Uh Huh Her

Uh Huh Her

PJ Harvey

17 / 20 2004 Island Album / CD

Chronique de Vamos (Xsilence) 19 / 20

Posté le 11/12/2008
Pour vous parler de mon amour pour la plus séduisante que jolie Polly Jean Harvey, j'ai choisi d'évoquer Uh Huh Her, un disque que je trouve un brin sous-estimé. C'est un disque particulier pour moi, puisqu'il s'agit du premier dont j'ai vécu la sortie, ayant découvert la dame en 2002. J'ai donc pu me forger mon propre avis dessus, d'autant que cet album était attendu après Stories From The City, Stories From The Sea, qui avait divisé son public.
Je me souviens des photos qui ornaient la presse à la sortie de l'album. On y voyait une Polly Jean d'une maigreur maladive, au maquillage maladroit et les cheveux ébouriffés cachant ses yeux. Associées aux rumeurs concernant un retour aux sources, on pouvait s'attendre à un album qui tranchait avec l'apaisement de son opus précédent. C'est effectivement le cas, même si le retour aux sources se révèle finalement infondé, PJ dévoilant une nouvelle facette de son art.


Uh Huh Her s'ouvre sur le très bon "The Life And Death Of Mr. Badmouth", qui se révèle assez surprenant. On retrouve la façon unique de PJ de gratter sa guitare, et son son lourd et rugueux. Mais celui-ci est allégé par des refrains habillés d'électronique, somme toute assez aériens. "Shame" est aussi originale, relativement dépouillée et portée par la voix de PJ. Cette introduction reflète la direction musicale de l'album. Elle a opté pour de la diversité et on retrouvera plusieurs genres sur l'album, dont certains assez nouveaux. Du folk apaisé de "The Desperate Kingdom Of Love" et "No Child Of Mine" au rock teigneux de "Who The Fuck", en passant par l'electro-lo-fi de "The Slow Drug" ou les percussions exotiques de "It's You", l'artiste du Dorset fait preuve d'une aisance et d'une maîtrise impressionnante. Ces compositions sont assez courtes, les surprises se succèdent rapidement malgré le tempo général assez lent de l'album.
Mais ce qui m'a vraiment séduit dans Uh Huh Her est ce qu'il exprime. Ce sont tout d'abord ses paroles qui m'ont scotché. Tout l'album traite du sentiment amoureux, et évite les thèmes du sexe ou de la solitude, ainsi que les portraits glauques. PJ prend le rôle d'une amante coquine sur "The Letter", demandant à son petit ami de lui écrire pour l'exciter. Mais il s'agit bien du seul texte qui ne soit pas sombre. Tous les autres semblent avoir été écrits après une rupture voulue mais malgré tout difficile à surmonter. Polly Jean assume cette rupture en se rappelant les mensonges de son ex, et le met en garde contre la solitude qui le guette ("The Life And Death Of Mr. Badmouth"). Elle refuse aussi d'être une poupée aux mains de son amant. Maître de son corps ("Who The Fuck ?"), encore plus de son destin et de ses envies de fougue ("Pocket Knife"), elle n'en reste pas moins marquée par la déception, et surtout éperdument amoureuse (peut-être plus du sentiment que de son fiancé). Elle se sait pathétique quand elle court derrière un amant qui ne veut plus d'elle ("Shame", "It's You"), ou quand les souvenirs lui embrouillent l'esprit (la chanson du couple sur "Cat On The Wall"). Mais malgré tout, elle continue désespérément à rechercher l'amour, malgré les déceptions, les dépressions ("The Darker Days Of Me And Him"), et ce avec l'espoir de ses dix-sept ans. Maudits soient les hommes, et encore plus maudit soit son besoin irrépressible d'amour
J'ai vraiment été très touché par ses textes très justes et sincères, qui font partie des meilleurs de sa carrière à mon sens. Le style de PJ est vraiment très beau, sobre et pudique, concis et utilisant les images avec parcimonie mais précision. Sa plume est vraiment acérée, clairvoyante et est un très beau témoignage féminin. Mais j'ajoute que sur plusieurs morceaux où elle n'emploie pas ‘he' ni ‘she', ses textes dépassent les sexes, et même les hommes peuvent s'y reconnaître, en particulier sur "Shame", vraiment splendide, par sa sobriété et sa froide lucidité pathétique. Ces textes sont d'une manière générale absolument pas écorchés ni rageurs. Je dirais que sur cet album, PJ semble morose et résignée, affichant une froideur et une lucidité hors-norme. Les mélodies suivent ce constat : amères et toutes en retenue, elles ne sont pas aussi douloureuses que ce à quoi elle vous avait habitué. Cette impression est, je trouve, renforcée par la production de Uh Huh Her. Celle-ci semble réduite au minimum syndical. La section rythmique est très discrète, les guitares sont mises en avant mais ne sont pas vraiment bruyantes, laissant toute la place à la superbe voix de PJ et ses impresionnantes modulations. Même sur les titres les plus énervés, on ne ressent pas vraiment de rage, mais plutôt un bref coup de sang (exception faîte de "Cat On The Wall"). L'album est assez silencieux, ou plutôt ouaté. Son écoute me procure une étrange sensation de dépouillement, on dirait que PJ est vraiment isolée dans sa villa du Dorset, hors du monde et près de la nature.

La grande qualité des textes et la production homogène du disque sont donc le ciment qui relie les différents styles utilisés par Polly Jean, et assurent finalement une grande cohérence à l'album. Uh Huh Her se révèle bien moins bouleversant que la plupart de ses prédécesseurs, mais il me semble que cela est voulu. La distance qu'elle a pris sur ce qu'elle a vécu lui a permis d'aboutir sur ces ambiances pessimistes, moroses mais toutes en retenue, qui m'ont vraiment troublé et me fascinent toujours. Cet album est bien à la hauteur du reste de sa discographie : je ne saurai dire s'il est le meilleur, mais c'est celui vers lequel je reviens le plus souvent, attiré par son désespoir subtil, qui tranche avec la rage déchirante à laquelle elle nous avait habitués.
Et rétrospectivement, cette retenue dans les sentiments exprimés m'impressionne encore plus lorsqu'on sait que le bouleversant White Chalk allait lui succéder. Polly Jean est maîtresse totale de sa musique, de ce qu'elle veut exprimer, et chacun de ses albums possède sa singularité qui le rend passionnant. Vraiment une artiste d'exception.

Retour à l'accueil