Chronique de Greg (Abcdr du Son)
Un petit lieu commun bien rôdé ne fait jamais de mal. Quel que soit l’ordre, difficile de déloger l’éternel trio de tête. Chuck D a la puissance de l’expression ; KRS One la palette de styles la plus étendue. Rakim, lui, fait dans la maestria, l’équilibre aérien. Un timbre de voix d’une gravité en or, samplé dans tous coins, pour le pire (le « Pump up the volume » saturé jusqu’au cauchemar) comme pour le meilleur (parmi cent exemples, un connu de tous : le refrain de ‘Paris sous les bombes’ des NTM. « Just writin’ my name in graffiti on the wall »/ »Droppin’ bombs »). Et des phases reprises en cascade en guise de clins d’œil : « I came in the door, I said it before »…
Les lieux communs ont la peau dure, même quand ils sont plus casse-gueule. Etant un des albums les plus connus de l’histoire du rap, raflant régulièrement jusqu’à la première place des palmarès, « Paid in Full » est censé avoir influencé des bataillons de fidèles ayant reçu la révélation. Mouais. Faut voir. Rakim a reçu le sacre de la part d’un glorieux cadet, Nas, sur la curieuse (et moyennement convaincante) « biographie non autorisée » de « Street’s Disciple » ; mais Edan perpétue l’esprit avec plus de panache. Et s’il y a bien quelque chose à quoi un album de rap actuel ressemble peu, c’est à « Paid in Full ». Dix titres dont deux de djing et un extended beat. ‘My melody’ ? Cinq couplets de tailles inégales, idem pour les interludes qui les séparent. Et sur tout l’album, pas de refrains. Ni chantés, ni rappés : pas de refrain. Plutôt des plages d’expression pour Eric B. Pas de featuring non plus. Pourquoi faire ?
« Paid in Full » : tout un programme. Première approche : la pochette. Un concentré manifeste de tout ce qui servira à condamner la superficialité du rap et son matérialisme bas du front. C’est vrai qu’il est difficile de résister : grosses bagouzes et épais billets de banque (en attendant la bagnole de « Follow the Leader »), et même un chèque signé Reagan en arrière-plan… Deuxième approche : le morceau-titre, célèbre et même plus que ça. Et là, ça se complique. Les poches vides, le narrateur expose moins son amour du pognon que celui de la rime, des petits plaisirs et de la tranquillité, en évoquant sans nostalgie — la sagesse ayant fait son chemin — les coups tordus dans lesquels il s’embarquait quand il était môme. Troisième approche : récemment, l’affaire s’est encore compliquée. Il semblerait que les deux hommes n’auraient pas du tout été paid in full, mais plutôt arnaqués en force par Island. L’affaire n’a pas l’air réglée.
A dix-sept ans, sans jamais donner l’impression de forcer ni d’être contraint par la métrique, Rakim déploie un sens de la mesure et du placement d’une virtuosité écoeurante. Un bon rappeur file un vrai frisson le temps d’une seconde, sur un passage bien foutu, sur une adéquation miraculeuse. Rakim fait frissonner sur un couplet, voire sur un morceau entier. Aucune marque de relâchement, de la souplesse pure. Il pourrait rapper aussi bien sur une simple boîte à rythme, ça resterait mélodique. Stable et pleine d’inflexions, sa voix se déroule sur le même mode qu’un instrument de musique. « Even if it’s jazz or the quiet storm, I hook a beat up, convert it into hip-hop form… ». Si Rakim aime à se comparer aux poètes comme aux scientifiques, il n’oublie pas l’analogie musicale : « The melody that I’m stylin’, smooth as a violin… ». La légende veut que William Griffith tienne son oreille et son sens de la musicalité de son oncle, Ruth Brown, un bluesman ayant eu son petit succès dans les années 1950. Et de sa mère, grâce à laquelle il a notamment eu la révélation Coltrane.
Sur le papier et sur cet album, les textes de Rakim ne cassent pas des briques. Il restent bien inférieurs, et thématiquement nettement plus restreints, que ceux de ses collègues cités plus haut. Rakim parle d’Allah (il s’est converti à l’Islam peu avant) et de lui, en suggérant qu’ils ne font qu’un. Mais mis en musique, c’est-à-dire rappés, la dextérité transforme tout : ça devient du grandiose chimiquement pur. On dirait bien une révolution dans l’élocution, si ça n’était pas déjà pris. L’ensorcellement fait qu’il est possible de s’enfiler un enchaînement tel que « I’m not a regular competitor, first rhyme editor, Melody arranger, poet, et caetera », cadencé par la caisse claire, des dizaines fois d’affilée sans mollir.
Il se trouve que les instrus d’Eric B font bien meilleur effet qu’une simple boîte à rythmes. Eric a reçu un coup de main amical de Marley Marl en personne, qui a mis la main à la pâte sur les premiers titres du groupe : ça aide. Prenons ‘I Ain’t No Joke’, qui ouvre l’album. Le morceau est simplement parfait. Grosse caisse, hand claps, et c’est parti. Alliance millimétrée entre la boucle scratchée continuellement (et plus ou moins domestiquée) par Eric B et le flow musical de Rakim. Le premier donne l’impression de martyriser sa platine : il lui fait cracher des scratchs abrasifs, qui ne viennent pourtant pas parasiter le flow du second. Abrasifs, car effectivement Eric B is on the cut, et ses crissements de vinyle sonnent comme autant de déchirements.
L’osmose entre le producteur et le rappeur est aussi évidente, dans un style très différent, sur ‘As the Rhyme Goes On’. Là encore, avec une économie de moyens apparente mais une vraie sophistication, Eric B crée tout un climat. Sur la voix grave de Rakim, une basse caverneuse racle les tympans, pendant que le beat se ballade de droite à gauche et inversement. Avec ça, une grosse caisse littéralement martelée et quelques samples qui vont et viennent : un bruit de vague, une pincée de synthétiseur, la voix de Adrock des Beastie Boys en réverb… « It’s simple ain’t it… but quite clever ».
Les moments de bravoure ne se comptent plus. ‘My melody’ démarre comme un western, sur un sifflement, puis la voix filtrée de Rakim déboule et fait des ravages. Ressuscitant une nouvelle fois James Brown, énorme influence du LP, ‘I Know You Got Soul’ découpe le cerveau de l’auditeur en trois. A gauche, roulements du beat et coups de cymbales. A droite, riff entêtant. Au centre, Rakim fait le trait d’union et domine impérieusement l’ensemble. Eric B sort le très grand jeu sur la production de ‘Move the crowd’, avec un agencement de boucles variées (cordes, cuivres, synthé) impeccablement agencées. C’est beau.
Sur le morceau-titre, après le couplet unique de Rakim — et quel couplet — Eric B laisse le beat tourner. Il faut qu’il rentre chez lui : sa nana lui en veut à mort parce que l’album lui a pris trop de temps. Tu m’étonnes.
Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Parmi les albums hip hop bien old school, il y a ce classique ultime Paid In Full d’Eric B & Rakim, l’album préféré de tes rappeurs légendaires de tes rappeurs préférés (oui il y a bien plusieurs générations…). Nas y compris. C’est sorti en Juillet 1987. Comme c’est indiqué, c’est un duo avec le DJ/producteur Eric B et évidemment Rakim, le God MC avant que Jay-Z se considère comme le nouveau God MC en 2001. Car Paid In Full n’a pas été que le début de l’âge d’or du hip-hop, il a été sur le plan du emceeing une révolution
Il suffit de commencer par le mythique « I Ain’t No Joke » pour réaliser qu’il y a eu un avant et un après Rakim : plus de rimes, un flow ralenti, plus technique et plus fluide, plus « scientifique ». La fameuse science de la rime, le MC en était la majuscule. D’un coup, tout ce qu’il y a eu avant ça est devenu comme désuet. Tout est à garder dans ses lyrics, certaines phases sont même devenus des gimmick comme le fameux « Pump up the volume ». Evidemment ça sonne très old school, encore plus aujourd’hui, mais imaginez le changement à l’époque !
Niveau taf, c’est presque du 50/50 avec Eric B, copain de chambre du légendaire Marley Marl qui a prêté son studio pour enregistrer ce disque. Le producteur des deux signe quelques instrumentaux : « Eric B on the Cuts », démo de cet art oublié qu’est le turntablism, et « Chinese Arithmetic » sur un sample d’AC/DC. Là encore niveau instru, c’est une autre époque, où les MPC n’étaient pas encore démocratisées. Les rythmiques semblent maintenant surannées, tout comme certaines sonorités simplistes (je pense à « Move the Crowd »). Sur ce plan de la conception des beats, pas de révolution, pour le moment…
Dans ces 7 morceaux sans refrain, des monuments tels que « I Know You Got Soul », « Eric B is President » ou bien évidemment « Paid In Full » avec sa fameuse basse empruntée à « Don’t Look Any Further » de Dennis Edwards et Siedah Garett. Ah et « My Melody », il suffit de l’écouter une seule fois pour l’avoir dans la tête une semaine… Puis toute cette joaillerie, signe extérieur de richesse de tous les rappeurs qui veulent être pris au sérieux, dans les années 80 ça roulait sur l’or mais pas encore en yacht.
Paid In Full c’est en fait l’histoire d’un DJ (qui savaient manier des deux platines à l’ancienne) et un MC redoutablement affuté et complet, immensément talentueux. Des bases fondamentales ont été posées pour les dix ans à venir. Pour l’anecdote, certains l’ont vu dans « Wu-Tang an american saga », RZA s’était aussi inspiré de Rakim Allah pour son 1er blase Prince Rakeem. La mère d’ASAP Rocky aussi puisque le rappeur s’appelle Rakim. Puis Nas rappera son autobiographie sur ce morceau « UBR ». Vénéré par IAM chez nous, Akhenaton et Shurik’N ont été traumatisé dans leur jeunesse par le génie de Rakim.
Leur label Island phagocyté par Def Jam, Paid In Full sera dix ans plus tard réédité afin que chaque hip-hoper puisse en avoir une copie chez lui, peut-être sur sa table de chevet.
LA NOTE : 19,5/20