Murda Muzik

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 18 / 20

Posté le 01/01/2006

1999, Mobb Deep, quatrième acte. Alors que les fans de rap Eastcoast se déchirent pour savoir lequel des classiques consécutifs, Hell On Earth ou Infamous, est supérieur à l’autre, les deux lascars bre-som du Queens sortent leur troisième et dernier classique à l’intitulé tout aussi dangereux : Murda Muzik. C’était l’époque où Prodigy n’avait pas encore son flow lymphatique et Havoc était au sommet de son art, mais commençaient déjà à pointer quelques faiblesses.

Murda Muzik est un album qui contient une flopée de morceaux cultes, et quelques-uns plus soft, qui ont permis d’atteindre le million d’exemplaires vendus et par conséquent une première certification de platine. La teinte de cet opus est moins obscure que ses deux prédécesseurs et ça se pressent dès le morceau « Streets Raised Me » avec le refrain de Chinky.

Qu’importe, très vite les ‘QB’s Finest’ reprennent leurs (mauvaises) habitudes, à commencer par les instrumentaux millimétrés de Havoc avec sa formule souvent imitée mais jamais dupliquée : (boucle de violons, piano, orgues… ou autre sample ténébreux, triste) / (infrabasses + hi-hat en guise de métronome)  + un refrain qui tue facilement mémorisable. Ce n’est jamais aussi mortel que lorsque Havoc suit ce schéma éprouvé qui a fait école (« The Realest« , « What’z Ya Poison« , la tuerie « Adrenaline« ), avec toutefois quelques variations afin d’avoir un effet de nouveauté (en réalité le but est de rendre leur musique plus mainstream). Je pense à « Can’t Fuck Wit » et ses claviers (avec Raekwon du Wu, un client régulier depuis Infamous), « Murda Muzik » qui est justement inspiré de manière subtile des prods de RZA (ce son qui réapparait de manière cyclique), « Allustrious » (avec ce triangle joué après la caisse comme les beats de Dr Dre de l’époque) ou bien « I’m Going Out » (feat Lil Cease) avec sa gratte sèche qui rend le morceau léger. On n’oublie pas évidemment « Where Ya From » pour la connexion sudiste mais pas trop au sud-sud puisque les Mobb Deep font escale à Memphis avec 8Ball (sans MJG) et T-Mix pour la prod bien laid-back.

Pas la peine de rappeler à quel point « Quiet Storm » a provoqué un cataclysme. Ces vagues oppressantes de basses qui ne s’arrêtent jamais, ces notes de pianos glaciales, ce violon qui souffle, et un couplet de sang froid de P, cette track qui est venue bâtir leur légende est frigorifiante. Le remix avec Lil Kim n’est pas de trop. La complémentarité affichée du duo ne sonne toujours pas faux (le single « U.S.A. » en est une belle preuve). Puisque les Mobb Deep se sont tempérés, ils ne cachent plus non plus leurs émotions comme sur « Where Ya Heart At » ou encore « Spread Love » pour calmer les tensions (malgré un instru qui donne l’impression du contraire). N’allez pas croire par contre qu’il faut les test, ils cachent toujours un glock sous leur pull.

Excepté Raekwon, on reste entre habitants du Queens sur Murda Muzik. Parmi cette mafia du tier-quar, Big Noyd est déjà un habitué (pas pour rien qu’on le surnomme le « 3e Mobb Deep »), mais c’était l’occasion de présenter le trio des Infamous Mobb sur « Thug Muzik » (qui deviendront le pendant underground des Mobb Deep quand ils sont devenus trop mainstream) et surtout l’ex-taulard talentueux Cormega sur « What’s Ya Poison« . Le vétéran Kool G Rap vient bénir « The Realest » et Nas (avec qui les relations n’ont pas souvent été au beau fixe) chantonne le refrain de « It’s Mine » avec l’air du tube r&b « The Boy Is Mine » de Brandy & Monica. Cet album a été également la rampe de lancement d’un débutant au beatmaking. Elève de DJ Muggs sur Temple of Boom, Alchemist effectue son stage en proposant la prods de « Thug Muzik » et « The Realest« , décidément des titres incontournables. Il fallait bien ça pour faire de Murda Muzik un street klassik.


Chronique de Julien (Abcdr du Son)

Posté le 18/10/2009

Sorti en août 1999 et entré directement à la troisième place du Billboard, Murda Muzik est l’album de Mobb Deep qui s’est le mieux vendu aux États-Unis. Dans le cœur des fans, pourtant, le quatrième opus du duo de Queensbridge (New York) occupe une position particulière, régulièrement éclipsé par les deux autres chefs-d’œuvre du groupe, The Infamous (1995) et Hell on Earth (1996). Survival of the fittest ? 

Constants dans leur qualité, sortis avec seulement un an d’intervalle, The Infamous et Hell on Earth n’étaient pas foncièrement différents. Havoc s’illustrait en produisant des beats d’une simplicité redoutable : boucles sobres, sombres et mélodieuses comme fil rouge musical ; rythmiques sèches et marquées – le fameux effet de reverb appliqué sur la caisse claire – à l’appui. Avec Prodigy, ils égrainaient leurs chroniques crépusculaires, entre vie de rue et fantasmes mafieux, débordant de rancune, les textes emplis de menaces fantômes. L’ensemble brillait d’un éclat glacial, à la fois terne, dans l’atmosphère quasi-nihiliste des titres, et éblouissant de talent, tant dans l’écriture que dans la création musicale. Peu de temps après leur sortie, les deux disques s’imposaient comme les standards du « rap made in QB », engendrant de multiples clones sur les deux rives de l’Atlantique.

Murda Muzik conserve ces bases fondatrices mais pour la première fois – on oublie volontairement l’album de jeunesse Juvenile Hell, sorti en 1993 alors que Prodigy et Havoc n’ont que seize ans – d’importantes évolutions sont perceptibles dans la formule. Si le fond lyrical reste toujours aussi brut de décoffrage avec un Prodigy délivrant une nouvelle fois des couplets magnifiques de noirceur crasseuse et déprimée, la forme musicale se fait plus abordable. P et Havoc n’en sont pas encore à chercher le gros hit commercial comme sur leurs albums suivants, mais ils adoucissent déjà leur son. En cela, Murda Muzik marque un tournant pour le groupe.

Cet adoucissement et ce début d’ouverture passent par des détails. Comme la présence de la chanteuse Chinky sur ‘Streets raised me’ et ‘Thug Muzik’. Parfaitement intégrées, ses prestations aèrent les morceaux et rendent leur atmosphère, déjà allégée par des choix de samples plus entraînants (par exemple sur ‘It’s mine’ avec Nas, quasi reprise de ‘The boy is mine’ de Brandy & Monica, sur un nouvel échantillon extrait de Scarface), moins oppressante. Outre les proches du Queens (Nas, The Infamous Mobb, Kool G Rap, Cormega) et d’ailleurs (Raekwon, présent pour la troisième fois consécutive sur un album de Mobb Deep), le groupe fait également appel à deux anciens membres du groupe autrefois chapeauté par Biggie et Puff Daddy, Junior M.A.F.I.A. : Lil’ Cease et surtout Lil’ Kim, irréprochable sur le remix de ‘Quiet Storm’.

Sans atteindre le sublime de The Infamous et Hell on Earth, et malgré quelques longueurs, Murda Muzik est un excellent album. Porté par quelques morceaux puissants, et notamment le génial titre-pivot et single ‘Quiet Storm’, ce quatrième opus est le dernier classique de Mobb Deep. Le groupe continuera à sortir de bons albums, mais aucun qui ne soit réellement à la hauteur de la première partie de leur carrière. Accessoirement, Murda Muzik marque également le début de la collaboration entre Mobb Deep et le beatmaker Alchemist, fraîchement débarqué de son Beverly Hills natal et entré en contact avec le groupe via DJ Muggs. Il produit ici deux titres parfaitement intégrés dans la tonalité de l’album, ‘The realest’ et surtout le terrible ‘Thug Muzik’.


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