Ritual of Battle

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 25/09/2007

Avec The Torture Papers, l’Army of Pharaohs, le super-groupe de guerriers spartiates affilié aux Jedi Mind Tricks, nous avait enseigné l’art de la guerre dans le hip-hop. Beaucoup de leurs victimes en ont gardé des séquelles à vie, marquées mentalement par leurs attaques d’une violence inouïe. La guerre n’est pas encore finie, et l’armée menée par Vinnie Paz repart en campagne pour lancer sa seconde offensive dévastatrice, Ritual of Battles. De nouvelles recrues (telles que Doap Nixon, Demoz et King Magnetic) sélectionnées sur des critères drastiques (préparation au combat, aptitudes physiques) sont venues grossir des rangs plus inébranlables que jamais, en dépit de l’absence notable d’Apathy, qui a préféré ne pas participer à la bataille. 

 

« Pas de pitié, pas de quartier, pas de prisonnier », telle pourrait être la devise des AOTP. Les hostilités démarrent par les rimes tranchantes chaudement aiguisées de « Swords Drawn », pour une première percée destructrice dans le camp de l’ennemi. Et ce n’est qu’un échauffement. En dehors des ogives radioactives « Black Christmas » et « Drama Theme » qui sèment des hivers nucléaires, l’ambiance de cet opus est moins glaciale que son prédécesseur, c’est pour mieux attirer les auditeurs dans un guet-apens rapologique. Planetary, Esoteric et le demi-Dieu Celph Titled font leur remake du Bon, la Brute et le Truand sur « Dump Clip », recréant le décor aride de Western accompagné par une musique très ‘Ennio Morriconienne’ dans l’âme. « Strike Back » trouve son hérédité dans les beats de DJ Premier, une arme fatale sur base de sample soul/jazz qui fait office d’appeau  à puristes de son new-yorkais. L’étau se resserre autour de vous, vous voilà désarmé face à l’hymne guerrier « Frontline », au style baroque très napoléonien. Les cinq furieux Vinnie, Demoz, Planetary, King Syze et Doap Nixon maintenus en une défense impénétrable avancent sans fléchir pour commencer le génocide des faux-emcees sur « Through Blood By Thunder », avec les renforts  de Jus Allah (à l’agressivité inégalable, plus rugueux que Vinnie Paz au top de sa forme), Chief Kamachi et Crypt The Warchild, les terrorisant à mort jusqu’aux « Bloody Tears ».

Dur de parer leurs coups de massue cloutées et de faiblir la force de leurs boucliers en fer forgé tant que l’armée de pharaons n’aura pas étanché sa soif de sang, qu’ils répandent par litres sur le sol. Qu’ils mettent leurs pieds dans le rock pour commanditer un assassinat verbal (« Murda Murda » perpétré entre autre par Celph Titled et Des Devious), voire l’électro-rock (!) de « Pages in Blood », les MCs hordeux savourent leurs instants de gloire avec une agressivité sans pareille, qui ne laisse aucune seconde de répit à l’adversaire. Les traumatismes se font sentir, ils ne relâchent pas leurs efforts assauts après assauts jusqu’à l’apothéose atteinte sur « Seven », un massacre épique où huit couplets s’enchaînent coup sur coup (dans l’ordre Planetary,  Chief Kamachi, King Syze, Reef The Lost Cauze, Doap Nixon, Demoz, Celph Titled et enfin Vinnie Paz), sur un instrumental mortel signé Ill Bill. 

 

Le tableau s’achève sans aucune compassion avec un sévère « Don’t Cry ». Tous les combattants de l’Army of the Pharaohs sont restés debout, fièrement, et pas un seul à posé le genou à terre. Ritual of Battles est une nouvelle bataille d’anthologie où la moindre faiblesse était inacceptable pour mener le combat jusqu’au bout. L’épopée des Jedi Mind Tricks de progresser dans un déploiement stratégie époustouflant. 


Chronique de Kiko (Abcdr du Son)

Posté le 14/10/2007

C’est un peu Noël (un Noël noir, cela va sans dire) avec 3 mois d’avance. Alors même qu’on pouvait douter de voir sortir un jour le second album du crew A.O.T.P., celui-ci arrive à peine 18 mois après l’inespéré The Torture Papers, qui aura indéniablement répondu aux attentes des aficionados du rap torturé et brutal décliné depuis plus de 10 ans par Vinnie Paz (Jedi Mind Tricks) et son entourage. La barre est ainsi haute pour ce retour, mais l’objectif simple : faire mieux que The Torture Papers.

Le roster a subi quelques retouches : Jus Allah, officiellement revenu en grâce, réintègre l’équipe, et les jeunes pousses Demoz, Doap Nixon et King Magnetic arrivent. Parallèlement, Apathy semble avoir été mis de côté (décision pour le moins étrange), de même que Faez One. La famille s’est donc agrandie et a opéré un recentrage sur Philly : sur les 13 MCs présents, 11 sont résidents de la cité de Rocky Balboa. Les backgrounds deviennent ainsi plus homogènes que sur The Torture Papers, et par conséquent les thématiques sont moins « transversales » : cela peut constituer une piste plus que valable pour expliquer le changement de direction entrepris par l’A.O.T.P. à l’occasion de ce deuxième assaut. Ritual of Battle est moins brutal que son prédécesseur, mais plus sombre et dépouillé dans les instrus, plus « street » dans les textes. La rhétorique guerrière est toujours présente certes, mais les breaks de batterie tapent désormais moins fort, et les violons galvanisants ont laissé place à des claviers plus tranquilles.

Cette trajectoire a probablement été dictée par Vinnie Paz, le chef de meute : Servants in Heaven, Kings in Hell, dernier album en date de Jedi Mind Tricks, avait déjà marqué une rupture très nette avec la férocité de ses prédécesseurs. Cela dit, gare aux raccourcis faciles : en aucun cas cette évolution ne s’accompagne d’une perte d’efficacité ou d’un ramollissement. Les hymnes barbares type ‘Henry the 8th’ ou ‘Battle Cry’ ont simplement été troqués contre des morceaux empreints d’une sobriété qui, au final, sied tout aussi bien à l’armée.

Parmi ceux-là, on trouve notamment le magnifique ‘Seven’, produit par l’étonnant Ill Bill (ex-Non Phixion). L’instru, combinant des tintements de cloches, une mélodie à la flute de pan et une ligne de basse à faire trembler vos murs, voit les MCs sortir leurs plus beaux couplets pour ce qui constitue probablement le meilleur morceau enregistré par l’A.O.T.P. à ce jour. Grandiose. ‘Swords Drawn’, morceau d’ouverture, s’avère également très réussi, éclairé par le couplet fracassant de Celph Titled. Idem pour les plages suivantes, les sautillants ‘Time to Rock’ et ‘Dump the Clip’, et son instru très « Conquête de l’Ouest ». Cette entrée en matière de haut-vol est d’ailleurs à double tranchant, la qualité retombant sensiblement par la suite. Autres moments remarquables, ‘Strike Back’, pour son obligatoire prod « Primo-like », ‘Frontline’, dont la boucle principale rappellera quelque chose aux amateurs de rap français, et ‘Don’t Cry’. Ce titre, clôturant l’album, confirme si besoin est que les MCs de l’équipe peuvent sortir du registre battle rhymes/thug rap sans que cela ne transpire le manque de spontanéité pour autant. A noter la très belle contribution du beatmaker JbL, auteur un peu plus tôt dans l’année de l’excellente mixtape Alien Warfare Vol.1. ‘Bloody Tears’, premier extrait de « Ritual of Battle » aurait également pu être un smash hit sans son refrain grotesque.

Niveau conception sonore, on approche le sans-faute. Les temps faibles sont rares, et les instrus manquant de relief moins nombreux que sur The Torture Papers : on aurait tout de même pu se passer des productions de ‘Pages in Blood’ et de ‘Drama Theme’. Pour ce qui est du emceeing, le verdict est plus mitigé, et on ne peut faire fi de certains motifs d’insatisfaction : tout d’abord, le retour tant attendu de Jus Allah tourne au fiasco. Le MC, peu prolifique depuis All Fates have changed, braille plus qu’il ne rappe, et livre des textes paraissant avoir été écrits en cinq minutes chrono (« I am unrushed, untouched, uppercrust, buttered up, such and such« ). Ajoutons à cela un Vinnie Paz qui semble de plus en plus s’enfermer dans des schémas de flow souvent identiques les uns aux autres, et l’on ne peut rester que dubitatif quant au futur de Jedi Mind Tricks version réunification, malgré l’excellent album sorti l’an dernier. Autre bémol, d’une importance moindre, le poids accordé aux newcomers : Demoz, pour sa première apparition discographique, pose sur les trois-quarts des morceaux. Malgré des qualités indéniables, le rookie, au style pas encore tout à fait affirmé, finit à la longue par agacer. En contrepartie, on aurait aimé plus de Reef the Lost Cauze et de Crypt the Warchild, ce dernier étant étonnamment en retrait sur ce projet.

Bien sûr, il faut relativiser : malgré ces imperfections un peu gênantes, le niveau au micro reste élevé. Les flows sont au point, les punchlines frappent sec. On bombe le torse, on fronce les sourcils et on prend sa plus grosse voix. Et dans ce contexte, inévitablement, c’est Celph Titled qui sort du lot. Le garçon a la marque des grands : faites le poser au milieu des meilleurs, il trouvera toujours moyen de vous faire tendre l’oreille, même sans être un monstre de technique. On aime ou pas, mais en aucun cas on ne reste indifférent. Plus encore que sur The Torture Papers, ses apparitions ont tendance à éclipser celles de ses camarades. C’est particulièrement vrai sur ‘Swords Drawn’, où il livre un couplet dantesque, conclu de manière très imagée : « Army of the Pharaohs never make love songs, we finger fuck bitches with Freddy Krueger gloves on« .

En dehors des prestations en demi-teinte de Vinnie Paz, les valeurs sûres du crew confirment : Chief Kamachi apporte son calme, Crypt est toujours aussi incisif, Reef the Lost Cauze plein de facilité. Mention spéciale également à Esoteric, très tranchant à chacune de ses interventions. Parmi les nouvelles têtes, Doap Nixon, dans un style lucide et posé, se place, à l’instar de Kamachi, en force tranquille de l’équipe. Planetary et King Syze demeurent fidèles à eux-mêmes, capables de passer du meilleur au pire en des laps de temps très réduits.

Vous l’aurez compris, comme pour The Torture Papers, l’armée ne nous déçoit pas, loin de là : la qualité est bien au rendez-vous, même si le crew s’illustre dans un registre plus « classique », légèrement différent de celui dans lequel il était attendu. On appréciera cette volonté de se renouveler pour ne pas fatiguer avec un style invariablement bourrin. Les quelques défauts concernant le emceeing sont compensés par une conception sonore de haute volée. Difficile de dire si Ritual of Battle surpasse son prédécesseur : il en constitue en tout cas une suite très réussie, avec juste ce qu’il faut de différences pour ne pas faire doublon avec le premier opus, mais également ne pas rompre avec la tradition du crew.


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