My Beautiful Dark Twisted Fantasy

My Beautiful Dark Twisted Fantasy

Kanye West

Chronique de JB (Abcdr du Son)

Posté le 22/11/2010

En 2004, à la sortie de son premier album The College Dropout, l’identité de Kanye West reposait sur un contraste amusant : recruté sur le label Roc-A-Fella, le producteur était alors le garçon bien élevé au milieu d’une meute de rappeurs rugueux. Auréolé pour sa production consistante pour Jay-Z, Alicia Keys ou Ludacris, Kanye restait encore cet outsider de Chicago qui avait mis à jour l’esthétique bon esprit de la Native Tongue. Il allait devenir bientôt un rappeur-paradoxe, capable de réciter par cœur un album entier d’A Tribe Called Quest tout en faisant briller sa joaillerie.

Ce contraste initial s’est progressivement transformé en tension au fur et à mesure que Kanye West a gravi quatre à quatre les marches de la culture pop. En voulant tout incarner en un seul homme – mégaphone politique, prescripteur de tendances, star planétaire – il s’est crée une image quasi-bipolaire. A la sortie de 808’s & Heartbreak en 2008, Kanye West a ainsi entamé sa dernière mue : producteur-devenu-rappeur-devenu-icône-devenu-mec-brisé. Le disque était basé sur une double séparation : la mort de sa mère et la fin d’une relation amoureuse. Puis vint en 2009 l’ultime dérapage : cette débâcle médiatique qui l’a vu enfreindre les lois de l’entertainment en allant commettre un attentat éthylique sur la jeune chanteuse Taylor Swift devant les caméras d’MTV.

La pantalonnade a été suffisamment commentée et parodiée pour que Kanye West puisse tomber dans le piège de l’album-rédemption après plusieurs mois d’exil volontaire. Rien de tout ça n’est à déplorer dans My Beautiful Dark Twisted Fantasy, son cinquième disque en six ans. L’affaire Taylor Swift lui offre au contraire une occasion en or de renforcer son image de diva-monstre. De l’iconographie tordue de la pochette jusqu’aux morceaux eux-mêmes (« Runaway », « Monster », « Hell of a life »), Kanye débarque tel le phénix, avec l’ambition définitive de bâtir des Œuvres d’Art Grandioses qui brilleront de milles feux tout en écrabouillant la critique alentour. Bien plus cool que de plates excuses.

Sorti de sa période Murakami/Daft Punk immortalisée dans Graduation, Kanye West a développé pendant l’après-Taylor un attrait nouveau pour l’Ancien, en plus de sa folie du design, de la mode et des avant-gardes. Une démarche fétichiste qu’il avait déjà commencé à mettre en œuvre dans 808’s & Heartbreak, en mélangeant des instruments de technologies et d’époques diverses (autotune, rythmiques tribales, TR-808) pour la simple beauté du geste. Ce goût du mélange improbable sous-tend également My Beautiful Dark Twisted Fantasy, où les éléments sonores semblent avoir été pensés comme autant d’accessoires dispatchés au milieu d’un décor baroque : les intonations british de Nicki Minaj, un violoncelle pleureur, un sample dissonant de RZA, des cuivres Rocky-balboesque… C’est, sur tout un disque, l’idée développée dans le clip de « Power » : un tableau vivant avec, en son centre, l’insolence abrasive d’un rappeur à part.

Les invités aussi sont à considérer comme des instruments à part entière, et Kanye fait preuve d’une grande habileté et d’une bienveillance certaine pour leur faire trouver leur juste place. Rick Ross se voit ainsi dérouler le tapis rouge (« Devil in a new dress ») pendant que Jay-Z semble, peut-être pour la seule fois de sa carrière, véritablement atterré dans « I’m so appalled ». Les deux titres sont issus des G.O.O.D. Fridays, ces jam-sessions ultra-select – mais téléchargeables gratuitement –  que Kanye West organise depuis la fin de l’été. Un symbole de son esprit collectif qui trouve son aboutissement dans le monumental « All of the lights », spectaculaire compression d’egos et de cordes vocales (le titre convie une douzaine d’invités dont Rihanna, Alicia Keys et Elton John). Derrière l’apparent narcissisme, Kanye West aime ses invités, et il les aime peut-être davantage que sa propre voix. Qui l’eut cru ?

« Derrière l’apparent narcissisme, Kanye West aime ses invités, et il les aime peut-être davantage que sa propre voix. Qui l’eut cru ? »

Plus encore que dans Late Registration et ses gros arrangements de cordes, le Kanye West nouveau a cumulé suffisamment de pathos et de hargne pour être parfaitement synchro avec son arrière-plan musical. Bien sûr que Kanye en fait des tonnes, mais il prend son métier beaucoup trop au sérieux pour ne pas avoir conscience qu’il est censé en faire des tonnes. Chez lui, la grandiloquence est grandeur. Une grandiloquence aussi maîtrisée que sa capacité à maintenir un juste équilibre entre des orchestrations d’ampleur et un beatmaking fondamentaliste. C’est cette tension entre le sophistiqué et le poussiéreux qui fait la réussite de My Beautiful Dark Twisted Fantasy. La tension, aussi, créée par sa quête effrénée du raffinement ultime que sa nature profonde d’enfoiré magnifique met toujours à mal.

« Runaway » s’impose comme la meilleure illustration de cette schizophrénie. Kanye West y contemple longuement une note de piano suspendue, puis lance un breakbeat de Pete Rock avant d’entamer finalement son couplet par une anecdote : la fois où il a envoyé une photo de sa [hey] par mail à une inconnue. En une minute, le personnage entier – esthète, rat de studio et salopard – est mieux résumé qu’en cinquante portraits. My Beautiful Dark Twisted Fantasy, meilleur album de Kanye West ? En tout cas le disque qui représente le mieux toutes ses facettes : producteur de sous-sol qui s’est rêvé chef d’orchestre, monstre grossier en quête de bon goût, petit être vulnérable et grande gueule insubmersible. La musique populaire a la chance de compter Kanye West dans son histoire récente. Profitez-en avant qu’il n’explose en vol ou commence à vieillir.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 18 / 20

Posté le 22/11/2010

« Et l’album Hip-Hop de l’année 2010 est décerné à Big Boi avec… » Stop, attendez une minute, je me permets d’intervenir brusquement. Je suis très content pour lui, mais Kanye West a réalisé l’un des meilleurs albums de rap de tous les temps. Je dois admettre, malgré ma réticence à vouloir suivre l’unanimité, que My Beautiful Dark Twisted Fantasy est LA sortie rap majeure de cette fin de décennie.

Ce cinquième album du natif de Chicago a été réceptionné par des critiques très élogieuses, dont un XXL de la part du mag US de référence, et des chiffres de ventes impressionnants. Impensable quand on s’aperçoit que les trois-quarts du tracklisting définitif sont des morceaux qu’il a offert gratuitement par Internet (sous-entendus non inédits) chaque vendredi via la vaste opération des GOOD Friday. J’imagine la suite, le même cérémonial que pour ses quatre premiers albums : Grammy Awards, MTV Awards, BET Awards, etc… sous les applaudissements révérencieux.

Décomposition du titre de l’album qui a coûté la coquette somme de trois millions de dollars à Def Jam :

My/Beautiful/Dark/Twisted/Fantasy. Une galerie d’art de onze pièces, auto-centrées sur la sainte personne de Kanye West, et qui se veut belle (beautiful), sombre (dark), malsaine (twisted) et fantaisiste. Le rappeur et producteur suit une évolution artistique en prenant un virage à 90° depuis la parenthèse de 808 & Heartbreak, mais pas la trajectoire qu’il avait en projet quelques années auparavant (quid de Good Ass Job?). Dans cette approche purement esthétique qui n’est pas sans imperfections, qui sont les siennes, Kanye a franchit certaines limites…

Description.

« Dark Fantasy » (prod. RZA, Kanye West & No I.D., co-prod Jeff Bhasker & Mike Jean)

Beautiful : cette ouverture en chorale chantant « can we get much higher » et qui revient pour le refrain.

Dark : la touche reconnaissable entre mille de l’abbé du Wu-Tang Clan, RZA. Kanye a fait appel à plusieurs autres producteurs pour la conception de cet album, dont des instrus de Madlib et Pete Rock qui n’ont pas été retenus dans la playlist finale.

Fantasy : le discours d’intro de Nicki Minaj et la présence dans l’assistance vocale de Teyana Taylor (petite protégée de Pharrell) et Amber Rose, sa bootylicious girlfriend avec qui il a rompu cet été.

« Gorgeous » feat KiD CuDi & Raekwon (prod. Kanye West, Jeff Bhasker & Mike Dean)

Beautiful : le sample de guitare électrique accompagné du piano de Mike Dean, pionnier du son Dirty South et producteur de Scarface.

Dark : la voix de Kanye et Raekwon, sur le quatrième couplet, semblent s’échapper d’un mégaphone.

Twisted : l’insatiable ambition de Yeezy, sa soif de réussite.

Fantasy : Hook très réussi de Cudder, simple et surréaliste comme à son habitude.

« Power » (prod. S1 & Kanye West, co-prod Jeff Bhasker, Mike Dean & Andrew Dawson)

Beautiful : ce mélange d’échantillons, entre rock psychédélique, claps des mains et « Afromerica », avec S1 des Strange Fruit Project à la co-réalisation de cet instrumental colossal.

Dark : des lyrics hardcores à la (dé)mesure de l’égo de Kanye le dark Ceasar qui trippe en se voyant comme une « abomination of Obama’s nation ».

Twisted fantasy :la fin du morceau est marqué par le passage de Dwele, qui invite Kanye à une belle mort en sautant par la fenêtre.

« All of the Lights » (prod Kanye West, co-prod Jeff Bhasker)

Beautiful : chanson précédée par une magnifique introduction avec du violon et au piano, mister Elton John en personne. Commence alors cet incroyable up-tempo accompagné par une symphonie de cuivres triomphaux et des choeurs emmenés par les voix de Rihanna au refrain, Drake (dont le couplet a été supprimé), The-Dream, Ryan Leslie, Bon Iver, Alicia Keys, Elly Jackson (La Roux), Charlie Wilson, Tony Williams et John Legend. Quel beau monde !

Dark twisted : Kanye raconte l’histoire d’un homme perdu et qui finit par tout perdre, sans renoncer à se battre, quelle qu’en soit la manière.

Fantasy : le passage de Fergie après les trois couplets.

« Monster » feat Rick Ross, Jay-Z & Nicki Minaj (prod. Kanye West, co-prod. Mike Dean & Plain Pat)

Dark fantasy : comme son nom l’indique. Soit un beat est sauvage et monstrueux, avec des caisses qui claquent, sur lequel chaque MC se prend pour King Kong au mic, tout en puissance. Perf un peu en retrait de Jigga, contré par une prestation délirante de la femelle Minaj, qui surjoue un peu trop.

« I’m So Appalled » feat Swizz Beatz, Jay-Z, Prynce Cy Hi, Pusha T & the RZA (prod. Kanye West & No I.D., co-prod. Mike Dean)

Beautiful : de nouveau un instru grandiose en long-format avec un schéma couplets-refrains assez spécial (Swizz Beatz et RZA ne font que le reprendre). Apparition remarquée de Pusha T et Prynce Cy Hi, les deux nouveaux signataires de GOOD Music.

Dark twisted : tout est dit dans le refrain, « champagne wishes, thirsty white bitches, I mean the shit is fucking ridiculous ».

Fantasy : est-ce ce refrain qui a inspiré l’affreux dessin censuré, où l’on voit Kanye nu une bouteille à la main et une femme phoenix assise dessus ?

« Devil in a new Dress » feat Rick Ross (prod Bink!, co-prod Mike Dean)

Beautiful : très belle exploitation de Bink! d’un sample de Smokey Robinson, avec un supplément de guitares électriques avant le passage de Rick Ross.

Dark twisted fantasy : le diable s’habille en Prada, Kanye continue de faire allusion aux vices, aux tentations, aux péchés qui le pervertissent.

« Runaway » feat Pusha T (prod. Kanye West, co-prod Emile, Jeff Bhasker & Mike Dean)

Beautiful : des notes de piano toutes simples qui forment une très belle mélodie, assombri par un breakbeat et la mélancolie de Kanye.

Dark : le couplet de Pusha T et les lyrics inhabituellement hardcores de Mr West qui n’est décidément pas l’homme romantique qu’il aurait aimé être.

Twisted : Les premières rimes sont pour le moins troublantes : « she finds pictures in my email, I sent this girl a picture of my dick ».

Fantasy : le morceau en lui-même dure neuf minutes, rallongé par l’outro autotunée de Kanye. Le clip, véritable curiosité, s’éternise pendant 35 minutes. Espérons qu’avec ça, il gagne un MTV Video Music Awards sinon il risque de taper un scandale.

« Hell of a Life » (prod. Kanye West, co-prod No I.D. & Mike Dean)

Dark : ambiance torride et infernale du morceau, un sample de Black Sabbath, des synthés graves, des coups de feux et des références diaboliques encore, en mariant « pussy and religion ».

Twisted : textes libidineux de Kanye qui perçoit l’amour dans une folle nuit avec une bombe sexuelle. « Married in the bathroom, honeymoon on the dancefloor, and divorce by the end of the night ».

Fantasy : le passage érotique « fuck with the lights on », chaud et bouncy !

« Blame Game » feat John Legend (prod. Kanye West & DJ Frank E, co-prod Mike Dean)

Beautiful : cette mélancolie dans la mélodie de piano et ce refrain de John Legend.

Dark twisted : question encore de rapports avec des filles qui ne mènent nulle part.

Fantasy : le dialogue de fin de Chris Rock que je vous laisserai écouter pour comprendre.

« Lost in the World » & « Who Will Survive in America » (prod. Kanye West, co-prod Jeff Bhasker)

Beautiful : une épopée en guise conclusion logique de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, entre percussions africaines, autotune, avec un refrain tout en choeur. La chanson est une conséquence du traumatisme de 808’s & Heartbreak. Kanye reprend « Comment n°1 » de Gil Scott Heron pour illustrer la fin de ce fabuleux album. Je n’irai pas jusqu’à dire que Kanye est au sommet de son art mais qu’il amène la culture hip-hop vers de plus hauts sommets, en la rapprochant de la musique pop.

 


Chronique de Soul Brotha (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 24/11/2010

En 2010, Kanye West est donc devenu LA superstar du hip hop. En effet, Jay-Z est en pré-retraite, comptant ses millions de dollars tandis que Lil Wayne sort à peine de prison; alors vraiment, l'homme à la peluche est seul sur le trône en ce moment. Conscient de son statut, le natif de Chicago a depuis plusieurs mois largement occupé l'espace, phagocytant le rap game tout entier dans le but de préparer l'arrivée d'un cinquième album attendu de tous.

Et ce grand cirque aura bien servi le buzz de My Dark Twisted Fantasy, mais aura aussi totalement éventé l'effet de surprise de cet album. La série des G.O.O.D. Fridays (un morceau en téléchargement libre sur le site officiel de l'artiste tous les vendredis dont une bonne partie extraits de l'album) et le court métrage contemplatif Runaway ont largement gâchés la première écoute d'un projet scruté et fantasmé depuis deux ans. Cette notion de première écoute est probablement désuète à l'heure des leaks de MP3 mais elle reste essentielle dans l'appréciation d'un album. Ce plaisir a donc été sacrifié sur l'autel du marketing, ce qui est tout de même assez triste.

Pour en revenir à l'album en lui même, en un mot, il est fort. Kanye continue son odyssée pop et atteint une forme de quintessence de sa musique hybride, réussissant une synthèse convaincante des multiples facettes de sa musicalité. My Dark Twisted Fantasy est à cet égard un album qui arrive à faire cohabiter un "Lost In The World" sucré avec un "Devil In A New Dress" soulful ou un "Monster" énervé de façon très harmonieuse. Kanye est l'unique possesseur de la clé musicale permettant d'unir hip hop et pop sans pour autant sombrer dans le putassier. En plus de son talent pur, Mr. West a gagné en maturité dans la construction de son album. Il ne sombre pas ici dans la radicalité (défaut majeur, si l'on peut dire, de 808 & Heartbreak) et évite les temps morts (ce qui avait plombé Graduation), c'est un projet bien cohérent que nous avons là.

Difficile, finalement, de trouver un défaut à cet album. My Dark Twisted Fantasy est un projet brillant et intelligent. Loin des polémiques hystériques autour de son précédent opus, cette nouvelle réalisation du chicagoan se veut fédératrice et apparait comme une synthèse de ses précédentes aventures, à la croisée des chemins entre pop et hip hop - on croise dans le tracklisting RZA, Rick Ross ou Bon Iver. Il s'agit probablement du carton de cette fin d'année 2010, c'est en tout cas le sort que cet album remarquable mérite. Avec tout ça, le melon de Kanye n'est pas prêt de dégonfler.


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