God’s Son

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 17 / 20

Posté le 01/01/2006

Après Stillmatic, Nasir Jones mondialement connu sous le blase de Nas s’est élevé en God’s Son pour (tenter de) surpasser son rival Jay-Z. Petit retour en arrière, en 2001. New-York, les Twin Towers s’écroulent le 11 septembre et les nouveaux titans Jay-Z et Nas se livrent une bataille sans merci pour le trône laissant vacant après la mort de Biggie Smalls : Stillmatic vs Blueprint, « Ether » vs « Takeover »… 2002 Jigga sort son double-album Blueprint² et Nasir réplique avec God’s Son en décembre.

Le titre ‘God’s Son’ peut paraître prétentieux, mais c’est une façon de répondre au surnom ‘Jayhovah’ (l’autre nom du Christ) de Jay-Z; pour le MC du Queens, la hache de guerre n’est pas enterrée, et sur le plan personnel c’est pas la joie : il venait de perdre sa mère. Perso j’ai mis du temps à réaliser que cet album était une énorme bombe car je n’avais toujours pas fini de digérer Stillmatic, qui était son nouveau classique pour moi. C’est truffé de morceaux cultes, à commencé par « Get Down » et son célèbre sample de James Brown. Puis « Made You Look » avec son sample de voix d’indiens qui font genre « heeey Naaas » en phonétique, cette basse monstrueuse. Quel coup de génie de Salaam Remi encore (un des principaux maître d’oeuvre de cet opus). On est « shook », c’est le cas de le dire.

Bon OK, au début j’ai trouvé le beat inversé de « Zone Out » totalement dégueulasse mais aujourd’hui mon avis a évolué. Puis rebelote avec le single « I Can » et ses chœurs d’enfants, sample de Lettre à Elise de Beethoven et son message d’espoir, le tour de magie est joué. Il est vrai qu’il avait été taxé à la fin des années 90 de rappeur ‘bling bling’ mais depuis Stillmatic, Nas est revenu à ses fondamentaux. Ici ça passe par trois collabs avec Alchemist (dont « Book of Rhymes », « Mastermind »), atmosphère bien QB, comme ce qu’il faisait pour les Mobb Deep peu de temps avant.

Eminem est présent aussi sur l’album, mais uniquement en tant que producteur sur « The Cross » (du Em et Luis Resto tout craché). Pour Eminem c’est tout bénéf : il a produit pour ses idoles Nas et Jay-Z et les a même évité sur la BO de 8 Mile (séparément, inutile de préciser, trop tendax). Autre collaboration inattendue : « Thugz Mansion », le duo posthume avec 2Pac (qui ne le portait pas spécialement dans son coeur comme on le sait…) dans une version acoustique à la guitare d’une douceur insoupçonnée (elle est aussi dispo sur l’album posthume Better Dayz).

La collab’ avec Em’ et ce montage avec ‘Pac sont là aussi comme des échos à Jay-Z qui a rappé sur une prod d’Eminem (« Renegade » sur Blueprint) et le sample de 2Pac pour le tube « Me & My Girlfiend ». On sent comme une profonde rancœur chez Nas, de l’amertume, un manque de reconnaissance. Les analogies ne s’arrêtent pas là : alors que Jay-Z officialisait sa liaison avec Beyoncé, Nas s’était épris de la très farouche et géniale chanteuse Kelis, que l’on peut entendre sur le nocturne « Hey Nas » (bien vu le sample de Kenni Burke). A propos de Kelis, Nas a tenté une collab avec les Neptunes en 2003, ce qui a donné « The Flyest » issu de la BO du film Drôles de Dame. Anecdotique sans doute. En tout cas, Nas aura collaboré avec Alicia Keys en premier, c’est la chanteuse-pianiste qui a d’ailleurs composé le morceau « Warrior Song ». On découvrirait presque un soupçon d’émotions sur le titre final « Heaven » avec un flow pressé, et qu’il dédicace à sa mère défunte.

Dans sa battle avec Jay-Z, God’s Son est une sorte de 2e round mais avec plus de hauteur, alors que Jigga de son côté passait à autre chose (un ultime album, développement de son label, différentes business et préparation de sa « retraite »). A sa sortie, on a de nouveau entendu encore le même refrain avec God’s son qu’avec d’autres albums de Nas : les « gnagnagnas le choix des instrus ». Mais aujourd’hui, avec le recul et plus d’objectivit, on apprécie pleinement cet album tel qu’il est et on ne l’imagine pas autrement. Pas parfait, loin de là, mais hyper important tout de même.

LA NOTE : 17/20.


Chronique de JB (Abcdr du Son)

Posté le 16/07/2006

Si un titre devait résumer l’année 2002 pour Nas, ce serait sans doute ‘Destroy and rebuild’.

Revenu en grâce après sa vic…, pardon, son coup d’éclat face à Jay-Z lors de leur mémorable échange de venin, l’auteur du classique parmi les classiques Illmatic va voir sa vie personnelle chamboulée. 2002 marque en effet le décès de sa mère, Ann Jones, et la rencontre avec sa future femme, la plantureuse Kelis. Entre coup dur, coup de foudre et coup de gueule, son sixième album God’s son porte les stigmates de l’existence mouvementée de cet artiste déjà vétéran, pas vraiment en paix avec lui-même au vu de ses nombreuses tirades anti-rappeurs cette année-là : Kelis apparaît dans ‘Hey Nas’, le spectre de sa mère hante le touchant ‘Dance’, et les instincts belliqueux du MC transpirent de ‘Mastermind’. Arrivé à un tournant de sa carrière, Nas met fin au leitmotiv graphique de ses précédents albums pour apparaître, regard baissé, dos à l’océan, sur la pochette, loin des bâtiments new yorkais, troquant le cultissime pigeon de Stillmatic pour deux colombes. Une manière judicieuse de prendre ses distances avec l’iconographie d’Illmatic, son chef d’œuvre devenu fardeau.

Conséquence de la prise de bec avec Jay-Z : Nas devient, plus que jamais, obsédé par son propre héritage dans le panthéon du rap. Dans l’intriguant ‘Last real nigga alive’, produit par Ron Browz, il exhume un beef avec Notorious BIG (« who you thought ‘Kick in the door’ was for ?« ), et retrace pêle-mêle dix ans de rap à New York, entre bruits de couloir, fusillades, et trahisons. Eternel seul contre tous, Nas opère un va-et-vient permanent entre vie publique et vie privée, et fait intervenir des noms familiers – Carmen, Ill Will, Jay-Z, Ghostface – pour mieux cimenter sa propre légende. Quelques années après être apparu crucifié dans le clip de ‘Hate me now’ et deux ans avant de réinventer la Cène sur la pochette de Street’s disciple, le Fils de Dieu rempile également dans son rôle fétiche : celui de messie de QB, portant la croix dans ‘The cross’ (« if Virgin Mary had an abortion I’d still be carried in the chariot by stampeding horses« ) avant de tutoyer l’immortalité sur un air de guitare, le temps d’une collaboration virtuelle avec Tupac Shakur (‘Thugs mansion’).

En équilibre pas tout à fait stable entre compositions léchées et sampling classique, God’s son hésite entre rap new-yorkais parfumé au bitume et grosse production professionnelle – Chucky Thompson, Eminem et Alicia Keys sont de la partie. Le résultat ne déçoit pas, le classicisme côtoyant avec succès les prises de risques, comme le final ‘Heaven’ et sa rythmique casse-nuque. Seul talon d’Achille de Nasir : sa confiance aveugle envers Salaam Remi, honnête artisan qu’on aimerait adorer, mais qui ne réussit pas à déclencher l’enthousiasme : entre fausses bonnes idées (superposer le breakbeat ‘Impeach the President’ à ‘La lettre à Elise’ dans ‘I can’), et vraies trouvailles (‘Zone out’, culotté), le multi-instrumentiste livre une partition correcte mais scolaire. On lui préfèrera nettement les beats d’Alchemist – moins ambitieux mais plus efficaces – qui applique avec une étonnante constance la théorie du « less is more » en triptyque : dépouillement sonore dans ‘Book of rhymes’, futurisme passé dans ‘Mastermind’ et soul joyeuse dans ‘Revolutionary warfare’.

Même si, de temps à autre, Nas tente de capturer des bribes de passé sur des boucles vintage (‘Made you look’, ‘Get down’), le confort et l’expérience ont depuis longtemps transformé l’urgence de ses premières rimes en savoir-faire. Un public à la nostalgie forcenée ne manquera pas de souligner les faiblesses de God’s son – un peu propret, un peu terne – mais ne pourra nier que Nas maîtrise son « street-hop » sur le bout des doigts : avec une facilité déconcertante, il transforme quelques bouts de textes avortés en un morceau-concept magistral, ‘Book of rhymes’. Un mini-classique au milieu de titres solides, pour un album concis (14 morceaux) et cohérent dans ses choix de productions. Désormais conscient que tout ce qui brille n’est pas toujours d’or, Nas signe avec God’s son un disque personnel et adulte. Sans comparaison nécessaire.


Retour à l'accueil