Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
29 Octobre 91, situation brûlante avec Death Certificate d’Ice Cube, sorti quelques jours après le tabassage de Rodney King par la LAPD, et quelques mois avant les émeutes de Los Angeles. L’ex-NWA et auteur de Kill At Will était déjà très très en colère, carrément dans la zone rouge, sur son premier album AmeriKKKA’s Most Wanted. Son combat contre le système américain était pas loin de se radicaliser. Il fallait rapper sans filtre.
Cette fois, Cube fait appel à des producteurs locaux, dont le dénommé Sir Jinx avec qui il a bossé pour son EP meurtrier Kill At Will (et qu’on verra plus tard à côté d’Xzibit) et les Boogiemen, un nom qui dit rien mais si je vous dis que DJ Pooh en partie, ça vous parle forcément. Ce second opus qui sonne plus californien (et old school naturellement) est structuré en 2 parties, ou « côtés » : Death Side et Life Side, le « chemin à suivre ». Concept assez basique et manichéen en soi mais qui permet de voir les choses sous 2 angles différents; quoique le côté « vie » est super bouillant…
En effet il contient le brûlot « I Wanna Kill Sam » (Sam étant la personnification des US et qu’on peut deviner mort sur la cover), le très controversé (censuré dans certains pays) « Black Korea » et le diss « No Vaseline » adressé à ses ex des NWA. Oui la hache de guerre n’était pas enterrée… La première partie de ce classique contient l’extrait « Steady Mobbin » qui est loin d’être un titre phare d’Ice Cube, cet album n’est pas le plus écouté de la discographie d’Oshea Jackson. Alors que c’est sans doute le plus important et meilleur de sa carrière, le volcan qui dégouline de lave (son fameux flow « pyroclastique »). On kiffe le funky « My Summer Vacation » en enfer et même « Look Who’s Burnin » qui traite des MST et le SIDA forcément, sujet très chaud à l’époque dans la communauté noire. « A Bird in the Hand » interpelle aujourd’hui car le sample sera ré-utilisé plus tard par Kendrick Lamar sur « Maad city ». En parlant de samples, du p-funk (l’héritage quoi) mais aussi du Marvin Gaye, James Brown…
Attention à l’énorme posse-cut « Color Blind » avec Maad Circle (WC et ses potes), Kam et King T notamment. L’autre extrait « True to the Game » est vraiment très cool. Mais pas vraiment de vrai single (encore moins de titre radio), Death Certificate compte avant tout sur l’écriture, le flow et la forme olympique de Cube, ses prods, et ce résultat : un hangar rempli de barils de kérosène dont il manque une minuscule étincelle pour tout faire sauter (et ça arrivera). Partout à chaque rime, on sent la situation extrêmement tendue, la vie dans les ghettos de L.A., en déséquilibre sur le fil, la gâchette très sensible et la cible sur la politique du républicain Bush Sr, l’ennemi à abattre. Gangsta, social et politique, dans la côte ouest de « l’avant G-Funk ». Plus de 30 ans désormais pour ce gros morceau d’histoire et de culture qu’est Death Certificate.
LA NOTE : 20/20.
Chronique de Julien (Abcdr du Son)
« J’ai regardé la télé ce matin. Ils disaient que le monde où on vit est violent, c’est un monde de violence. Et ils montraient tout plein de pays, avec des étrangers qui y vivent. Alors du coup je me suis mis à gamberger : ou ils veulent rien savoir, rien montrer ; ou ils se fichent pas mal de ce qu’il se passe ici. » (Ice Cube alias « Doughboy », dans le film de John Singleton « Boyz ‘N The Hood »)
A ceux qui ne voulaient rien savoir et rien montrer, Ice Cube -O’Shea Jackson pour l’état-civil- avait fourni un premier compte-rendu en 1990, l’explicite AmeriKKKa’s Most Wanted. Un « ghetto report » aux lyrics bruts et au funk gras réalisé sous la houlette des producteurs de Public Enemy, le Bomb Squad. Mais aussi un succès retentissant, certifié disque de platine en trois mois. Il enchaîna dans la foulée avec le EP Kill at Will et le film Boyz ‘N The Hood avant de sortir fin 1991 ce Death Certificate, brûlot social et politique jeté à la face de l’Amérique blanche ; un album annonciateur pour beaucoup des émeutes qui enflammeront Los Angeles en avril 1992 après l’acquittement des policiers ayant tabassé Rodney King.
Les jheri curls rasées, la plume trempée dans l’acide, l’ex-Nigga With Attitude dresse le portrait de la situation alarmante des jeunes noirs américains en ces années républicaines (Reagan puis Bush). Pour cela, il divise son album en deux parties : d’un côté la « death side« , « a mirrored image of where we are today » et de l’autre la « life side« , « a vision of where we need to go« . Les maux dont souffre cette jeunesse sont multiples : tout d’abord les armes et la violence, que celle-ci vienne de l’extérieur (les brutalités policières dans l’interlude à la fin de ‘My Summer Vacation’) ou de l’intérieur, le fameux « black on black crime » (‘My Summer Vacation’, ‘Man’s best friend’, ‘Alive On Arrival’), la came (‘A Bird in the Hand’), les maladies sexuelles (‘Look who’s burnin » et l’interlude faussement humoristique à la fin de ‘Givin’ Up The Nappy Dug Out’). Pour s’en sortir, la communauté noire devra resserrer les rangs (« Unite or perish »), avoir une vision claire de ses erreurs et les corriger (‘Us’) et ne pas oublier qui elle est ni d’où elle vient (‘True To The Game’). En vue de cette élévation il lui faudra s’affranchir d’un certain nombre d’obstacles : l’Amérique blanche raciste dont l’Oncle Sam est le symbole (‘I Wanna Kill Sam’, la pochette est explicite), les communautés coréenne (‘Black Korea’) et juive (Cube lâche quelques rimes « ambigües » dans le diss track ‘No Vaseline’ dirigé contre ses anciens partenaires de NWA et encourage à la même période la lecture d’un ouvrage fumeux au titre évocateur, « The Secret Relationships Between Blacks and Jews« ). Ice Cube préconise l’adhésion à la Nation Of Islam de Louis Farrakhan (« the best place for a young black male or female« ), génératrice de meilleures valeurs et de nouveaux repères pour cette génération perdue et agonisante.
Véritable chronique urbaine, Death Certificate transpire l’urgence et la colère. Quitte à heurter. On le taxe de racisme à cause de ‘Black Korea’ et de ‘No Vaseline’ ? « Je n’ai pas le temps d’être anti-Juif, anti-Coréen ou ce que tu veux. Je suis trop occupé à être pro-Noir, tu piges ? »*, répond le principal intéressé. De même, la légendaire misogynie d’O’Shea Jackson, dénoncée par les associations féministes fatiguées d’entendre des « bitch » à longueur de couplets, trouve son point d’orgue dans l’hilarant ‘Givin’ Up The Nappy Dug Out’. Bref, le « nigga you love to hate » a compris que le scandale lui permettait de décupler ses ventes, et il s’en sert. Passé maître dans l’art du story telling depuis les excellents ‘You can’t fade me’, ‘Once Upon A Time In The Projects’ et autres ‘A Gangsta’s fairytail’ (« AmeriKKKa’s Most Wanted »), Cube enfonce ici le clou avec quelques nouveaux joyaux du genre (‘My Summer Vacation’, ou encore le glaçant ‘Alive On Arrival’, récit de sa propre mort).
S’il reste dans la droite lignée de AmeriKKKa’s Most Wanted, ce second LP sonne néanmoins plus brut et dépouillé que son prédécesseur. Les Boogie Men (Bobcat, DJ Pooh, Rashad) ont remplacé les new-yorkais du Bomb Squad. Sir Jinx, le camarade de la première heure avec lequel Cube avait fondé le groupe C.I.A. avant l’épopée NWA, est toujours là. Les samplers, eux, restent gorgés de funk. Roger Troutman et son Zapp, George Clinton et son Parliament, le Gap Band et les Meters forment la colonne vertébrale de ce Death Certificate dopé aux lignes de basse grasses et aux breakbeats claquants et ravageurs. A des années lumières de la nonchalance de la vague G-Funk dont accouchera la Californie quelques années plus tard, la musique est ici agressive et virulente, pleine de ruptures, prenant l’auditeur aux tripes et à la gorge. En un mot comme en cent : irrésistible.
S’appuyant sur un flow carré et impeccable, une voix énergique pleine de hargne et une écriture simple, précise et maîtrisée, Ice Cube s’impose à travers cet album comme LE modèle du rappeur : violent, conscient, engagé, cru et controversé. AmeriKKKa’s Most Wanted prouvait que le MC de South Central était l’un des tous meilleurs de sa génération. Véritable torpille sonore et lyricale, Death Certificate le fait tout simplement entrer au panthéon du hip-hop.
*cité dans l’article de Toma! « Ice Cube, le dernier gangster », publié dans Radikal 74, juillet-août 2003.