Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Maintenant que Nas a signé chez Def Jam, son ancienne maison de disque Columbia en profite pour sortir un Greatest Hits compilant l’essentiel des singles qui ont ponctué la première décennie de la carrière du prodige du Queens. On aurait pu craindre qu’il s’agisse d’un best-of lambda avec une foule de titres emblématiques et mythiques pris au hasard et mélangés aléatoirement. Loin de là, la sélection se veut pertinente, le mieux possible tout du moins, et les titres retenus, de son monument classé historique Illmatic jusqu’à son double-CD Street’s Disciple, sont placés chronologiquement dès la 3e piste jusqu’aux bonus tracks, les deux premières étant réservées à deux inédits : le très bon « Surviving The Times », où Nas fait sa propre rétrospective, et « Less Than A Hour », la collaboration avec Cee-Lo qui a servi pour les besoins de la bande originale du film Rush Hour 3.
Presque la moitié d’Illmatic reparaît sur ce Greatest Hits de Nas (« It Ain’t Hard to Tell », « Life’s A Bitch » feat AZ, « One Love » et « Halftime » en bonus track), mais – pas aussi étrangement que cela puisse paraître – on ne rencontre aucun single tiré de Nastradamus, son album le plus mauvais à ce jour. Pas de « Nastradamus » ou de « U Owe Me » feat Ginuwine, tant mieux ! Sa période ‘bling bling’ de 1999 où il s’est fait descendre par la critique n’est que très peu évoquée ici. En revanche, ça n’aurait pas été de refus de voir « Get Down » ou « Ether » à titre d’exemple, tant pis. Et la probabilité de s’enquérir d’un bootleg de The Lost Tapes ou alors un inédit sorti sur l’édition 10e anniversaire de Illmatic est nulle. Fabriquer le best-of parfait de Nas serait un véritable casse-tête. Après, il faut voir le bon côté des choses : bien qu’il manque des morceaux représentatifs de son immense talent, il n’y a heureusement pas ses moins bons. De It Was Written, ce sont ses succès commerciaux qui sont représentés, à savoir « If I Ruled The World » (feat Lauryn Hill) et « Street Dreams », non pas avec l’instru similaire à celui de « All Eyez On Me » de 2Pac mais le remix avec R Kelly qui sample « Choosey Lover » des Isley Brothers. Inévitablement, « Hate Me Now » feat Puff Daddy est illustré sur ce best-of, et pour alourdir l’addition « One Mic », « Made You Look » et pour finir « Bridging The Gap » feat Olu Dara complètent l’assemblage. Les deux autres bonnus track restantes ne sont pas des moindres : le solide « Nas Is Like » produit par DJ Premier et « Thief’s Theme ».
Ce Greatest Hits est fortement dispensable à ceux possédant la discographie complète de Nas évidemment, mais elle a le mérite de ne pas se contenter des hits les plus commerciaux qu’il ait sorti pendant sa période chez Columbia. Guère pour se faire de l’argent ou annoncer la fin de la carrière de Nas, ce produit qui semble honnête dans sa mise en forme marque la fin d’une époque et le début d’une nouvelle avec Hip Hop is Dead chez Def Jam.
NB : la notation reflète à la fois la convenance du choix des morceaux ainsi qu’une évaluation personnelle de la carrière de Nas.
Chronique de Yannick Sker (Abcdr du Son)
En tournant le clip d’’Hate Me Now’, Nas ne se doutait certainement pas que cette métaphore christique pourrait servir, plus tard, d’illustration parfaite de sa propre carrière. Après avoir été le prophète de toute une génération, son parcours professionnel s’est mué en véritable chemin de croix, et ce malgré la passion entrainée par son glorieux passé et quelques coups d’éclats épars. Miracle ponctuel sans suite, le bien nommé God’s Son clôtura la messe, et Nas alla s’enterrer avec son hip-hop après une cène sans saveur, ni disciple digne de ce nom. Avant de tenter une éventuelle résurrection, les fantassins de Columbia vont lui donner le dernier coup de lance avec un best-of aussi maigre qu’incomplet.
A l’inverse d’Hip-Hop is Dead, dont on a funestement plus parlé pour son visuel que pour son contenu musical, ce Greatest Hits va graphiquement au plus simple. Pas de tergiversations possibles sur l’artwork, c’est moche et pue à plein nez la restriction budgétaire. Au moins, cela rompt définitivement l’alliance entre Nas et son ancienne maison de disque. Il est vrai que dans les cas de divorces précipités, la coutume veut que l’artiste honore son contrat avec un best-of, histoire d’en finir une bonne fois pour toutes… Mais sérieusement, Nas ne méritait-il pas mieux que cette quinzaine de tracks balancés comme ça, à la volée ? Sa discographie a beau avoir connu de sérieux coups durs récemment, il est tout bonnement ridicule de synthétiser le talent du bonhomme à si peu. Si par nature un « best-of » est forcément réducteur, il y a tout de même une frontière entre la sélection et la négligence, que les directeurs artistiques ne se sont malheureusement pas gênés de franchir.
S’il est vrai qu’on replonge volontiers dans les tracks les plus connus du bonhomme, on regrette vite de n’avoir affaire qu’à une succession de singles. Et encore, quid de ‘Get Down’, ‘Affirmative Action’, ‘Book of Rhymes’ ? La liste des essentiels passés à la trappe est si longue, qu’on en vient à se demander si le Cd n’a pas une deuxième face, ou si on n’a pas oublié un éventuel « disque 2 » dans le boîtier…
Seule (maigre) consolation, la présence de deux inédits de très bonne facture. ‘Less Than An Hour’, enregistré pour le film Rush Hour 3, a tout du headbanger des nineties ; et tant mieux car un bon vieux single de tradition new-yorkaise ne se refuse pas ! Boosté par Cee-Lo, Nas survole la grosse basse avec une aisance qu’on croyait enfouie profond sous terre. Et comme pour confirmer ce retour en grâce, ‘Surviving The Times’ enfonce le clou (pas sur la croix, attention) et porte Nastradamus au meilleur de sa forme. Ambiance jazzy et feutrée, rythmique faussement discrète, refrain légèrement scratché… Nas est dans son élément, déroule son talent avec classe, et nous replonge avec nostalgie dans ses longues années de carrière. Et quel plaisir d’entendre Nas en si bonne forme ! De bon augure pour la suite… Comme quoi, une fois mis entre de bons beats, Nas a largement de quoi faire des miracles.
Mais deux petits inédits et une sélection vraiment discutable, cela fait malheureusement trop peu pour justifier un quelconque investissement dans ce projet douteux. L’achat est donc fortement déconseillé aux fans comme aux néophytes, tant les oublis sont nombreux.
Souhaitons à Nas dernier de rebondir vite chez Def Jam, où son prochain album, Nigger, devrait arriver dans les prochains mois… Alors que le nom du disque est déjà sujet à de grosses polémiques, Nas n’aura plus d’excuses en étant sous la houlette de son meilleur ennemi, God Mc himself.