comme un vainqueur, un pur concentré de ses tourments qui ne cessent de lui mettre des bâtons dans les roues. La note : A+

Addiction: Sans doute l’un des meilleurs morceaux de l’album. « What is your addiction? is it money? is it girls? is it weed? » On sent un soupçon d’ironie dans les propos de Cain West, comme une critique du rap actuel et tous ses clichés, les gens qui entourent les artistes à succès, ce semblant qui prête à sourire. De la “crack music” qui rend accroc. La note : A+

Diamonds Of Sierra Leone (Remix): Sur un sample d’un film de James Bond, ‘Les Diamants Sont Eternels’ (‘Diamonds Are Forever’), Kanye West raconte la mort et la renaissance de Roc A Fella: « Put your diamonds in the sky if you feel the vibe/ The ROC is still alive everytime I rhyme ». Et qui d’autre de mieux que Jay-Z en personne peut en parler en faisant une entrée remarquable? « I’m not a businessman/ I’m business, man/ Let me handle my business damn! » La production est très travaillée. Ma-gni-fi-que. La note : A+

We Major: Le sample rappelle les années disco des années 70, avec un air à la “La Croisière s’amuse”. Avec un invité de marque : Nas en personne, le grand rival de Jay-Z! Un long couplet plus tard, on arrive à l’apothéose finale jusqu’ à ce que Kanye West sorte « Can I talk my shit again? » pour que le beat continue jusqu’à terminer vers les sept minutes. La note : A+

Hey Mama: Chanson dédicace pour sa mère qui l’a élevée seule. Pour l’anecdote, ce morceau devait figurer sur ‘College Dropout’ mais finalement retravaillée depuis. On reconnaît au chant le crooner John Legend. Le ‘Dear Mama’ version Kanye West. La note : A+

Celebration: De nouveau un sample rejoué qui pourrait faire entrer ce morceau dans les soirées de l’ambassadeur (comme dirait Cham). Avec classe. Un slow-jam groove et de nouveau très seventies. Un son pour faire la fête, avoir le sourire tout simplement. Musique maestro! La note : A+

Gone: Samplant un grand artiste de la soul (Otis Redding), Kanye West termine en beauté ce ‘Late Registration’ en compagnie d’un Cam’Ron, qui a complètement revu son flow pour l’occasion, et un Consequence qui nous fait languir d’un premier solo officiel. Tous les ingrédients et instruments (piano, violons, guitare,…) sont présents pour clore ce majestueux album. A Kanye West d’avoir le dernier mot. La note: A-

Diamonds Of Sierra Leone: Cette première version sans le couplet de Jay-Z est disponible sur le DVD bonus incluant le making-of du clip réalisé à Prague par Hype Williams. Pour info, cette vidéo fut l’objet d’une controverse autour de l’industrie du diamant, lorsque sont montrées des images de jeunes africains creusant dans les grottes pour dénoncer leurs conditions de travail. Interview et clins d’oeils au rendez-vous. La note : A+

Too Late: Absente de la trackliste écrite et pourtant cachée sur la piste 21. Sample de voix sublissime, John Legend au chant; on en demandait pas tant! La note : A+

_________________________________________

Commentaire: Kanye West n’a fait que son devoir, c’est-à-dire ne pas faire une simple suite à son premier album mais bien un opus différent au niveau du style. Comblant toutes ses précédentes lacunes, Kanye est devenu un très bon rappeur, a amélioré grandement son flow. Ses productions n’en parlons pas, avec une musicalité incroyable et des samples à couper le souffle, donc oubliez les samples de voix pitchées et son phrasé approximatif. On doit ça au producteur éxécutif Jon Brion qui produit des très bons artistes ou groupes pop/rock (Coldplay, Fiona Apple, Portishead). Mention bien pour un nouvel artiste, le chanteur Tony Williams, qui s’occupe au même titre que John Legend de certaines parties chantées.

Honnêtement, Kanye s’est surpassé sur ‘Late Registration’, son talent s’est vu plus embelli par les arrangements de Jon. A tel point que c’est avec une certaine insolence qu’il s’efface du micro sur certains morceaux (« My Way Home »). Lui seul a été capable de dire que le Hip Hop dépendait de lui mais qui peut lui donner tort? Car il fait bien plus que du Hip Hop (avec un H majuscule), Kanye West peut se targuer d’être un des fleurons de la nouvelle génération représentant la musique noire américaine au même titre que des Alicia Keys, Lenny Kravitz, Outkast ou Mary J Blige. On peut le dire et ça risque de ne pas plaire à tout le monde: pourquoi pas le disque de cette année 2005, ‘Late Registration’ est époustouflant à tel point qu’on a du mal à imaginer mieux.

La note : A+


Retour à l'accueil