Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Ton dealer vient de se faire choper et tu n’as plus d’herbe à rouler. Pas grave, Devin the Dude va t’importer de la came directement depuis Houston. Sur le paquet de weed qu’il va t’amener, il y a comme un sticker que tu vois sur les paquets de clopes, genre ‘Fumer va te faire perdre des spermatozoïdes’, sauf que là c’est marqué Waitin’ To Inhale. D’ailleurs le voilà, à l’heure pour une fois. Et boum, direct un bon petit son aux couleurs jaunes, vertes et rouges pour commencer (« She Want That Money »), histoire de te mettre tranquillement dans la vibe tu vois, pendant que tu fais ton petit mélange de tabac et de fines herbes à la provenance inconnue. Briquet allumé, aspire quelques bouffées… Alors ? tu kiffes les premières lattes ? Ah oui c’est sûr, quand t’es pas habitué à ce genre de produit exotique tu tousses au début…
Bon, après que t’as repris ta respiration, je te jure tu vas halluciner grave. Quoi ? Tu le sens pas mon pote Devin ? Okay, cette grande asperge a une tension qui ne dépasse pas le 1,5 et il est bourré de défauts : Il fume trop, il boit, il est fauché, fainéant et en plus c’est un gros macho qui pense qu’à se taper de la chatte. Mais Devin un gars bien hein ! Tu peux lui faire confiance lorsque tu l’écoutes rapper avec son flow déphasé à la limite du parlé. Quand tu seras un peu plus foncedé, tu capteras mieux son trip. C’est un mec qui cultive sa dérision comme son chanvre, qui rappe de temps en temps puisqu’il en fait son métier, qu’il raconte sur « What A Job » avec Snoop Dogg et un Andre 3000 une fois de plus admirable. Sous l’effet de la fumette, ta lucidité se synchronisera avec ses histoires de queutard, qu’il raconte sur « She Useta Be » et « Somebody Else’s Wife » feat Bun B, avec du vocoder sur le refrain pour le côté psychédélique. Mais n’en avoir rien à foutre ne signifie pas être insensible, « Lil Gone Girl » avec Lil Wayne est touchante comme chanson, et la production qui comprend violons et piano est tout bonnement superbe, y a pas photo. Tu me dis que tu la trouves très harmonieuse ? Ouais si tu le dis, ça se voit que t’es déjà pété toi. T’as vu un peu comment elle déchire sa beuh ?
Tu lui en prends combien alors à mon pote Devin the Dude ? 100 grammes ! T’es un sacré consommateur dis donc…J’espère pour toi que t’as la somme en liquide! Ah c’est pour toi et ta copine, j’comprends. Mon poto avait l’air étonné quand je lui ai sorti la quantité, tu m’étonnes. J’ai pas trop compris ce qu’il vient de me baratiner avec son accent texan, je crois qu’il voulait dire que tu pourras t’écouter « Don’t Wanna Be Alone » et « Cutcha Up » avec elle en fumant ton bédo, ça va provoquer une synergie mutuelle entre vous. Ah mais tu peux lui faire confiance j’t’ai dit, Devin est putain de lyriciste, il assure aussi bien que dans la vente de produits illicites, crois-moi sur parole. D’ailleurs tiens, t’as l’air de lui plaire comme client, il t’offre son dernier skeud avec ta marchandise. Hey ! Finis pas tout ton pet’, laisse m’en bédave deux trois lattes le temps que j’écoute « Till It’s All Gone » avec le Odd Squad, il est bon ce titre : un beat et du flow, juste ce qu’il faut pour se faire plaiz’. En tout, ravi d’avoir pu faire affaire avec toi, n’hésite pas à faire passer le mot à ton entourage sur Devin the Dude est dans la place.
(chronique écrite le 19 Juin 2007 sur Rap2K.com)
Chronique de Le Captain Nemo (Abcdr du Son)
L’humour et le rap. On dirait que ça n’a jamais vraiment fonctionné ensemble, que les mots ne sonnent pas, qu’ils se détestent ou font semblant de s’ignorer, laissant à quelques uns le bénéfice du doute. Devin the Dude est un des humbles bénéficiaires. Depuis ses débuts avec les Coughee Brothaz et le Odd Squad, il cultive un art pour raconter des histoires justes, pertinentes et drôles. Moins branleur qu’un Slick Rick, aussi déjanté qu’un Redman et plus sobre qu’un Biz Markie, Devin traîne sa silhouette longiligne et sa face de cartoon à travers ses ambiances de sud poisseux. Les sujets sont toujours les mêmes : le sexe, la weed, le style de vie, les femmes, l’alcool, la philosophie sous beuh, les relations humaines, les paradis artificiels et surtout… le sexe. Rien de très nouveau sous le soleil, dirons-nous, mais là où Devin se démarque, c’est dans sa façon de faire. Un style décontracté, laid back, posé comme un chat de gouttière ronronnant sur un toit brûlant du sale sud, surveillant du coin d’un oeil malicieux les chattes qui traversent la rue. Ca ne passe pas inaperçu. J Prince et Scarface ne s’y trompent pas, et en 1994 sort sur le célèbre et dangereux Rap-a-Lot Records le premier et seul album du Odd Squad Fadanuf Fa Erybody!!, le groupe de Devin the Dude avec Jugg Mugg et Rob Quest aka Blind Rob (après Geto Boys et le nain Bushwick Bill, J Prince continue dans la discrimination positive en signant un groupe avec un aveugle). L’album est très bon, lorgnant plus du côté de la Native Tongue ou des Pharcyde que des gangsters de Houston. Scarface dira d’ailleurs de cet opus qu’il est la meilleure sortie à ce jour sur Rap-a-Lot. Il invitera Devin sur son projet My Homies ainsi que dans son groupe Facemob. Fort de cette visibilité, le premier album de Devin sort en 1998, The Dude, petit bijou de drôleries, de soul & funk archicollante, d’histoires bien senties et de bagoût qui laisse le sourire aux lèvres, jusqu’à la pochette où Devin pose sur ses cabinets en pleine commission.
Devin a bien dû faire un demi million d’apparitions depuis (j’exagère à peine). De ses voisins texans UGK aux De la Soul, de Hi-Tek à Jay-Z et R-Kelly, de Dr.Dre (sur 2001, excusez du peu!) à J-Zone, Devin continue son parcours atypique, plus ou moins inconnu du grand public mais présent sur de nombreux succès comme sur les albums les plus indépendants. Il ne perce jamais réellement malgré ses apparitions toutes plus sulfureuses les unes que les autres et trois albums de bonne facture dont le classique et pourtant méconnu Just Tryin to Live, sur lequel on peut retrouver Dr.Dre, Nas, Xzibit, Dj Premier ou Raphael Saadiq. Un must du genre. En 2007, Devin sort donc son quatrième album, Waitin’ to inhale, et à la vue de la cover, on se dit que rien n’a changé.
Devin the Dude, c’est un peu le mec que tu croises tous les jours en bas de chez toi, qui fait des blagues chez l’épicier, qui a toujours des anecdotes épicées sur des sujets plus que communs et te fait passer le quotidien usé pour une partie de franche rigolade tout en placant des réfléxions assez sérieuses mais cachées avec une culture hip-hop irréprochable. Ce nouvel album est donc une synthèse de tout cet univers. Toujours produit par son équipe, Domo, les Coughee Brothaz ou encore Mike Dean qui forgent le son vraiment sudiste avec des instrumentations très live, très chaudes de guitares enivrantes, de claviers bleutés et d’ambiances feutrées. On entre dans cet album comme dans une agréable léthargie qui s’étale sur chaque piste, se développe et nous empêche d’appuyer sur avance rapide. Le mélange de storytelling et de traits humoristiques se dilue lentement, tranquillement entre les prostituées de ‘She want that money’, les canons d’antan devenues grosses baleines sur ‘She useta be’, les réflexions à contre courant du bling bling, presque gripsou sur ‘Almighty dollar’, les femmes adultérines de ‘Somebody else’s wife’, la rupture sur ‘No longer needed here’ ou le style de vie d’un MC décortiqué sur le très bon ‘What a job’ avec les couplets parfaitement accordés de Snoop Dogg et Andre 3000 des Outkast. Une guitare entêtante, une ballade lancinante, un hit pour l’été. ‘We work nights, we some vampires / Niggas gather round the beat like a campfire / Singin’ folk songs, but not no Kumbaya my Lord / You download it for free, we get charged back for it‘
La plupart des morceaux de Waitin to inhale parlent de la relation de Devin avec les femmes. Le combo ‘Broccoli & cheese’, ‘Hope I don’t get sick a dis’ et ‘Cutcha up’ dévoile une relation simple et complexe à la fois. Tantôt fidèle, tantôt volage, Devin hésite, comparant son appendice à un légume frais (‘Girl this dick is so clean / It’ll probably go good with your broccoli and cheese) ou une fille trop jeune à de la weed, marchant sur un fil dans une controverse Rkellyenne, invitant à l’enivrement des sens sous substances, espérant ne jamais perdre le goût de ses relations charnelles et efficaces, s’embarquant dans des descriptions érotiques dignes des meilleurs poèmes de Serge Lama. ‘Just because’ sonne comme une reprise trash de ‘I need love’ de LL Cool J, remplie de sarcasmes et de tortures très détaillés ‘If we could sail across the sea, just you and me, in a boat / I’d throw your ass overboard and just look at you float / I’ll glue your eyes wide open, have you roped in the kitchen /Take a picture of my nuts, so you can see what ‘cha missin’!‘ Juste à cause de ce qu’est l’amour, Devin devient la rencontre improbable entre un early-Eminem et un Johnny Guitar Watson moderne. Car Devin expose la soul qui est en lui dès qu’il en a l’occasion, laissant une large place à des petites vocalises très à propos, des refrains sussurés toujours de bon goût qui marquent toute la particularité de sa musique. Même quand le sujet devient sérieux comme cette sombre histoire de jeune fille modèle qui tourne mal, narrée avec brio par un trio de choc: Lil’Weezy, Bun B des UGK et Devin. Les envolées de violons sur le refrain emportent cette combinaison vers le top du storytelling : deuxième single de l’album.
Devin est sûrement le meilleur raconteur d’histoires depuis Slick Rick, embarquant l’auditeur dans des contes scabreux, modernes, épicuriens au possible avec une incorrection déconcertante, une facilité agaçante et un plaisir partagé. Waitin’ to Inhale est une réussite à écouter de bout en bout pour partager ces moments de rires volés, de sensations chapardées et de satisfaction gênée. Mention spéciale pour l’ingé son, qui pendant trois interludes, cherche auprès des services de renseignement à trouver le ‘Boom’. Fou rire assuré.