Finding Forever

Finding Forever

Common

Chronique de Nico (Abcdr du Son)

Posté le 29/01/2007

Fort du succès artistique et (enfin) commercial de son dernier album Be, Common semble renaître. Comme si cette réussite tardive lui ouvrait finalement des portes qu’il croyait à jamais fermées. Il paraît aujourd’hui plus apaisé et ambitieux que jamais. Sauf qu’aujourd’hui l’ambition n’est plus la même. Il s’agit aujourd’hui de marquer plus encore son époque, de pousser la porte vers l’éternité. En un mot d’enfoncer le clou plus fermement. Comme on ne change pas une équipe qui gagne, Common reconduit la formule déjà célébrée de Be. Kanye se charge donc de la direction artistique globale d’un album dont il produit la plupart des morceaux.
Toujours aussi à l’aise dans ce costume du grand architecte musical incontesté, il évite le clinquant et le tapageur, préférant le plus posé, quasi nonchalant. A vrai dire on le soupçonnerait presque d’en garder sous le coude pour son troisième album à venir, ce Graduation qui prend des allures d’évènement interplanétaire. Cohérent dans son ensemble, Finding Forever s’inscrit dans la droite lignée de Be. Et s’il comporte, lui aussi, son lot de productions amidonnées, on préfèrera oublier le quelconque (‘Break my heart’, ‘Drivin’ me wild’) pour mieux retenir le plus brillant (‘The people’, ‘Forever begins’.)

Aussi facétieux et envahissant soit-il, Kanye ne brandit pas toujours son nombril en guise de boussole. Il s’entoure de quelques invités triés sur le volet, chacun apportant sa pierre à un édifice vaporeux mais solide. On retiendra notamment que Will.i.am continue son entreprise de réhabilitation en délivrant, une nouvelle fois, une production de rang (‘I want you’) et que l’éternel DJ Premier dynamite ‘The Game’. Il y apporte une touche plus brute, du grand classique connoté boom-bap années quatre-vingt-dix. Efficace à défaut de réinventer la roue. Impossible de ne pas mentionner également ‘So far to go’ et la contribution de Jay Dee, compagnon de route de Common depuis Like Water for chocolate. Si les diamants sont éternels, la musique l’est tout autant. Et le dernier morceau de ce septième album, « Forever begins », fait office d’hommage et d’adieu à James Yancey.

« Can’t leave rap alone the streets need me » (‘The People’).

Au-delà du clin d’œil à une formule empruntée à Jay-Z et symboliquement détournée, cette phrase en dit long sur l’état d’esprit de Common. Regonflé à bloc, confiant comme jamais, il semble dérouler ce discours conscient (ajoutez les guillemets si vous préférez), au-delà des railleries et controverses. Alors, oui, ce grand déballage des bonnes intentions et morales flirte par instants de près avec la caricature. Peut-être plus encore quand l’époque a tendance à célébrer les rappeurs avec des feuilles de boucher dans le gosier. Quelques écarts notables (« White people focus on dogs and yoga« , les grosses ficelles de ‘Break my heart’), pas mal de gros clichés mais, au final, pas de quoi lui oxyder l’auréole. Et aujourd’hui son vécu et sa discographie devraient lui épargner toutes les justifications. A défaut de faire taire les critiques. Si le discours est bien rodé, il ne flirte pas avec l’ivresse révolutionnaire, plutôt avec un humanisme bon enfant et beaucoup de bons sentiments. Common s’attelle donc à répandre la bonne parole tel un prêcheur. Il ne manque pas non plus de tacler à la carotide les plus matérialistes et violents: « with twelve monkeys on stage it’s hard to see who’s a gorilla, you were better as a drug dealer » (‘Start the show’). 50 Cent aujourd’hui, Ice Cube hier (‘The bitch in you’), la roue tourne. Et toujours en rond.

On pourrait porter une multitude de regards différents sur cet album. Lui reprocher son approche Gandhiesque jusqu’au bout des ongles, noter qu’il offre peu de surprises mais son lot de saines réjouissances (à commencer par le single ‘The People’). Au final, on retiendra surtout que « Finding Forever » est l’album qu’on attendait. Pas forcément celui qu’on espérait.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 18 / 20

Posté le 30/07/2007

Pourquoi Common peut-il prétendre être une légende de Chi-town après quinze années d’activisme Hip Hop ? Premièrement, parce qu’il fait partie des pionniers de la scène de Chicago : Il figurait parmi les Unsigned Hype en 1991. Deuxièmement, le MC a su s’entourer durant sa brillante carrière des meilleurs artistes et producteurs hip-hop/soul, et une discographie remarquable décrite par une progression constante qui n’a fait que consolider ce statut au fil des années, tout en restant proche du ghetto et pas loin du mainstream. Troisième et dernièrement, simplement parce qu’en plus d’être un excellent MC, tant sur le plan de l’écriture que du flow, l’aura de Common inspire l’authenticité, l’humilité et surtout l’humanité.

Chaque étape de sa carrière musicale s’est effectuée par palier, avant d’entamer une évolution artistique dans chacun des habillages qu’il a arboré. Je m’explique : à son classique Resurrection a succédé l’introspectif One Day It’ll All Make Sense, le très apprécié hybride Hip Hop/Nusoul Like Water For Chocolate de sa période Soulquarian a évolué vers un Electric Circus à l’univers psychédélique et rock/soul, et maintenant ce Finding Forever qui s’épanouit dans la continuité de Be, en poursuivant son édifiante collaboration avec Kanye West. Le nom de baptême de ce nouveau chef d’œuvre (n’ayons pas peur des mots) est une désignation pour ‘quête de perfection’, et celle de vouloir laisser son empreinte à jamais dans l’histoire du Hip Hop. Pour reprendre les propos de Common, c’est aussi une manière de rendre hommage à son ami J Dilla aka Jay Dee : son souvenir et sa musique resteront toujours dans nos mémoires.

Finding Forever commence et l’enchantement se produit dès les premières secondes. Une fois accueilli au septième ciel, Kanye West ouvre les portes de « Start The Show » sur un air de violon divin avant que notre orateur Common fasse sa présentation au micro sur cet instrumental décoré par quelques synthés et de la harpe. « The People » accorde une message universel, portant la voix minorités visibles (pour reprendre notre expression franco-française) sur une production incroyablement étoffée, avec un souci de finition rarement atteint. Pour équilibrer avec quelque chose de plus épuré, « Drivin’ Me Wild » ne garde que l’essentiel : des notes de pianos, un beat rythmé par des tambours et une voix cristalline qui survole dessus le flow de Common, avec en supplément la participation de la chanteuse brit-pop Lily Allen. Vraiment très joli.

Impossible de parler de cet album sans évoquer « So Far To Go ». Certains connaissent déjà cette superbe ballade avec D’Angelo car elle figurait sur The Shining de J Dilla, mais personne ne privera son plaisir de la retrouver sur Finding Forever, elle est réellement attachante. Kanye West fait un clin d’œil à sa façon au producteur défunt sur « Break My Heart », qui rappelle un peu le style de prod qu’avait Jay Dee sur Like Water For Chocolate. Kanye en mode rappeur lâche quelques couplets aux côtés de Common sur « Southside ». Si niveau égotrip, les deux compétiteurs se valent (Comm’ échappe un « Back in 94 they called me the Chi-Town Nas »), un des deux a de meilleurs capacités que l’autre en matière de MCing et vous savez de qui on parle. Reste que grâce à Kanye West et Common, la scène Hip Hop de Chicago n’a jamais été aussi effervescente que maintenant.

Plébiscité par le monde du Hip Hop depuis ses réalisations pour Nas, The Game et Talib Kweli, la présence de Will.I.Am ne nous provoque plus cette fébrilité communicative, au contraire. Ici, il produit « I Want You », une chanson d’amour dont seul Common a le secret : un récit qui sent le vécu et qui par conséquent nous interpelle tous, nous rappelle des sensations, des souvenirs ou des sentiments. « U, Black Maybe » (en compagnie de la voix de basse de Bilal) revient sur un des sujets qui tient à cœur à Common, relatif à son engagement pour la cause afro-américaine et pas seulement, le tout servi sur une production jazzy-soulful impeccable qui débouche sur une outro parlée.

La pièce du boucher est décernée d’emblée à « The Game », incontestablement un des meilleurs morceaux Hip Hop mainstream sorti ces dernières années. Le beat est dans esprit old school point de vue confection et usage du sample, genre vieux classique rap indémodable, et Common n’a plus qu’à écouler son flow hardcore et ses textes chargés en punchlines. Pas de refrain chanté pour cette fois, puisque exceptionnellement ce sont les mains du légendaire DJ Premier qui l’assurent. Comme on dit, des gestes valent parfois bien plus que des paroles. Sauf quand il s’agit d’opérer un duo virtuel avec Nina Simone sur « Misunderstood ».

C’est une tradition maintenant, chaque album de Common s’achève par une déclaration de son père ‘Pops Lynn’, faisant la transition avec le gospel fédérateur « Forever Begins ». La fin de l’écoute en initie une nouvelle autre… et vient l’heure de l’inéluctable comparatif avec Be. Pour faire bref, à la magie et l’effet de découverte de Be, Finding Forever compense par sa richesse et sa finition impeccable. Common et Kanye ont pu se parfaire leur symbiose sur pas mal de points, l’effet de nouveauté en moins, ce qui n’enlève rien à la fraîcheur du binôme. L’avenir sera radieux !

(chronique originale écrite le 3 Août 2007 sur Rap2K.com)


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