Dante

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 03/11/2008

Dante, homme de poésie et citoyen engagé d’origine italienne né après la moitié du XIIIe siècle après Jesus-Christ et auteur de la Divine Comédie. Abd Al Malik, né Regis Fayette-Mikano en France, descendant de parents congolais, poète de la rue et chevalier de l’art et des lettres, membre du groupe strasbourgeois NAP et pierre angulaire des Beni Snassen, auteur du Face à Face des Cœurs et Gibraltar. Dante est le nom de son troisième album d’Abd Al Malik.

Je me souviens quand je l’avais interviewé pour la première fois à Lyon, dans le cadre de sa tournée française pour Gibraltar, Abd Al Malik ne se posait pas la question de savoir si le slammeur allait prendre le dessus sur le rappeur dans les années qui viennent. La seconde fois, un an plus tard à Paris, pour la promo de Beni Snassen, le rappeur était de retour pour mener ses troupes de soldats du Hip-Hop en compagnie de sa femme, la chanteuse Wallen. Finalement, Dante est un album atypique dans le paysage rap français, à moins qu’il s’agisse de chanson française, autrement dit de la chanson à texte. En Avril dernier, Grand Corps Malade, l’Enfant de la Ville, avait montré que ce mouvement était arrivé sur sa vitesse de croisière. Et à Abd Al Malik d’emboîter le pas une seconde fois avec un album Slam plus évolué musicalement, à moins qu’il s’agisse d’un album Rap Français plus parlé, plus littéraire. 

 

Le Slam, pour les puristes, se fait sans musique. Il n’est question que de déclamation et de récitations de poésie urbaine. Mais comme pour Gibraltar, ce disque contient un décor musical, plus présent. Une hérésie pour les plus conservateurs. Et alors ? Travailler avec des musiciens comme le célèbre pianiste Gerard Jouannest a quelques de chose de noble, faire un impropable duo avec Juliette Greco, véritable patrimoine de la chanson française, a quelque chose de grand. Ce morceau s’appelle « Romeo & Juliette », un dialogue contant l’histoire d’un homme et d’une femme de peu de vertus dont le chemin s’arrête brutalement, comme un crash mortel avec Bonie et Clyde en voiture.

On oscille dans un univers entre piano-voix et instrumentations jazz du meilleur effet, comme par exemple « Lorsqu’ils essayèrent », « Le Faqir » et alternativement le poignant « Circule Petit, Circule ». J’ai été profondément touché par ce morceau en particulier, par ses textes qui racontent les mécanismes psychologiques de l’enfermement dans un environnement comme les HLM, accentués par le refus de faire face à la réalité et qui finit par isoler les existences. Abd Al Malik craque littéralement, il s’effondre, et je reste sans voix. Son message pourrait être le suivant : pour s’en sortir, il faut sortir des cités de parpaings et de béton qui emprisonnent les mentalités en commençant par aller au-delà de soi-même. Difficile de décrire les relations tumultueuses que le rappeur/slammeur entretient avec la banlieue, alors le mieux pour lui, c’est d’écrire ce qu’il ressent. Il l’aime de toutes ses forces comme il la déteste de toute son âme. Il ne faut pas oublier que dans une autre vie, Abd Al Malik aurait pu mal finir, devenir dealer comme ses modèles et finir entre quatre planches. Il a été sauvé par le hip-hop et la musique et finit par danser sur un « HLM Tango ».  

 

Quel que soit le type de musique sur lequel il pose, Abd Al Malik fait de nombreuses fois références aux Hip-Hop. Il en parle de-ci de là, ça fait toujours partie de lui, c’est ce qui l’anime. Je crois que la chanson la plus parlante est « Gille écoute un disque de rap et fond en larme ». Des fois, on navigue entre deux eaux. Il met du flow dans son phrasé et il apparaît alors un beat comme sur « Le Marseillais » et « HLM Tango ». Très bon travail de Bilal, ça devient une habitude.

Il ne manque pas d’affirmer sa fierté d’être français et de vivre en France, ce qui peut paraître surprenant de la part d’un fils d’immigré, à une période où l’on parle de ‘discrimination positive’, cette fameuse oxymore politique teintée d’hypocrisie. Puis d’ailleurs, Abd Al Malik a été accueilli et félicité par le public français, c’est plus que de l’acceptation. Il le faisait savoir déjà dans ses interviews, qu’il était fier de vivre en tant que français,mais là, il parle de vraies valeurs, telles que le mérite, le respect, la dignité et le courage sur son extrait « ça, c’est du lourd » avec beaucoup d’humanisme, de solidarité, avec le langage des jeunes, l’argot de notre génération. C’est là que je me dis : « enfin un artiste hip-hop très écouté qui n’a pas peur des mots et qui incite à un minimum de civisme et d’ouverture d’esprit. » Je ne dis pas qu’Abd Al Malik s’inscrit comme un pédagogue, un moraliste ou un intello car très cultivé, plutôt comme un grand frère qui connaît la voie de l’honneur.

Abd Al Malik est français au point de devenir franchouillard lorsqu’il raconte un « Conte Alsacien » avec les musiciens de Jacques Brel. On aurait dit « Les Amants de Saint Jean » version bal musette citadin. J’apprécie aussi la manière dont il voit la capitale sur « Paris, mais… » avec Wallen, qui l’accompagne aussi sur « Raconte moi Madagh ». Je ne sais pas si c’est elle, mais ce titre est beau, simplement. Je ne perdrai pas trop de temps pour évoquer « Noces de Grenelle », trop triste, je préfère finir sur une note ni négative, ni positive mais symbolique avec quelques mots sur l’hommage rendu à Aimé Césaire. Il narre le moment et la situation dans laquelle il se trouvait lorsqu’il a appris la nouvelle sur ce grand monsieur de la poésie qui a instauré l’idée de négritude. Abd Al Malik achève son hommage par la récitation d’un poème, rien de tel pour ne pas oublier l’œuvre de Césaire.

 

Dans l’absolu, Dante est une très bonne suite à Gibraltar. Et comme tout album de Slam qui se respecte, c’est sur scène que l’on prend conscience de l’ampleur du phénomène et du potentiel d’Abd Al Malik. 

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Chronique de Nico (Abcdr du Son)

Posté le 10/02/2010

Difficile aujourd’hui de porter un regard juste et lucide sur Abd Al Malik. L’emballement des machines médiatiques et politiques autour de l’ex-N.A.P. a pris une ampleur irréelle depuis son deuxième album solo : Gibraltar. Lauréat du prix Constantin, fait chevalier des Arts et des lettres, célébré du grand public pour ses postures, ses actions et ses albums, cette accumulation des reconnaissances pourrait faire perdre tout sens de la nuance. Plus d’une année s’est écoulée depuis la sortie de Dante, le troisième album solo d’Abd Al Malik, un disque qui a fait couler encre et pixels à foison.

Entouré d’une sélection archi-pointue de musiciens à la renommée incontestable, Dante est digne d’une superproduction Hollywoodienne. Gérard Jouannest, Alain Goraguer, André et Régis Cecarelli, figures légendaires de la chanson française, sont à l’origine de la composition musicale, au même titre que Bilal, l’éternel compagnon de route d’Abd Al Malik. Juliette Gréco et Wallen en invités, on s’éloigne évidemment des schémas classiques du rap hexagonal. L’ambition non dissimulée étant de transcender les genres pour réaliser un album aux influences multiples. A ce titre là, Dante atteint son objectif, intégrant le rap dans un patchwork éclectique. A vrai dire, il l’intègre tellement bien que le rap en devient mineur ; et tellement en retrait qu’il faut quelques références grossières pour le resituer : « Ce fut moins une mais j’ai pu prendre mon envol, tel Notorious B.I.G mais façon Nougayork » (‘Dante’).

Mais au-delà de ce cadre musical fourni, ambitieux et plus ou moins abouti, Abd Al Malik reste au centre d’un album qui est avant tout le sien. Et Dante pousse encore plus loin la caricature. Posé dans la figure quasi-christique du repenti, Abd Al Malik distribue les leçons d’éducation civique avec un angélisme désarçonnant. Voire complètement débilisant. Premier extrait de l’album, ‘C’est du lourd’, a la candeur d’une campagne de SOS Racisme et le caractère caricatural d’un speech pour lycéen. Il y a probablement beaucoup de sincérité et d’envie de bien faire chez Abd Al Malik. Les causes qu’il entend défendre sont également justes. Mais les ficelles sont tellement grossières et le propos tellement convenu qu’il en perd toute pertinence.

Résumer Dante sous cet angle unique serait néanmoins injuste et réducteur. On y retrouve malgré tout quelques beaux moments de bravoure, à l’image de ‘Césaire (Brazzaville Via Oujda)’ hommage explicite à Aimé Césaire. Une référence bien amenée qui en côtoie beaucoup d’autres, bien moins évidentes. Et si Abd Al Malik empile littéralement les références aux figures intellectuelles et artistiques (Sénèque, Aimé Césaire, Spinoza, Verlaine, Brel), on ne peut s’empêcher de se demander l’intérêt réel de cette démarche. S’agit-il de crédibiliser sa démarche ? D’amener un public de non-initiés à se pencher sur ces grands noms ? Difficile d’apporter une réponse claire à ces questions. Une réalité demeure : on ne devient pas une référence en en citant d’autres.

Au final, Dante inscrit définitivement Abd Al Malik comme LA figure respectable du rap français. Une figure consensuelle et policée tellement bien intégrée qu’elle parait prête à avaler toutes les couleuvres. Jusqu’à en devenir une caricature de l’acceptabilité – comme l’était Sidney Poitier dans Devine qui vient diner ?. Comble ultime du narcissisme maladroit : les applaudissements ponctuant ‘C’est du lourd’ – où quand l’autocélébration surgit, servie sur un plateau.


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