Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Diddy sans le P
Press Play, ça se passe de commentaire : c’est direct, pas besoin de mode d’emploi. Alors sans discuter, tu ouvres le boîtier bleuté (spéciale la cover), tu mets le CD dans le lecteur CD de ta chaîne Hi Fi, autoradio ou dans ton ordinateur et tu appuies sur le bouton ‘Lecture’. Voilà, tu ne discutes pas et pis tu écoutes, tu kiffes ou tu kiffes pas. Curieusement, P Diddy… pardon, Diddy, ne fait pas dans les concessions pour son 5e et dernier opus officiel (ça compte We Invented The Remix ?), qui initialement devait s’intituler PD5. Au dos de la pochette, on remarquera 19 titres, une foule de VIP et tout le gratin de la production actuelle (hormis Dr Dre et Scott Storch). Critiqué, adulé, détesté, martyrisé, politisé, série télévisée, empire Bad Boy divisé, le Diddy portrayé dans les médias n’est décidément pas le même que le Diddy qui met les deux mains à la poche lorsqu’il s’agit de faire un disque. Facile lorsqu’on est la plus grosse fortune du Hip Hop direz vous.
Chronique originale écrite le 15 Novembre 2006
Le cœur new-yorkais
Né Sean John Combs à Harlem, New-York, on a rarement entendu Puffy rapper sur des vrais instrus new-yorkais, c’était toujours des morceaux à base de samples pompeux. Maintenant la donne a changé, et voilà qu’il fait appel à l’ancien collaborateur de Marley Marl, K-Def, pour son « We Gon’ Make It » qui ouvre les hostilités après l’intro « Testimonial ». On savait tous que l’écriture et P Diddy, ça fait deux, et qu’il a fait appel à de nombreux ghostwriters pour l’assister (dont Common). D’ailleurs, « The Future » est un flagrant délit d’imitation du flow de Pharoahe Monch ! Il ne fait que réciter les textes après tout. Le beat sombre, inspiré (quoique répétitif) est griffé de la patte d’un Havoc authentique. « Hold Up » poursuit cette trame obscure faussement pessimiste mais au message positif porté par une chorale d’enfants. Pour en revenir au lyrics, Diddy ne fait pas dans les punchlines mais dans le super égotrip. Il n’y a qu’à retenir certaines de ses répliques du genre « I’m the king of all kings », « I make miracles like I’m walking on water » qu’il rappelle par deux fois (sur le single « Come To Me » et « Wanna Move »), voire se prendre pour le premier président afro-américain sur « The Future », qui restera tout de même un bon morceau de science-fiction.
Passage dans les clubs
Diddy se considère lui-même comme un ‘entertaineur’, une personne dont la vocation est le divertissement traduirons-nous. Le single « Come To Me » invite le mannequin Nicole (des Pussycat Dolls) sur de la dance/r&b synthétique et efficace, où Diddy accoste la demoiselle avec ce charisme typique, la classe d’un homme affaire embourgeoisé qui a sa coupe de champagne toujours remplie et qui ne défait pas son nœud de cravate pour danser. S’enchaîne immédiatement sur le club-banger qui casse la baraque, « Tell Me » feat Christina Aguilera, Just Blaze inscrivant un standard de plus à son actif. Et pour achever ce triplet, se trouve un cran au dessus le redoutable « Wanna Move », qui incendie le dancefloor avec ses grosses basses électroniques, entrecoupés par une incursion de martèlement decrescendo de TR 808 qui annonce l’entrée en piste de Big Boi. La voix de Ciara rend l’auditeur plus réceptif au refrain sonnant tel un message subliminal qui demande de nous bouger le fessier. Il n’y rien à redire, Diddy ne nous fait pas marcher.
Les exercices de style
Ou la collection prêt-à-porter printemps/été 2007 de Timbaland, Kanye West et Will.I.Am. Timbo d’abord qui fait un retour incroyable cette année dans le milieu du pop/r&b avec les succès de Nelly Furtado et Justin Timberlake. Ici, il livre un « Diddy Rock » qui fait littéralement planer, déjà que Diddy lui-même n’a pas vraiment les pieds sur terre (si on se fie à ses lyrics qu’il n’écrit pas). Sur cet up tempo avant-gardiste, les deux natifs de Chicago, Twista et Shawnna, catapultent leurs phrasés fulgurants, avec deux pauses le temps de reprendre son souffle sur les passages ralentis. « Everything I Love », c’est du grand Kanye West : un instrumental qui ne manque pas de superbe, où s’envole avec majesté la voix de Cee Lo accompagné par les cuivres, et où l’orgue renforce ce côté soul. Diddy trouve ses aises d’ambassadeur sur ce beat magistral, aux côtés d’un Nas en forme. Concernant Will.I.Am, on a l’impression qu’il avait mis « Baby I’m a Star » de Prince à fond le casque pendant qu’il concevait « Special Feelings ». Tout est d’inspiration du funk princier : les caisses claires, le toucher du synthétiseur, les petits cris aigus pendant le refrain… Les meilleurs moments de Press Play, qui ne laisseront personne indifférente.
Le côté sentimental
Attention, préparez le cachet de doliprane, car à partir de « After Love », l’écoute va devenir moins supportable, justifiant le fait que la librairie d’iTunes classe Press Play dans la catégorie r&b. Pas que cette autre production de Timbaland soit mal convenue ou que l’amour peut rendre parfois ridicule, mais parce qu’au-delà que le mélange rap/r&b se trouve la musique pop. Cette grosse partie de l’album laisse place au joker de P Diddy, c’est-à-dire le chanteur/producteur/auteur à tout faire Mario Winans, qui fait acte de présence sur « Through The Pain » avant de laisser la place à Brandy qui paraît dépassée par la vitesse du rythme drum’n bass de « Thought She Said ». Pour faire ses déclarations d’amour, parce que Diddy a le cœur gros comme un portefeuille, il ennuie par son flow monocorde. Imaginez un peu ‘le Corbeau et le Renard’ récité sans le ton, sinon une mauvaise comédie romantique avec un acteur de série B, c’est du pareil au même. Mais c’est préférable comparé à l’entendre chanter comme une casserole aux cotés de Keyshia Cole comme sur le tube « Last Night ». Heureusement que l’amie Mary J Blige sauve la mise sur le old school « Making It Hard », avant que « Partners For Life » feat Jamie Foxx puisse enfin dévoiler le vrai Sean Combs, celui qui dédie cette chanson des Neptunes à la mère de ses enfants.
Fin ?
Press Play devrait être en toute logique le dernier chapitre de la carrière d’artiste de Diddy. Ouf, souffleront certains. Force est d’admettre qu’il rappe de moyennement à convenablement dans l’ensemble, et puis comparé à la brochette de featurings présents, c’en devient quasi superficiel. Dommage qu’il n’ait pas fait appel à ses artistes Bad Boy, cet album aurait pu carrément s’intituler Diddy & Friends. Niveau superproduction, c’est le ‘top of the pop’, qu’on aime ou pas. Le terme ‘innovateur’ n’a rien d’exagéré, c’est sophistiqué sans être expérimental et d’une qualité irréprochable. De plus, les morceaux s’enchaînent intelligemment dans une continuité qui permet justement d’installer cette hétérogénéité. L’objectif de Press Play est basiquement de nous divertir pendant près d’1h20, c’est mission possible.
Chronique de JB (Abcdr du Son)
Si Diddy est souvent dépeint comme le fossoyeur d’une certaine idée du hip-hop, c’est parce qu’il en a brisé la plupart des tabous. Patron et artiste-phare du label Bad Boy, rappeur par défaut depuis la mort de son protégé Notorious BIG, l’ex-Puff Daddy ne s’est jamais encombré d’une quelconque prétention artistique pour devenir l’une des personnalités les plus riches et controversées de l’histoire du rap. Entre 1997 et 2000, au plus fort de sa domination commerciale, sa voix maigrelette inonde les ondes du monde entier. Sans complexe, il se met en scène, se fait écrire ses textes et ignore ouvertement les règles implicites du crate-digging pour ficeler des tubes internationaux à base d’énormes samples détournés à la pop des années 80. Les dents grincent.
Dix ans plus tard, Diddy est encore plus riche – récemment, son parfum Unforgivable a cartonné – et toujours considéré comme un artiste entre guillemets : pas tout à fait rappeur, pas tout à fait compositeur. Une célébrité clinquante déguisée en (piètre) créateur ? Peut-être, mais en jouant à fond la carte de l’entrepreneur-star survolté dans Press Play, il accouche d’un quatrième album fidèle à son excentricité. Mieux : du rap au R’n’B technologique jusqu’au rock de Wembley et la pop acidulée, il s’affranchit des étiquettes tout en les accumulant une par une. Et réalise un véritable tour de force.
La raison ? Diddy sait se donner les moyens de ses ambitions quand la fainéantise pouvait suffire. Il convoque une armada d’auteurs, de compositeurs et d’interprètes qui s’imbriquent avec brio dans son énorme mécanique hollywoodienne. Timbaland, Just Blaze ou les Neptunes ; Christina Aguilera, Cee-Lo ou Shawnna : tous apportent une contribution de premier plan à un projet qui finit par s’apparenter à un instantané de la culture MTV des trois dernières années.
« Diddy sait se donner les moyens de ses ambitions quand la fainéantise pouvait suffire. »
Mais Press Play se distingue des grosses productions habituelles par un séquençage des titres vif et méticuleux qui, dans sa deuxième partie, pousse son auteur vers des chemins de traverse où, progressivement, il se déconnecte de tout ce qui pourrait ressembler à du rap. L’album devient alors une entité presque autonome qui file de hit en hit, les commandes bloquées sur le pilote automatique. N’importe quel MC perdrait sans doute des plumes à essayer de surnager au milieu d’une telle rutilance mais Diddy, lui, profite de son statut pour s’offrir ce luxe tout en restant maître de son cérémonial. Spectateur et cheerleader de l’album, il réussit à faire le lien entre les méandres pop d’un ‘Through the pain’ et l’énergie brute déployée par les impeccables mandataires des segments hip-hop du disque : K-Def, Havoc et Kanye West.
Côté rap, il n’a pourtant rien de très excitant. On le connaît par cœur : un éternel flambeur (« I’m richer bitch !« ) qui s’invente une part d’humanité en marmonnant des mots d’amour et d’humbles remerciements à son public. Sa grande qualité, en revanche, c’est cette capacité à faire voler en éclat la retenue et à fédérer autour de lui des énergies diverses entièrement à son service. Dans ‘The Future’, il vampirise littéralement le talent d’un autre – Pharoahe Monch, à la fois ghostwriter et voix-témoin – au cours d’une imitation qui serait scandaleuse si elle n’était pas signée par celui qui claironnait fièrement, il y a quelques années : « Don’t worry if I write rhymes, I write checks« . Provocante et sans complexe, sa performance se transforme alors en un joli paradoxe : celui d’un mégalomane au narcissisme éhonté qui choisit pourtant de disparaître complètement à l’intérieur de son album, jusqu’à sortir de lui-même.
Ainsi, alors que Press Play a tout du disque impersonnel – budget mastodonte, graphisme sophistiqué, genre indéfinissable – on réussit à y distinguer précisément les mécanismes qui font de Sean Combs une personnalité à part : cette ambition dévorante couplée à un sens du spectacle indéniable. Avec sa direction artistique faussement hasardeuse qui brille en réalité par son éclectisme calculé et ses contrastes, son quatrième album pourrait bien être une œuvre exigeante inféodée au cœur d’un produit marketing. Et un vrai travail d’artiste.