Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Artiste : Kanye West
Album : Graduation
Année : 2007/2008
– Licence de rap option écriture
– Master recherche de samples de soul music
– Master professionnel en production hip-hop avec assistance en synthés électro
– Option réalisation de clips vidéos.
Avis du jury :
Après un édifiant premier projet professionnel déjà inscrit dans les annales du Hip Hop (College Dropout), suivi d’un concours d’entrée brillamment réussi (Late Registration), Kanye a su combler son retard dans sa scolarité en forçant la mesure de son talent aux yeux du monde, et pas seulement au sein du rap game, sous l’œil bienveillant de son maître à penser et président de label, Shawn ‘Jay-Z’ Carter. Un élève tant consciencieux que sérieux, soucieux du détail l’approximant du perfectionnisme, et dont l’ambition affichée se trouve momentanément malmenée par ses péchés d’orgueil et autres coups de gueule médiatiques. Entre prestigieuses récompenses (Grammy Awards) et malédictions chroniques (MTV Video Music Awards), Kanye a su faire la part des choses entre le succès et le domaine artistique.
Dire que sa thèse de fin d’étude de notre major de promotion de l’écurie Roc A Fella/Def Jam, nommée logiquement Graduation, était attendue de pied ferme tenait de l’euphémisme. Sa soutenance orale du mois de Juillet (une listening-session exclusive à laquelle j’ai participé) nous avait déjà donné l’avant-goût d’une oeuvre aussi somptueuse que Kanye est une personne présomptueuse. Une première ébauche de son travail de fin d’étude qui avait marqué nos esprits et nous a fait languir jusqu’à cette date (tragiquement historique) du 11 Septembre 2007. Quelques changements de dernière minute à relever depuis la session d’écoute : deux morceaux (dont la triste fin « Good Night » feat Mos Def) ont été suppléés par trois autres titres (« Flashin Lights », « Barry Bonds » feat Lil Wayne et « Big Brother »). Au total treize chansons figurent sur cet ultime jet et quelques évolutions notables par rapport à ses deux opus : un seul featuring rap, encore moins d’interludes et un travail d’équipe renforcé, puisque Nottz et Toomp notamment assistent à la co-production, ainsi que le claviériste Jon Brion qui avait déjà œuvré sur les parties synthés de Late Registration.
Kanye West nous a déclaré qu’il n’avait plus rien à prouver en matière de rap. Paradoxalement, son premier single « Can’t Tell Me Nothing » paraît revendicateur, avec ce rire victorieux de Young Jeezy (aka Mr Ad-lib), son flow ralenti, des lyrics qui vont droit au but, un refrain que l’on fredonne facilement et un instrumental simplement grandiose. L’antithèse d’un banger à la ‘shake ton booty’, une chanson qui ouvre grand les bras et embrasse un large public. Kanye avait employé l’expression ‘stadium status’, car Graduation a été surtout pensé pour la scène, les concerts. Et pour le plaisir d’écouter un album rap digne de ce nom. Le second extrait « Stronger » a appuyé la tendance de Kanye à vouloir faire un crossover avec la musique électronique, en samplant le refrain de « Harder, Better, Faster, Stronger » des Daft Punk (comme Swizz Beatz l’a fait avant lui sur « Touch It » avec « Technologic »). Un tube en puissance qui revoit la copie complète du titre original, par un travail incroyable au niveau du beat (le kit de batterie s’adapte en conséquence) et des couches superposées de synthétiseurs. Même traitement pour « Good Life » (qui rejoue «P.Y.T. » de Michael Jackson), avec un gadget en plus : la voix digitalisée de T-Pain sur le refrain. À ce propos, saviez-vous que Timbaland a fait les programmations additionnelles sur « Stronger» et « Good Life » ? Décidément, le livret de crédits est une source de surprises techniques.
Première impression à froid, le réveil matinal « Good Morning » nous laisse découvrir progressivement ce Kanye West d’un nouveau jour, un bonhomme qui raconte le rêve éveillé de son propre succès sur « Champion », un second titre qui ne ménage pas notre enthousiasme. Graduation est en quelque sorte une synthèse de tous les travaux de Kanye West à ce jour, « I Wonder » en est un bon exemple : le morceau démarre symboliquement par un sample de voix (« My Song » de Labi Siffre) accompagné par une mélodie de piano qui se voit remplacée par du synthétiseur, le tout sur un beat proche de celui de « Stronger ». « Flashin Lights » feat Dwele utilise la même recette à base de nappes de claviers, qu’il mélange avec une orchestration d’instruments à corde (violons principalement). Kanye apporte une dimension plus large à sa musique, du volume, des effets ‘lumineux’, sans pour oublier son kif pour les samples et les morceaux soulfuls. L’émotion dégagée par la boucle de piano sur « Everything I Am » nous prend aux tripes, pendant que Kanye West se met à nu et transmette ses sentiments à l’auditeur. Quant au refrain scratché, il est signé des deux mains de maître de DJ Premier. « The Glory » fait le pont avec College Dropout de part son sample de voix pitché qui nous rappelle à nos bons souvenirs de « Through The Wire», pareil pour « Homecoming » (avec le chanteur Chris Martin des Coldplay) qui évoque par moments « Never Let Me Down »… Beaucoup de suite dans les idées.
Le gros morceau strictly Hip Hop se trouve en septième piste, « Barry Bonds », le fameux ajout de dernière minute qui convie Lil Wayne à poser un couplet et demi aux côtés de Kanye West. L’instrumental produit par Nottz suit un schéma old school (beat lourd et sample discret), Kanizzy rajoute quelques arrangements et pose un flow plus à l’aise que son camarade Lil Weezy, au phrasé plus découpé. Une démonstration de MCing qui peut impressionner certains, car Kanye commet encore de temps en temps des irrégularités dans ses lyrics, à cause de textes aux jeux de mots trop abstraits ou au contraire des rimes qui frisent le ridicule. Dans l’ensemble, Kanye a tenu à simplifier son écriture et la rendre plus ‘clean’, et c’est une bonne chose de rendre ce côté plus accessible sans perdre du contenu. Son flow peut toutefois faire défaut par endroits, comme sur le premier couplet de « I Wonder », où il débite chaque syllabe une par une, avec un léger temps mort entre chaque vers. Le rendu est meilleur sur « Can’t Tell Me Nothing ».
La palme de la curiosité de Graduation est décernée à l’unanimité à « Drunk & Hot Girls ». Un délire entre Kanye et Mos Def qui décrit avec réalisme le comportement que l’on a lorsqu’on drague des filles bourrées et effarouchées dans les boîtes de nuit. La prod en elle-même n’est pas facile à appréhender, car il est nécessaire de s’immerger dans le trip. Les gammes de synthés recréent au sens auditif cette sensation d’être vaseux et alcoolisé, aidé par un refrain chantonné de Kanye et Mos comme s’ils s’étaient mis minables. Vraiment particulier et unique comme ambiance.
En conclusion de ce troisième album qui met un terme à six ans d’études depuis Blueprint, Kanye West rend hommage au « Big Brother » Jay-Z. Un récit aussi intéressant que touchant qui raconte de A à Z comment il a rencontré Jigga, sa première collaboration, l’évolution de ses relations avec celui qu’il continue de contempler comme un mentor. Ce sera le fin mot de cette histoire, et d’une carrière qui poursuit la pente ascendante.
Mention très bien et félicitations du jury.
(chronique écrite le 17 Septembre sur Rap2K.com)
Chronique de JB (Abcdr du Son)
Un boeing lancé à pleine vitesse sur une autoroute. C’est par cette métaphore curieuse que Kanye West résumait ses objectifs fraîchement fixés de méga-pop star à l’aube de la sortie de Graduation, son troisième album. Changer de voie pour toucher d’autres publics ? Non : avancer simultanément sur chaque route pour être inévitable, et composer des chansons – labélisées « stadium status » – qui pourront faire vibrer 50 000 personnes à l’unisson. Le producteur-interprète n’en est donc plus à s’émerveiller de sa success-story, qui, en une poignée d’années, l’a emmené du circuit indépendant du rap à Chicago jusqu’aux hautes sphères du billboard. Aujourd’hui, Kanye West veut toucher à l’universel.
Pari ambitieux ? Pari gagné : Graduation témoigne d’une maîtrise impressionnante, et ce dès l’ouverture du disque. Seconde 0′, Kanye West s’éclaircit la voix. Seconde 1′, déboule un pied couplé à une caisse claire. Seconde 6′, une première mélodie, puis deux mots – « good morning » – qui ouvrent la marche du sample. A la douzième seconde, l’album a déjà atteint sa vitesse de croisière, et on devine à cet instant que l’on a affaire à quelqu’un qui sait exactement où il veut aller.
La suite confirme cette impression en restant au diapason de cette implacable fluidité inaugurale. Court, dense, précis : voilà un disque qui a été pensé, avec ses petits détails séduisants (la voix lointaine de ‘Can’t tell me nothing’), ses sursauts d’adrénaline (les violons torrentiels qui ouvrent ‘Flashing Lights’) et ses atterrissages en douceur (la mélancolie souriante de ‘Everything I am’). Plus électronique qu’orchestral, mais toujours régi par un échantillonnage touche-à-tout (Steely Dan, Daft Punk et Labi Siffre sont repris), Graduation s’inscrit ainsi dans la lignée des deux précédents albums de Kanye West tout en explorant de nouvelles directions. Avec un enthousiasme débordant, il met de côté les coups de gueules politiques et l’observation acide de ses pairs pour se diriger vers un idéal populaire où le texte se partage plus qu’il ne s’impose, et où un petit sample vocal – « Did you realize that you were a champion ? » – peut en dire autant qu’un long couplet.
Avec son tempo interne redoutable, Graduation est donc une très belle réussite, mais pas ce fameux boeing lancé à pleine vitesse sur une autoroute. Car derrière ses airs de diva insolente, Kanye West est un perfectionniste imparfait qui ne pourra jamais vraiment devenir à 100% la pop-star extra-terrestre qu’il se tue à incarner. On l’entend dans les petites fragilités de sa voix, en manque d’autorité et de profondeur. On le ressent dans ses saletés rythmiques, bien éloignées du professionnalisme tranchant d’un Dr. Dre. On le comprend dans sa façon de lever le menton pour contempler Jay-Z dans l’hommage aigre-doux ‘Big brother’ : une partie de lui-même n’est jamais vraiment sorti de la chambre dans laquelle il a bricolé ses premiers instrus. Et au fond, il le sait mieux que personne : « everything I’m not made me everything I am« . Pour cette raison, Kanye West sera toujours à la tangente de ses rêves. Et tant qu’il poursuivra cet objectif impossible avec une telle ardeur, ce fils du rap aux yeux plein d’étoiles restera un artiste singulier et magnétique dans le hip-hop d’aujourd’hui.