Château Rouge

Château Rouge

Abd Al Malik

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 14 / 20

Posté le 08/11/2010

Littéralement stupéfait, c’est la première impression que j’ai ressenti lorsque j’ai écouté Château Rouge, ce quatrième album de Abd Al Malik réalisé par Chilly Gonzales. Alors Chilly Gonzales, ou Gonzales, c’est un incroyable auteur-compositeur-musicien électro canadien, collaborateur de Jane Birkin, Feist, le fou gentil Philippe Katerine ou encore Arielle Dombasle, et accessoirement détenteur du record du monde du plus long concert en tenant 27 heures et 3 minutes au piano.

Comme beaucoup d’autres rappeurs dits littéraires et experts en lettres (Oxmo, Solaar…), Abd Al Malik avait rapproché le rap avec la chanson française, les chansons à texte par le biais du Slam, qu’il a vulgarisé avec Grand Corps Malade, en ajoutant une mise en scène sonore (cette discipline hip-hop est je le rappelle strictement acapella). Mais ça ne suffit plus pour évoluer, il faut regarder d’autres horizons comme l’a fait Disiz la Peste en devenant Peter Punk. Le MC strasbourgeois, lui, a préféré s’illustrer dans un registre électro-pop.

Désappointement, choc,… nombreux sont les mots qui viennent en tête lorsqu’on passe du Slam de « Valentin », s’inscrivant dans la continuité de Gibraltar et Dante, au single « Ma Jolie ». Abd Al Malik chante (!) en poésie sur une mélodie électro-pop entêtante et un rythme entraînant. C’est pour la moins très surprenant ! Et la suite qui se découvre l’est tout autant avec « Miss America », « Mon Amour » en duo avec sa femme Wallen et « Le Meilleur des Mondes/ Brave New World »… Avant de revirer brutalement vers le Slam avec des chansons comme « Dynamo » et l’hybride slam/electro « Centre-ville ». Ses talents de conteur d’histoires truffées de figures de style captivent toujours autant notre attention et l’on s’imagine déjà celui-ci animer la scène raconter son histoire de vélo, ou les douze minutes de « Château Rouge » avec le piano qui crée l’effet cinémascope. Seul regret : Abd Al Malik déclame toujours ses textes sur les mêmes tons et temps que ses deux précédents albums, comme un garçon appliqué et bien éduqué. À la longue, ça peut finir par lasser.

L’élévation stylistique d’Abd Al Malik ne s’arrête pas à cette première moitié électro-pop en majorité, il repousse davantage ses limites et les frontières dans la seconde. Et là, on ne peut qu’écouter sans trop savoir quoi penser. Il n’y a pas que le morceau ska notamment (« SyndiSKAliste ») mais c’est quelque chose d’entendre Abd Al Malik speaking in english in ze text wiz ze frenchy accent sur « We Are Still Kings » et « Ground Zéro » (avec Papa Wemba)… déjà que Château Rouge contient déjà des refrains en anglais. Pour ce qui est de purement rap dessus, se référer au couplet de Matteo Falkone sur « Neon ».

Son ouverture musicale s’est considérablement élargie en s’unissant avec l’univers de Gonzales. Château Rouge est pour le moins un pari hyper risqué, des gens y adhéreront, d’autres salueront la prise de risque et apprécieront l’album à sa juste valeur avec ses qualités et ses défauts, et le reste critiqueront amèrement son auteur. Abd Al Malik est devenu un artiste « inettiquettable », plus… Universal.

 


Chronique de JB (Abcdr du Son)

Posté le 25/03/2011

Il se passe quelque chose d’amusant au milieu de Château Rouge, quatrième album solo d’Abd Al Malik. Plage 7, « Centre ville ». A 1 minute 15 très précisément. Le rappeur strasbourgeois se laisse alors aller à deux de ses pêchés mignons : l’éloge de son épouse, la chanteuse Wallen, et le name-dropping littéraire. « OK, Wallen est Elsa, moi, Louis Aragon » lance-t-il au cours d’une tirade sur l’Eldorado parisien et l’amour fusionnel (ou autre). Mais avant même que la formule puisse être digérée par l’auditeur, Abd Al Malik glisse une petite phrase en arrière plan – « C’est pour rire ! » – comme pour désamorcer gentiment l’énormité de la comparaison. Ce genre de précision aurait presque pu être inséré dans chaque couplet de son précédent album, Dante, disque dont les contorsions cérébrales tournaient parfois à la vaine digression (« Gilles écoute un disque de rap et fond en larmes« , c’est pour rire ?). Coincé entre la malveillance du microcosme rap et les lauriers périssables de la presse respectable, Abd Al Malik aurait-il réalisé que si le savoir est une arme, on peut aussi se tirer des balles dans le pied avec ?

De fait, Château Rouge est une rupture presque complète avec les trois disques qui l’ont précédé. En partance de son groupe NAP, Abd Al Malik s’est affirmé dans la France de l’après-11 septembre comme un post-rappeur modéré, lettré et humaniste. Une démarche qui lui a permis de décrocher un vrai baccalauréat médiatique et plusieurs récompenses symboliques (à ce jour, il a quatre Victoires de la Musique au dessus de sa cheminée). Même si Château Rouge compte toujours son lot de monologues touffus, le rappeur se défait de la cape un peu pesante de poète urbain pour prendre une route moins écrite, plus instinctive – et finalement beaucoup plus agréable. A ce titre, il signe un disque courageux et risqué : pas sûr que tous ses fans s’y retrouvent, pas sûr non plus que les sceptiques basculent enfin de son côté.

La vision apportée par son réalisateur, le touche-à-tout canadien Gonzales, joue un rôle crucial dans ce virage artistique. Dans Château Rouge, Abd Al Malik semble lâcher prise avec ses velléités d’auteur pour laisser une tierce personne prendre le contrôle de sa voix. Difficile de deviner les motivations de Gonzales – déjà impliqué dans une aventure comparable avec TekiLatex sur l’album Party de Plaisir –  mais le geste a de l’allure. Sous sa direction, Abd Al Malik se transforme en chanteur de variété cosmopolite, téléporté dans un idéal sonore qui se situerait quelque part entre 1987 et 1991, et légèrement troublé par la découverte de Kid Cudi (« Le Meilleur des mondes » et sa presqu’imitation). Sur des arrangements synthétiques à la limite de l’ironie, il privilégie aux démonstrations rhétoriques des refrains lunaires (« Néon »), des phases épurées (« Miss America ») et même quelques couplets interprétés dans un anglais ouvertement maladroit, possibles tentatives d’exportation de son style so frenchy vers les pays anglophones. A l’opposé des orchestrations music hall de la période Gibraltar/Dante, Abd Al Malik choisit l’inattendu, et cette nouvelle étape discographique dessine chez lui une trajectoire artistique finalement beaucoup plus ambitieuse qu’il n’y paraissait jusqu’alors. (On en viendrait presque à regretter que l’aîné MC Solaar n’ait pas lui aussi croisé son Gonzales dans la foulée de Prose Combat.)

Château Rouge établit clairement qu’Abd Al Malik sera toujours une éponge à influences. A l’époque NAP, ses modèles étaient visibles à l’œil nu – voir pour ça l’omniprésence de Mobb Deep et Capone-N-Noreaga dans La Fin du Monde. Quand son rap s’est teinté de chanson, le mimétisme avec Jacques Brel est devenu presque embarrassant. Maintenant que le marionnettiste Gonzales a fait de lui un mélange de rap, de traditions africaines et de pop bizarroïde, Abd Al Malik semble accepter sa destinée : celle d’être un interprète malléable et évolutif selon l’inspiration d’un autre. Et immédiatement, les perspectives paraissent infinies. Qui proposera bientôt sa propre vision d’Abd Al Malik : Gaétan Roussel ? Camille ? Sébastien Tellier ? RedOne ? Rick Rubin ?! Pour l’Abd Al Malik nouveau, Château Rouge réussit un pari essentiel : nous donner envie de découvrir l’Abd Al Malik de demain.


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