Eastern Philosophy

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 20/03/2006

Apathy est un MC hors pair. Voilà c’est dit, c’est clair.

Apathy des Demigodz Crew, c’est la nouvelle sensation du cercle très renfermé des rappeurs blancs undergrounds, à côté des Cage, Doujah Raze, Aesop Rock, Necro, Termanalogy, etc… Remarqué par la maison de disque Atlantic, ce phénomène sort son premier album ‘Eastern Philosophy’ (chez Babygrande/Nocturne), qui compte bien perpétuer la tradition d’un son 100% Eastcoast légué par des références parmi les références comme KRS One, Gangstarr, Mobb Deep, Nas, Rakim, Raekwon, Jay-Z, Masta Ace, Biggie,… en ne manquant de citer non plus les Fugees ou Organized Konfusion. Passionné avant tout de vrai Hip Hop, ce emcee respecte toutes les essences essentielles d’une musique rap authentique : des textes qui apportent beaucoup de matière, des punchlines très bien placées qui sautent aux oreilles, des productions bien lourdes et variées, et un vrai flow de rageux et travaillé.

Chronique originale écrite le 5 Juin 2006

C’est sûr qu’en grandissant à l’ombre de ces grands classiques rapologiques nés dans la Capitale du Hip Hop, New York City, Apathy s’est nourri de matières premières non manufacturées. ‘Eastern Philosophy’ est un état d’esprit qui n’est pas nécessairement un retour aux origines histoire de se la jouer old school, mais plutôt une sorte de remise en question dissertée qui se retranscrit dans une musique sans artifices et efficace : le MC est là pour cracher ses lyrics derrière un micro où les refrains sont des scratches de bribes de phrases cultes issues du patrimoine Hip Hop. Ni plus ni moins qu’une optique ‘eastcoast revival’ en revenant aux bases; mieux, un hommage presque sous forme d’un documentaire auditif. Et personne n’osera le contredire lorsqu’il cite « I’m like an eighty-eight classic » sur « Can’t Leave Rap Alone » feat Celph Titled et Ryu des Styles of Beyond (groupe qui a participé au projet Fort Minor). Rien que ce morceau suffit à montrer le très haut niveau, avec un sample de Jay-Z pour courronner le tout.

Que dire donc de la qualité des quelques autres morceaux, qui généralement parlent du rap avec des thèmes bien précis, que ce soit les gangsters en carton pâte (« Here Comes The Gangstas ») ou une retrospective empreint de nostalgie (« I Remember… ») lorsque les rappeurs vivaient le hip hop plutôt que d’en vivre. Comme il est dit plus haut, Apathy a un sens inné de la formule et fait les choses dans les règles de l’art, le tout sur des instrus, comme prévu, dans la continuité de ce qu’il s’est toujours fait sur la Eastcoast. Pas la peine de faire l’étalage des meilleures chansons de ce ‘Eastern Philosophy’ car elles sont toutes vraiment très bonnes, avec une préférence pour la fin de l’album, plus sombre, acidulée et froide (« Philosophical Gangsta », « The Winter »). Si on parle aujourd’hui de rap conscient comme étant la meilleure alternative à tout ce qui est superflu dans le rap game, l’album-même est clairement une prise de conscience du Hip Hop.

A l’heure où le son Dirty South étouffe la scène rap US de tout côté avec ses beats bourrins et des thèmes superficiels servis par des rappeurs aux dents diamantées qui parlent de jantes de voiture, à une époque où le hip hop s’est autocapitalisé malgré lui et régit par des individus aux talents contestables vantant la gangsta attitude, où les vrais sont déchus de leur talent ou crédibilité pour surfer sur la vague mainstream, et l’artistique diminué à l’état de mode vestimentaire ou couleurs pourpres, il paraît bon de revenir là où le Hip Hop a divergé dans les mauvais sens. C’est peut-être subjectif de surévaluer un album par rapport au contexte actuel mais force est d’admettre que Apathy et sa ‘Eastern Philosophy’ hérite dignement de ses éminents prédécesseurs, et le mérite qui va avec. De quoi redonner le moral aux puristes et amateurs.


Chronique de Julien (Abcdr du Son)

Posté le 10/06/2007

« I’m from the home of a million legends. »
Rakim – ‘Streets Of New-York’

Du speech chiant à l’avalanche de scratches en passant par les samples de films, il existe une multitude de manières d’introduire un album de rap. Apathy, lui, a opté pour le clin d’œil d’initié, ouvrant Eastern Philosophy de la même manière que le B.D.P. de KRS One démarrait By All Means Necessary dix-huit ans plus tôt – par la question ayant, entre autres subtilités, façonné la légende de l’humilité du « teacher » : « So you’re a philosopher ? Yes…« , le MC du Connecticut nous épargnant cette fois le fameux « I think very deeply !« . Plus qu’un détail, c’est un symbole.

Premier solo d’un MC même pas trentenaire, Eastern Philosophy a pourtant des airs de coup d’œil jeté par-dessus l’épaule avec un brin de nostalgie. Il prend même par moments l’allure d’un constat d’échec, malgré le dynamisme dégagé par les beats. « I feel like a preacher man and someone burnt down my church« , glisse Apathy au détour d’un couplet.

Les incendiaires ? Internet, entre autres, les backpackers, et tous ces débutants qui se mirent à rapper à tort et à travers à partir des années 2000, jurant être des « microphone masters » alors qu’ils n’étaient que des nazes.

Son église ? Le hip-hop de la côte est des années quatre-vingt dix et la mentalité d’alors, évoqués par le grand nombre de scratches et de références qui jalonnent le disque, ou plus directement dans ‘Me & my friends’, par un couplet de grande classe : « I remember in the 90’s it was all about 40’s and blunts, Nas’ cassettes, Das EFX and Reebok Pumps / punk motherfuckers that were claimin’ they got Tecs and rockin’ ski masks like Q-Tip in ‘Hot Sex’ / Before, them underground rappers were complex, when Mobb Deep and Jay still lived in the projects…« . C’est en partie à cette fondation rap et au style de vie de la East Coast qu’entreprend de rendre hommage Apathy, tout en racontant sa propre histoire.

Un scratch peut n’être qu’une simple citation illustrant le thème d’un morceau. Mais il établit le plus souvent une forme d’intertextualité entre les différentes œuvres de rap, les groupes et les époques – démontrant si besoin était que le hip-hop constitue bien une culture, avec ses codes, ses traditions et ses références. C’est le cas ici, lorsque la « eastern philosophy » revendiquée, quasi fil rouge de l’album, est étayée par les voix de Guru, Lauryn Hill, Notorious B.I.G., Jay-Z, Buckshot, Jeru ou Nas. C’est encore plus flagrant quand un morceau entier est développé autour d’un sample d’Onyx (‘All About Crime’, sur une bonne production d’un autre Demigod, Celph Titled). Enfin et surtout, débuter un disque intitulé Eastern Philosophy sur un clin d’œil à KRS One et le clore en invitant celle qui illumina les jours pluvieux de Raekwon et Ghostface une décennie plus tôt ne peut être totalement fortuit. Ainsi, sans distribuer bons et mauvais points ni se lancer dans de grandes tirades vengeresses, Apathy fait indirectement revivre avec une certaine subtilité, en 2006, une époque désormais révolue.

Alors, comme Masta Ace et les Cunninlynguists contemplant le cycle des saisons du hip-hop, Apathy observe son église en flammes, capuche rabattue sur la tête, Timb’s aux pieds et mains enfoncées dans les poches de son baggy. Puis, des souvenirs plein le crâne et malgré la lassitude et les déceptions (« that shit hurts…« ), il revient aux affaires pour construire un nouvel édifice, sur le même modèle. Qu’il se rassure, les fondements sont solides : la « langue d’alien » qui se fit remarquer aux côtés de Jedi Mind Tricks il y a une dizaine d’années n’a rien perdu de sa verve ni de son talent – que les morceaux soient thématiques ou egotrip -, et pose sur des productions bien plus inventives et diversifiées que la moyenne du genre.


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