Rising Down

Chronique de Le Captain Nemo (Abcdr du Son)

Posté le 13/01/2008

Il y a réellement peu de groupes de Hip Hop qui traversent le temps, développent leur musique toujours collée à l’énergie et la société, évoluant avec leur environnement. Il y a bien quelques stars intouchables mais elle se tiennent dans un mouchoir de poche. La plupart des autres adoptent une formule et la ressassent jusqu’à épuisement. The Roots est l’exception parfaite.

Arrivé avec la déferlante Native Tongues du début des 90’s et leurs influences très jazz instrumental, le groupe phare de Philly a su éviter de devenir au fil du temps une déception de plus, un rap grincheux empreint d’une nostalgie pas toujours pertinente et s’enfermant dans un boom bap, certes agréable, mais quelque peu réactionnaire. L’inverse de la théorie même du Hip Hop, musique évolutive par excellence avec ces capacités de développement et de découverte quasiment infinies. Les Roots ont réussi le pari de traverser l’ère post-Rawkus après en avoir placer la plupart des jalons. Avec un mélange subtil de rock indé, limite pop (Phrenology), une consécration live avec l’icône générationnel (Jay-Z/MTV Unplugged) ou un retour aux sources assez brut (Tipping Point), le groupe sait se renouveler tout en gardant son discours et son engagement intacts.

Ces évolutions salutaires sont sûrement à mettre sur le coup d’un changement de composition assez régulier de Scott Storch, devenu producteur star, à Malik B., MC crackhead en convalescence, en passant par Rahzel et Scratch, beat boxers hors norme, capables de capturer le show à eux tous seuls. Mais elles sont surtout originaires des fondateurs du groupe, Questlove et Black Thought. ?uestlove est presque meilleur directeur artistique que batteur et ce n’est pas peu dire. Conseiller du Jay-Z de l’ère Blueprint/Black Album, contributeur à la réussite de talents comme Kanye West, J Dilla, 9th Wonder ou Just Blaze, initiateur du son Soulquarians avec Jay Dee, D’Angelo, Badu et James Poyser, grand manitou de la secte Okayplayer, dernier producteur en date d’Al Green, DJ, Journaliste, le CV de ?uestlove est plus qu’impressionnant. Il réussit toujours, avec un Black Thought trop sous estimé, à transformer le Hip Hop le plus basique en un véritable objet contemporain. Et Rising down n’échappe pas à la règle.

Ce nouvel album des Roots se place sur un palier de leur carrière. Deuxième album signé chez Def Jam, il est dans la continuité exacte de Game Theory, sorti un an plus tôt. Pochette brune et noire très sombre, textes engagés, prise de position et énergie violente, reflet d’une amérique sur le déclin. Mais alors que son prédécesseur se veut plus rock indé, Rising Down se place brutalement avec ces sonorités synthétiques. L’omniprésence de claviers oppressants remplacent les basses habituellement rondes et jazzy du groupe. On joue maintenant dans une autre cour, plus dépouillée, sans aucun artifice. Un breakbeat violent, un clavier basse hypnotique, un rap authentique. Rien de plus, rien de moins.

« Lost in translation or just lost in traffic »

Ce qui caractérise vraiment les Roots, c’est leur capacité à réaliser un album, pas une suite de bons morceaux. Sur Rising Down, l’ambiance est électrique de la première à la dernière seconde, entièrement cohérente. L’intro donne directement le ton, présentant le groupe en 1994 lors d’un échange musclé au téléphone avec leur maison de disque de l’époque, Geffen. La tension est à son comble lorsque Mos Def ouvre l’album avec une de ses meilleures entrées, peignant un tableau presque apocalyptique. Le son est lourd, minimal, le discours présent et appuyé, Styles P ferme le premier track de toute sa présence, continuant la descente lente et infernale. ‘Rising Down’.

« I’ma put you right back where the dirt is at
450 fahrenheit on the thermostat »

Le Fender Rhodes, si cher à l’instrumentation du groupe jusqu’ici, a complètement disparu remplacé par ces larges nappes, ambiance Blade Runner, couplées à une section de cuivres percutante. Les batteries de ?uestlove sont mises en avant, simples mais toujours différentes et pertinentes. Véritable métronome, elles forment la véritable colonne vertébrale de cet album, peut être plus froid et implacable, annoncant le pire comme les 4 cavaliers. Des morceaux comme ‘Get Busy’, avec le toujours explosif Peedi Peedi, ou le fulgurant freestyle ’75 Bars’ développent cette énergie claustrophobe poussée à grand coup de marteau vers la lumière. En pleine polémique Sean Bell, ‘Criminal’ est un bijou bluesy-folk avec un couplet à vif de Saigon en grande forme.

« Monday they predict the storm
Tuesday they predict the bad
Wednesday they cover the grass
And I can see it’s all about cash
And they got the nerve to hunt down my ass
And treat me like a criminal »

Le milieu de l’album est plus tangent, entre l’hommage à Fela Kuti, figure emblématique de l’afrobeat, sur ‘I will not apologize’ et la complainte lancinante du ‘Singing man’. Les seconds couteaux, Dice Raw, P.o.r.n, Truck North et Malik B font alors le travail entre monotonie et éclair de génie, le tout très cohérent avec en toile de fond ce grain typiquement philadelphien. Kweli et Common terminent alors avec deux tracks réussis, s’appropriant la grisaille ambiante entre meurtre, drogue, violence scolaire et urbanisme débordant. La bande son idéale pour n’importe quelle saison de The Wire. Cet ensemble limite paranoiaque se termine pourtant sur une touche d’espoir avec ‘Rising Up’, son beat go-go et ses accords jazzy épaulés par la très belle voix de Chrisette Michelle et la fougue du jeune talent Wale. le Rhodes est de retour, la morale est sauve avec un brin d’optimisme, on se refait pas.

Encore plus dérangeant que Game Theory, encore moins commercial, plus brut et pessimiste, The Roots fait un nouveau bras d’honneur à l’industrie du disque derrière la bannière brûlée de sa plus grande égérie Hip Hop, Def Jam. Derrière le semi échec commercial de leur précédent disque, le platine est encore loin mais l’intégrité et la créativité demeurent intactes. The Roots continuent avec honneur de développer un Hip Hop conscient mais moderne et stylisé. Certains devraient en prendre de la graine.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 29/04/2008

Pour gagner du temps, on vous dispensera du sempiternel paragraphe d’introduction récapitulant la biographie et la discographie exceptionnelle d’une des meilleures formations hip-hop au monde que sont The Roots.

Aujourd’hui à leur huitième album studio, leur second à paraître chez Def Jam, le groupe de Philadelphie est plus que jamais en phase avec l’actualité et le moral des gens, entre dépression, oppression, menace de récession économique (crise des subprimes), régression de la considération des descendants des immigrés et tout un tas d’autres pressions, tensions, agressions… Et pour cause, le contexte politique et la cause afro-américaine sont au centre de tous les débats aux Etats-Unis en ce moment, et pas seulement avec la campagne de Barak Obama pour l’investiture démocrate. Depuis les dévastations provoquées par l’ouragan Katrina en 2005 qui a transfiguré les Etats du Sud en pays du Tiers-Monde, la cicatrice refermant l’épisode sombre de la traite des Noirs s’est rouverte telle une plaie infectée et béante. Les vieux démons ont rejailli de l’inconscience collective, il n’y a qu’à regarder ce qui s’est passé avec les propos insultants de Don Imus, le fait-divers Jena 6 et le meurtre de Sean Bell. Des affaires sensibles très médiatisées pour constater dans notre une grande démocratie comme la leur que la communauté afro-américaine souffre de discriminations raciales révoltantes et d’aberrations judiciaires tout à fait scandaleuses. Toute cette page politique et sociale est une source d’inspiration pour des artistes hip-hop comme les Roots sur ce Rising Down et prochainement Nas et son très attendu Nigger (rebaptisé Nasir).

Le titre de leur nouvel ouvrage, Rising Down, est repris de Rising up and rising down de William T. Vollmann, un essai littéraire (en six volumes) consacré à la violence. Comme ils disent là-bas, « what comes up, must come down » (ce qui monte doit descendre, NdT). Le plongeon dans ce pessimisme palpable s’opère sans ménagement dès la piste éponyme de l’intitulé, puis sur le survolté « Get Busy » et « 75 Bars (Black’s Reconstruction) ». Ici pas de Rhodes, ni de lignes de basses, les tympans subissent des nappes ininterrompues de synthétiseurs bourdonnants et des batteries agressives à mort de ?uestlove, en totale opposition avec leur vibe caractéristique teintée de jazz et de nusoul. Pratiquement tous les titres subissent ce traitement nerveux et massif sauf « Criminal », dont la musicalité soft-rock fait le pont avec leur classique en devenir Game Theory, et les deux titres finaux (le rayonnant « Rising Up » et « Birthday Girl »). Rising Down possède donc une identité sonore forte, très homogène, qui le distingue nettement de ses prédécesseurs et en même temps c’est un condensé de leurs derniers albums : on retrouve de multiples éléments provenant d’un peu partout ça et là, certains invités de Things Fall Apart (Common et Mos Def), l’aspect politiquement engagé de Phrenology, des acrobaties microphoniques dignes de Tipping Point et une atmosphère âpre plus froide que dans leur avant-dernier album. Il faut savoir aussi que la bande a essuyé un coup dur l’année dernière : leur bassiste Leonard Hubbard, dit Hub, est parti après 17 ans de bons et loyaux services. On gardera de lui le souvenir d’un bonhomme costaud qui avait l’air souvent distrait lorsqu’il jouait de la basse un bâton de réglisse en bouche. C’est la raison pour laquelle on peut penser que les synthés omniprésents sur une majeure partie de cet album est comme une solution palliative pour le manque de basses. Il n’empêche, les têtes pensantes ?uestlove et Black Thought sont au top de leur forme. Le batteur déchaîné mène la baguette de bout en bout comme un beau diable et le MC ne manque pas d’idées noires. Avec la thématique sociopolitique, il est sur son terrain de jeu favori.

Les chansons se suivent et s’enchaînent sans aucune difficulté, dans une continuité presque naturelle, de la descente vertigineuse (« Rising Down ») à la lumière au bout du tunnel (« The Show », « Rising Up ») après l’accalmie relative vers la moitié l’album. Le premier tiers de Rising Down est mortel, tout simplement. L’assassinat lyrical « Rising Down » instaure un climat d’insécurité dans cette Amérique des bas quartiers dépeinte par Mos Def et Styles P dans leurs couplets respectifs. La guérilla intellectuelle arrivant de South Philly se poursuit sur l’anti-bureaucrate survolté « Get Busy », avec DJ Jazzy Jeff aux scratches. Le son électrisant (sans virer dans l’électro) couvrant la rythmique métallique envahit efficacement tout l’espace autour de nous, pareil sur le « 75 Bars ». Il est vrai qu’après l’album contient de petits bémols, notamment « I Will Not Apologize » mais c’est largement compensé par le haut niveau de emceeing de la part des rappeurs et le refrain non crédité de Talib Kweli. D’ailleurs, beaucoup d’invités sur ce Rising Down, et bon nombre d’entre eux sont des artistes gravitant autour des Roots : l’ami Malik B, Dice Raw (présent à quatre reprises et terrible comme à chaque fois), P.O.R.N la nouvelle recrue – tous trois présents sur le beat jungle urbain de « I Can’t Help It » -, ensuite le chanteur Truck North (qui s’illustre merveilleusement sur « Singing Man » et « Criminal ») et Mercedes Martinez qui s’occupe des choeurs. Chez les autres, Saigon se laisse facilement remarquer (sur « Criminal ») tandis que Peedi Peedi réalise une contre-performance à oublier. De toute façon, le meilleur d’entre tous, ça reste à l’évidence – roulements de tambour – Black Thought, connu pour être le meilleur MC parmi les MCs les plus ‘slept on’. Rien que sur « 75 Bars », il lamine la concurrence en balançant 75 rimes non-stop. Cette track est un peu la suite logique des « Thought@Work » et « Boom ». Juste avant cette piste, on peut l’entendre rapper à l’âge de quinze ans (sur le skit « @15 »), et pas de doute sur ses modèles que sont Kool G Rap et Big Daddy Kane. Black Thought s’améliore d’album en album et là son flow frise l’excellence.

            Le ‘mood-meter’ regrimpe au fur et à mesure que la fin de l’écoute approche. Après « Lost Desire » avec un Talib Kweli égal à lui-même, toute l’énergie négative se transforme peu à peu en énergie positive. La marche de « The Show » orchestrée par ?uestlove redonne des lueurs à chaque note de clavier, Common y va de sa contribution personnelle, et nous prépare à la suite. Quel plaisir de se passer « Rising Up » : l’esprit boom-bap, les rimes de Black Thought, le newcomer Wale qui fait ses preuves et surtout une Chrisette Michelle resplendissante, comme d’habitude on a envie de dire. Sa voix soul se confond idéalement à la saveur Native Tongue des Roots. C’est que du bonheur, on n’avait pas ressenti de telles impressions depuis « The Next Movement » au moins ! Mais sinon quel dommage que Rising Down s’achève sur une fausse note : le mariage avec le pop/rock sur « Birthday Girl » (feat Patrick Stump des Fall Out Boys) ne correspond pas du tout à l’ambiance obscurcie du disque. Cette chanson crossover passe bien quand même, sauf qu’elle n’a rien à y faire. On comprend mieux pourquoi elle a été retirée de la version US de l’album.

            Comme pour l’intro, on vous fera grâce d’une conclusion rébarbative, tout a été dit (ou presque) au sujet de Rising Down des Roots. Ce qu’on pourra rajouter, c’est qu’on a hâte de voir le résultat sur scène.


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