Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Funcrusher Plus de Company Flow, ou la petite histoire d’un petit disque indépendant devenu grand album hip-hop. Marrant de réaliser que le tout premier album estampillé du label Rawkus a été le 1er album d’El-P, et aussi de Mr Len et de Bigg Jus, ensemble formant le trio Company Flow. Funcrusher Plus est la version longue de leur format court Funcrusher paru en 95.
On est donc bien en 1997 et on assiste là sans le savoir à la naissance d’un premier grand classique du rap indé new-yorkais. Pourtant aujourd’hui, on croirait cet opus génial sorti d’une autre dimension tellement le son et leur style étaient unique, comme cet album dans la discographie des Company Flow. Quelqie part, c’est un peu de là qu’on a eu droit au terme bâtard de « hip hop alternatif » tellement c’était différent des sorties de l’époque. Mais je ne pense pas que ce disque en était ZE précurseur, ni alternatif, mais l’un d’entre eux. Dingue de se dire que ça a été le début de tellement de choses hein, une nouvelle porte s’est ouverte.
Cela se ressent encore dès l’écoute de « 8 Steps to Perfection », quelque chose de très spécial est définitivement, juste là (def… jus, spoiler alert), sous nos oreilles. Ils ont peu de moyens mais plein d’idées et d’ingéniosité. Je ne me remets toujours pas de l’infrabasse de « Collude/Intrude ». Comme c’est inscrit dessus, la compagnie a du flow à revendre. S’ils sont tous trois producteurs, le trinôme rappe avec des flows originaux. Autant dire que cette configuration est rarissime ! Pour apprécier leurs skillz, autant se passer les morceaux les plus jazzy comme « Blind » et surtout « Krazy Kings ». Parmi le peu de guests, le plus célèbre n’est pas crédité : RA The Rugged Man sur l’obscur « Population Control ». Chaque titre a sa propre particularité stylistique (sample, lyrics oufs…), que ce soit « Definitive », « Silence », « Fire In Which You Burn », « Info Kill II »…
… Mais un détail -et pas un léger- trouble un peu l’expérience sonore, et en même rend Funcrusher Plus ce qu’il est : la qualité parfois déplorable des enregistrements audio! On croirait écouter une copie de copie de copie de copie de K7. Le budget était bas. En compensation : des scratches ! Funcrusher+ est une vraie expérience et encore maintenant, les atmosphères de chaque morceau nous transportent dans une sorte d’univers parallèle avec ces textes complètement barrés, ces beats géniaux et les samples venus d’ailleurs. Merci El-P, le principal artisan, pour ça.
La vie du groupe aura été hélas éphémère : brouille avec Rawkus, dislocation du trio en duo, El-P qui lance son propre label indie hip-hop Def Jux… Il y a eu dans les années 2000 l’espoir d’une suite, ce ne sera que finalement de brefs concerts en 2011/2012.
Chronique de Kiko (Abcdr du Son)
Funcrusher Plus fut le premier album sorti par le label Rawkus Records, en 1997. Rétrospectivement, la dimension historique était donc déjà présente, même sans juger de la qualité du disque. Celle-ci a toutefois été plus qu’au rendez-vous, érigeant Funcrusher Plus au rang d’album majeur des années 1990, véritable pont entre un rap new-yorkais alors en proie à l’essoufflement et une scène plus expérimentale, symbolisée à l’époque par Anticon ou DJ Krush.
L’album alterne d’ailleurs entre instrus boom-bap assez classiques (« Blind », « Legends », « Vital Nerve ») et beats plus audacieux (« 8 Steps to Perfection », « Last Good Sleep », « Krazy Kings »). Si les premiers ne sont en aucun cas déplaisants, ce sont les seconds qui font la sève du disque. El-P, auteur de la majorité des productions, a su ingurgiter des influences diverses et les digérer, se réappropriant la musique Hip-Hop et la revisitant sans pour autant la rendre inabordable. A l’instar de Enter the Wu-Tang ou The Psycho-Social LP, Funcrusher Plus est ainsi une œuvre dont il est difficile de trouver les ascendants. Il suffit de jeter une oreille au beat de « Population Control » pour s’en convaincre : une grosse caisse presque assourdissante, des cuivres menaçants en retrait, et, surtout, des clapotis. Rien de semblable à ce que l’on a pu entendre ailleurs. Idem pour « The Fire in Which You Burn », ses sitars et son breakbeat chaotique.
Les ambiances sombres et oppressantes s’imposent comme une constante tout au long de l’opus. El-P et les siens paraissent à chaque piste lever un peu plus le voile sur un univers froid et déshumanisé. L’impression est renforcée par les différents extraits de films de science-fiction insérés entre les morceaux. L’apocalypse semble de plus en plus imminente au fil des titres, et survient fatalement lors du dernier morceau, l’atmosphérique et surréaliste « Info Kill II », final aérien et grandiose fait de voix déformées et de nappes de synthés. Chose rare, le travail du DJ, Mr. Len, est parfaitement intégré à l’ensemble et apporte une vraie dimension supplémentaire.
S’il fallait trouver un élément nuisant légèrement à la qualité d’ensemble de Funcrusher Plus, ce serait le MCing. Les couplets d’El-P, Bigg Jus et leurs collègues ont un peu mal vieilli, essentiellement parce qu’ils ouvraient une brèche dans laquelle beaucoup (trop) de rappeurs se sont engouffrés, amenant une certaine saturation. Le vocabulaire complexe et les images alambiquées ont aujourd’hui vécu, et on a du mal à ne pas trouver des punchlines comme « Even when I say nothing it’s a beautiful use of negative space » un peu tirées par les cheveux. Ajoutons à cela des flows souvent off-beat, et on obtient ici autant d’ingrédients qui vaudraient à n’importe quel MC de se faire taxer de « nerd » en 2011. Toutefois, certains textes plus terre-à-terre comme « Last Good Sleep » sont d’une grande pertinence et constituent autant d’indications sur les futures orientations des membres du groupe.
Malgré quelques défauts minimes et un accès assez difficile, Funcrusher Plus est donc un disque d’une rare densité. La cohésion de l’ensemble a de quoi surprendre, quand on sait que Funcrusher Plus n’a en aucun cas été pensé comme un album. Le LP est en fait une version étoffée de l’EP Funcrusher auquel ont été ajoutés quelques titres sortis sur maxis et des morceaux enregistrés pour l’occasion. Cela laisse rêveur quant à la qualité potentielle d’un « vrai » album de Co-Flow au complet, qui ne vit malheureusement jamais le jour. D’ailleurs, que l’on ne s’y trompe pas, le vrai chef-d’œuvre d’un El-P arrivé à totale maturité sera The Cold Vein de Cannibal Ox, sorti en 2001, sur son label Def Jux Records.