Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Comment donner suite à un grand classique instantané sacralisé par la critique, Illmatic ? C’est cette équation très difficile que Nas a du résoudre pour le 2 Juillet de l’an 1996, date qui coïncidait avec la sortie de Stake is High des De La Soul. Pour ce faire, le rappeur du Queens s’est entouré du très ambitieux manager Steve Stoute et d’une équipe de tueurs qui garantissaient de passer à la radio tout en restant street, Poke & Tone alias The Trackmasters. Ainsi fut It Was Written, ainsi Nas devint Nas Escobar, en gardant les projects du Queens en toile de fond.
Rétrospective écrite en Novembre 2016 pour HipHop Infos France
La carrière de Nasir Jones, alors âgé de 22 ans, prit effectivement une autre tournure avec ce second album en mettant les deux pieds dans le mafioso rap qui commençait à devenir la tendance sur la côte East (avec Raekwon, Lil Kim et puis peu après Jay-Z avec Reasonable Doubt) pour contrer le gangsta-rap westcoast. Ces lignes en référence à Scarface sur son standard « New York State of Mind » allaient comme se matérialiser avec cette lifestyle en mode cigare en bouche à l’arrière d’une Lexus qu’il va décrire dans ses textes et plus concrètement dans ses clips, notamment sur le premier single « If I Ruled The World (Imagine That) ». Nas Escobar refait le monde, derrière lui, Lauryn Hill, la membre des Fugees qui éclatait au grand jour cette même année avec le succès international de The Score. Le hit assuré, grâce aussi à ce refrain repris du morceau du même-nom de l’ancêtre du rap Kurtis Blow (qui reprenait « Walk Right Up to the Sun » des Delfonics) et les claviers très old school issus de « Friends » de Whodini.
Le caractère mafieux de It Was Written est clairement signifié avec « The Message », que ce soit dans les lyrics (parmi les meilleurs raps qu’il ait pu écrire) et cette mandoline qui s’ajoute au sample mélancolique de guitare tiré de la chanson de Sting « Shape of the Mind » (voilà un parfait exemple d’un détournement d’un sample autre que de la Soul ou du Jazz). Sans compte ce refrain qui reprend sa phrase culte « I never sleep, ‘cause sleep is the cousin of death ». Avec les Trackmasters commençait cette mode du « gros sample à-tout-va » avec l’ère de platine qui succédait à l’âge d’or, bref, le rap devenait mainstream. Comme pour « If I Ruled The World », « Street Dreams », le second single de It Was Written, utilisait un sample assez facile (« Never Gonna Stop » de Linda Clifford), un refrain calqué sur le cultissime « Sweet Dreams » du groupe europop Euryhtmics. Ce schéma de sampler un morceau soul ou funk et s’inspirer d’un autre standard pour le refrain sera repris l’année d’après par Puff Daddy sur No Way Out. « Street Dreams » sera aussi un motif de litige avec un 2Pac surrchauffé puisque Poke & Tone ont utilisé un sample identique à « All Eyez On Me » du rappeur de Death Row paru six mois avant… Plagiat ? Pas forcément. Intentionnel ? Pas de réponse, mais en pleine guerre East/West, c’était mettre de l’huile sur le feu…
Et pourtant, au milieu des balles tirées entre Death Row et le camp Bad Boy et d’autres rappeurs new-yorkais comme Jay-Z et les deux Mobb Deep, des mains étaient tendues les uns vers les autres pour collaborer « côte à côte ». Après tout 2Pac avait bien convié Method Man et Redman sur « I Got My Mind Made Up ». Ici, c’est carrément la légende vivante Dr Dre, qui venait de déserter le couloir de la mort qu’il avait co-fondé pour créer son bastion Aftermath Records, qui s’est allié à Nas pour offrir la tuerie « Nas is Coming ». Esco devient dès lors le premier rappeur new-yorkais à figurer sur une prod de Dre. La piste suivante est un autre morceau que nous connaissait fort bien, « Affirmative Action » du super-groupe The Firm qui n’était encore un trio formé avec AZ et la rappeuse Foxy Brown. Additionné de Nature (suppléant à Cormega qui était en prison), le groupe sera la seconde production chez Aftermath après une compilation qui n’a pas récolté les suffrages (le pas fameux Dr Dre presents the Aftermath). Hélas, l’album éponyme paru en 97 sera un insuccès critique comme commercial (qui sera certifié or tout de même… au Canada). Une anecdote pour finir sur The Firm : le jeune 50 Cent était pressenti pour rejoindre la team, ce dernier étant signé à l’époque sur le label des Trackmasters. Pour en revenir à « Affirmative Action », nous en avions connu en France le célèbre remix avec les NTM avec ce clip tourné dans des conditions plutôt froides (Joeystarr et Koolshen n’ont pas du tout apprécié l’accueil hautain de leur hôte sur le tournage).
« Watch Them Niggas », qui a permis d’introniser Foxy Brown (Tone atteste que Jay-Z n’était pas derrière elle pour écrire son texte), est une track bien légère à côté de la bombe « I Gave You Power » signée DJ Premier, où Nas avec sa créativité qu’on lui connaît rentre dans la « peau » d’une arme à feu sur un sample dramatique à base de violons et piano. Dans un style moins dur également, « Black Girl Lost » (en référence au roman de l’écrivain David Goines) révèle une facette plus douce de Nas, avec en filigrane des allusions à son ex Carmen. It Was Written a été l’occasion de co-signer avec les Mobb Deep le son ‘made in Queensbridge’ avec des morceaux meurtriers comme « The Setup » et « Live Nigga Rap ». L.E.S. également est un garant de cette atmosphère, dans un genre plus ou moins détendu (« Suspects »). Un autre titre assassin, « Take It Into Blood » (oulala cette basse qui vibre vers les graves). Là encore une anecdote incroyable à propos de ce morceau, en particulier de Stretch qui a produit ce morceau avec son crew du Live Squad. 2Pac avait la mort contre lui, alors qu’il lui avait produit des titres phares comme « So Many Tears ». Stretch sera tué en Décembre 95 après avoir raccompagné Nas chez lui. Tendu comme situation.
Illmatic avait vendu plus de 500 000 copies dans les années 90 (cerfication or) avant de finir platine en 2001. It Was Written sera le best-seller de Nas en explosant le compteur en affichant plus de 3,6 millions d’exemplaires. Longtemps ce second album a souffert de la comparaison avec son illustrissime prédécesseur mais il méritera son statut de classique indéfectible. L’écriture de Nas à la fois riche, complexe et si facile d’accès ainsi l’atmosphère mafioso mise en scène par les Trackmasters auront eu raison des critiques de manière rétrospective, celles qui le taxaient de vendu ou de bling-bling par la suite, préférant réserver le trône de King of New-York à Notorious BIG, jusqu’à son assassinat l’année suivante.
Chronique de Julien (Abcdr du Son)
Prononcez le nom de Nas devant n’importe quel fan de rap new-yorkais, le résultat sera le même dans neuf cas sur dix. Un sourire, des yeux qui brillent, un « putain ! » prononcé dans un soupir. Faîtes écouter ‘New York State of Mind’, ‘Memory Lane’, ‘Represent’ ou encore ‘It ain’t hard to tell’ à n’importe quelle personne dont les oreilles fonctionnent à peu près correctement et à nouveau vous aurez droit à la même réaction, suivie de hochements de tête approbateurs. « I rap for listeners, blunt heads, fly ladies and prisoners, Hennessey holders and old school niggas… ».
En dix titres le jeune Nasir Jones, âgé de seulement vingt ans, marquait l’histoire du hip-hop. C’était en 1994. Deux années plus tard sortait It was written, son deuxième album.
Le petit garçon joufflu de la pochette de Illmatic a laissé la place à un jeune homme impassible. Mais le fond reste le même : toujours les bâtiments en briques rouges des projects de Queensbridge (New York) et leur lot de galères, de petits gangsters et de gros dealers, de mômes paumés et de jeunes pousses avides de connaissance et de sagesse. Et toujours autant d’histoires, contées avec brio par un Nas adepte des fresques urbaines.
Parler de It was written, c’est inévitablement parler de la déception qu’il déclencha chez tous les amoureux de Illmatic. Nas avait changé. Il n’était plus ce gamin attachant, ce Nasty Nas, petite frappe assumée ne cherchant pas à jouer au gros trafiquant et se revendiquant même « young city bandit ». Il semblait sur le point d’accomplir sa mue pour devenir le Nas Escobar qui éclaterait au grand jour sur le projet The Firm. Non seulement au niveau de certains textes mais aussi musicalement. Le son brut et rugueux de Illmatic s’adoucissait sur It was written, parfois trop léché, trop sophistiqué, comme sur ‘Watch dem niggas’, ‘Nas is coming’ ou ‘Black Girl Lost’, également détruit par un refrain catastrophique. Sur l’équipe de producteurs responsables du premier album, seul DJ Premier était rappelé, pour un titre. Plus de Pete Rock, ni de Q-Tip. Encore moins de Large Professor. Mais un nom présent en tant que producteurs exécutifs : les Trackmasters, se chargeant presque de la moitié des productions du disque et alternant le meilleur (‘The Message’, ‘Affirmative Action’, ‘Shootouts’) comme le pire (‘Street Dreams’, clin d’œil aussi énorme qu’inutile au ‘Sweet Dreams’ de Eurythmics, ‘Watch dem niggas’).
Havoc de Mobb Deep dont les instrus minimalistes et froides avaient le vent en poupe depuis le magnifique The Infamous de 1995 signait deux beats rugueux, le craquement du vinyl en toile de fond. Le groupe se retrouvait au complet pour un ‘Live Nigga Rap’ sombre à souhait avec son beat sec et son petit sample de piano en retrait. Enfin, toujours au rayon des têtes d’affiches, Dr Dre y allait aussi de sa petite contribution musicale, ne convenant malheureusement pas au style d’un Nas décidément plus à l’aise sur les instrus simples que sur les morceaux mièvres et surchargés.
Mais parler de It was written c’est aussi parler de véritables chef-d’œuvres rapologiques qui mériteraient presque qu’on leur réserve une chronique à chacun. C’est d’abord un ‘Affirmative Action’ tout simplement magique. Quatre rappeurs dans une forme olympique se passent le relai pendant environ quatre minutes. Et quels rappeurs ! AZ, Cormega, Nas et Foxy Brown. Rien que ça. Difficile pourtant de ne pas être amer à l’écoute de ce titre, qui laissait augurer du meilleur quant au projet The Firm. Mais le remplacement de Cormega par Nature (un remplacement d’autant plus douloureux que Cormega enterre la carrière entière de Nature rien qu’en lâchant un « Yo ! » ou un « Real Shit !« ) et des productions inégales eurent raison de la réussite musicale de ce super-groupe.
It was written, c’est encore ‘The Message’ et le rap impeccable de Nas sur quelques accords de guitare, rap auquel Akhenaton fera un clin d’œil dans ce qui restera sans doute son meilleur morceau, ‘Pousse au milieu des cactus ma rancœur’ (le « et tes propres frères deviennent étrangers, c’est comme ça » rappelant étrangement le « and best friends become strangers, word up » de Nas). Autre excellent titre, ‘I gave you power’, produit par DJ Premier, dans lequel Nas se met dans la peau d’un flingue et raconte ce que pense et voit celui-ci (« I’ve seen some cold nights and bloody days… »). Un morceau tout simplement magistral. Enfin, impossible de ne pas mentionner le terrible ‘Take it in blood’, produit par le Live Squad, et qui apporte une fois de plus la preuve que Nas n’est jamais aussi bon que lorsqu’il fait simple.
D’autres très bons titres parsèment cet album, comme ‘Shootouts’ ou le tubesque ‘If I ruled the world’ en compagnie de Lauryn Hill, qui portera cet album haut dans les charts, mais aucun n’atteint la qualité de ceux précédemment cités. Les grandes déceptions proviennent donc essentiellement des titres orientés dancefloor ou low-tempo mièvre et sans relief.
Force est de constater que dix ans plus tard cet album s’écoute encore sans mal, et même avec un réel plaisir. Une certaine nostalgie n’est bien sûr pas étrangère à ce sentiment mais, malgré les maladresses et incompréhensions qui poursuivront Nas sur toute sa carrière (le tiraillement entre le succès commercial et la volonté de satisfaire la rue et les hip-hop headz attendant un nouveau Illmatic à chaque sortie) et que l’on trouve déjà en germe sur It was written, ce disque tient indéniablement la route. On lui reprochera d’être trop hétérogène et inégal, mais les quelques excellents titres qui le composent justifient à eux seuls que l’on se penche à nouveau sur cet album et qu’il ne se contente pas de prendre la poussière aux côtés d’un Illmatic sans cesse réécouté.