Donuts

Chronique de Nico (Abcdr du Son)

Posté le 10/01/2006

Evoquer J Dilla aujourd’hui n’est pas une tâche facile. Parti rejoindre l’au-delà, physiquement cette fois, James Yancey aura indéniablement marqué les dix dernières années. Et au-delà de toutes les interrogations sur le bien-fondé des (nombreuses ?) sorties post-mortuaires à venir, ouvrons grandes les mirettes et reconnaissons qu’en quittant ces lieux il laisse derrière lui un héritage musical certain et une discographie pour le moins vaste, méritant une (nouvelle) exploration minutieuse.

Grand orchestrateur de Slum Village jusqu’à son départ, membre du collectif The Ummah, de The Soulquarians, moitié de Jaylib avec le loopdigga Madlib, producteur solo à l’origine d’une quantité quasi-infinie de classiques pour ATCQ, De La Soul, The Pharcyde, Busta Rhymes ou Common, Jay Dee aura multiplié casquettes et expériences plus ou moins longues et heureuses. Le tout avec une diversité l’affranchissant à terme d’un paquet d’étiquettes réductrices.

Alors sans verser dans le larmoyant ni dans le bilan de fin de carrière, admettons que cet album sorti quelques jours après son triste décès prend du coup forcement une signification particulière. Ces morceaux composés en partie sur son lit d’hôpital pourraient même contribuer à lui donner une dimension quasi-christique, son auteur rejoignant au passage le panthéon des icônes intouchables (et c’est bien là le seul privilège enviable aux mortels passés six pieds sous terre).

Entièrement instrumental, et à ce titre plus ou moins suite de « Welcome to Detroit » et des « Instrumental Series », mené du début à la fin par l’ex-Jay Dee, « Donuts » désarçonne d’emblée par son format. Fort d’une trentaine de beats enchaînés parfois brutalement – mais dépassant péniblement le cap de la minute trente -, « Donuts » prend des allures de mosaïque. Une mosaïque où les boucles s’enchevêtrent et se succèdent régulièrement dans un medley détonant.

Devenu progressivement maestro de la MPC grâce aux conseils avisés d’Amp Fiddler, Dilla s’affranchit ici, une nouvelle fois, des étiquettes musicales pour trouver l’inspiration. Et s’il reprend néanmoins plutôt généreusement des standards de soul dans ses compositions (citons Stevie Wonder, The Delfonics, The Isley Brothers ou Eddie Kendricks), il juxtapose aussi les atmosphères avec un art du contre-pied que n’aurait pas renié Safet Susic.

Le casque enfoncé jusqu’aux oreilles, les électrodes branchées sur le cerveau d’un esprit foncièrement créatif, on passe par tous les sentiments. Le cœur serré sur ‘U-Love’, ‘Bye’, ‘One for Ghost’, en pleine explosion jouissive sur ‘The New’, ‘Two can win’, épris d’un contagieux sentiment d’apaisement sur l’aérien ‘Time: the donut of the heart’ ou l’hypnotique ‘Last Donut of the night’. Aussi instrumental soit-il, « Donuts » transpire d’émotions. Fortes, diverses et palpables.

Particulièrement jouissif par instants, « Donuts » aura marqué le sillon vinylique de cette année 2006 tout en y laissant un frustrant sentiment d’inachevé. Bien qu’imparfaite, cette dernière envolée instrumentale demeure empreinte d’une certaine humanité, dépassant le simple cadre musical. Mais coupons court à ces débats d’esthètes, vu qu’il n’y a plus aujourd’hui de porte assez grande pour offrir une sortie à la hauteur du personnage. Ca ne fait décidément plus aucun doute : les meilleurs partent bien les premiers.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 07/02/2006

Ancien membre du pool de producteurs The Ummah et du groupe Slum Village, J Dilla aka Jay Dee sait rester très discret et réservé (dans les deux sens du terme), même quand il s’agit de participer au nouveau classique de Common (‘Be’). En ce début d’année 2006, il marque le coup avec ‘Donuts’ (Stones Throw/ Pias), un disque de 43min 40s (pour être exact) remplit à ras-bord de 31 (oui, vous avez bien lu trente et un) instrumentaux à base de ‘loops’, ou ‘donuts’ pour la métaphore. Faites le calcul, celà fait des morceaux de 1min24 (à peine une minute et demi) en moyenne, qui varient entre minimum 35s (« Lights My Fire ») et maximum 2min 57s (« Workonit »).

Cette chronique a été rédigée quelques jours avant la disparition de J Dilla, et il va de soi que depuis cet événement, je ne perçois plus cet album de la même manière… Je maintiens tout de même l’impression que j’ai eu la première fois que je l’ai écouté.

Certes, J Dilla ne rappe pas mais les boucles de voix samplées font le travail à sa place. Et on sait reconnaître quelques éclairs de génies de la part de notre producteur: « Stop », « People », « The Diff’rence », « Airworks », « Two Can Win », « Don’t Cry », « Gobstopper », « Walkinonit », « U Love »… Autant de petits amuse-oreilles soulfuls et raffinés. Petit clin d’oeil à ses productions fumeuses typiques, exemple avec le beat de « The Twister ». Malgré tout, on peut faire un tas de reproches (au moins deux) à ce disque: certains instrus sont trop répétitifs et ne laissent pas de souvenir après de multiples écoutes, les enchaînements sans aucune transition coupent l’élan de certaines mélodies, ce qui ne laisse que trop peu de temps pour profiter de ces quelques instants de plénitude, etc… Bref, c’est frustrant. Autant dire que c’est un bric-à-brac de bouts d’instrumentaux de qualité inégales et collés les uns derrière les autres, sans vouloir jouer les rabats-joies de service.

En fait, notre humeur influe beaucoup sur notre impression: des fois on trouve cet album instrumental plaisant et recherché, des fois on le trouve plat et sans éclat. Notre introduction de fin (tracklist inversée?) achève ‘Donuts’ en queue de poisson et nous laisse sur notre faim.


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