Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Souvenez-vous il y a environ deux-trois ans, Houston avait engrangé un buzz phénoménal. Devenue un temps la capitale du Dirty South, de nouvelles têtes originaires de cette ville ont profité de cette surexposition pour éclater au grand jour en surfant sur la mode du ‘screwed and chopped’ (Slim Thug, Mike Jones, Paul Wall, Chamillionnaire,…).
Puis les projecteurs se sont braqués vers la Floride, sur la ville cosmopolite de Miami, avec des artistes établis tels que Pitbull, Trick Daddy, Trina, l’assourdissant DJ Khaled… Miami est le carrefour caribéen idéal entre les Etats-Unis, Cuba, Porto Rico et les pays d’Amérique latine, une destination de rêve pour tout vacancier en quête d’exotisme, immigrés clandestins hispaniques et trafiquants de drogue.
Dans ce vivier de gros poissons en tout genre, communément surnommée Vice City, Rick Ross a propagé sa réputation depuis son Port of Miami en 2006, grâce à ses classiques « Hustlin’ » et « Push It ». Pour asseoir sa notoriété plus que quiconque, le rappeur fait part de son nouvel arrivage, Trilla, en référence au célébrissime Thriller de Michael Jackson.
Comme l’indique son single « Speedin’ » (feat R Kelly et produit par The Runners), le train de vie de millionnaire de Ricky Ross en cette période faste fait preuve de plus de dynamisme, ce qui se ressent particulièrement au niveau de son flow, bien plus accéléré et énergique que sur sa première cargaison. Fini de revendre sa came dans les quartiers chauds, il mène maintenant une existence typique d’un grand ponte de la mafia floridienne, avec tous les clichés inhérents à cette richesse dégoulinante qu’il étale abondamment sur « The Boss » (feat T-Pain), « This Is The Life » (feat Trey Songz) et « Billionnaire » (avec au passage un clin d’œil à la vedette frenchy des San Antonio Spurs, Tony Parker).
L’argent agit sur lui comme un aimant et lui provoque même du plaisir, « Money Make Me Come » parle de cette ambiguïté indécente sans pour autant nous satisfaire de ses réjouissances. Rien de spécial à signaler au sujet de « Reppin’ My City » avec ses protégés Brisco et les Triple C (pour Carol City Cartel), l’habituel morceau marquant son territoire d’appartenance. Rick Ross a changé de statut, ce n’est plus le hustler que l’on a connu précédemment, il est devenu une sorte de Picsou (Scrooge McDuck, NdT) du ghetto.
Sérieusement, un des points sur lesquels Rick Ross s’est beaucoup amélioré, en plus de son phrasé, c’est l’écriture. Certes il ne rivalise pas d’originalité dans les sujets qu’il aborde mais dans la façon d’en parler. Il nous arrive même de lui prêter des vrais talents de lyriciste par exemple lorsqu’il se confie personnellement sur « This Me », servi par un superbe instrumental de DJ Toomp. À ce propos, le choix de ses instrus est un facteur fondamental à tenir en compte sur cet opus, à commencer par le banger imparable « All I Have In This World » avec Mannie Fresh bien frais en feat et à la prod.
Les membres de la Justice LEAGUE signent la majeure partie des meilleurs morceaux de Trilla. Ce sont eux qui apportent des gammes de samples soulfuls dans cette vibe floridienne sur le fédérateur « Luxury Tax », avec justement des invités prestigieux comme Lil Wayne, Young Jeezy et Trick Daddy, et « We Shinin’ », cette fois seul. Le boss de Miami laisse sa BMW Série 7 au garage, préférant sa limousine de luxe pour écouter sa « Maybach Music » et partager son cigare de la Havane avec son ancien patron de Def Jam, l’american gangster Jay-Z.
Et chose incroyable, l’interlude de DJ Khaled est entièrement écoutable. Par contre les Cool & Dre sont aux abonnés absents.
À l’heure où sont écrites ces lignes, Rick Ross peut d’ores et déjà accrocher dans sa villa le second disque d’or de sa carrière, gracieusement décerné par la RIAA. Parler d’argent et de sa corpulente opulence pour se faire plus d’argent encore, sur des productions à sa véritable mesure (c’est-à-dire lourdes), c’est le credo de Ross. Avec quand même pas mal de titres cross-overs (dont l’assez bon « Here I Am » feat Nelly & Avery Storm) et de répétitions dans les thèmes, ceux d’une vie exagérément luxueuse qui fait fantasmer.
Des baisses de régime sont à déplorer sur quelques tracks, spécialement « Money Make Me Come » et « This Is The Life » qui auraient pu figurer sur Port of Miami. Trilla fait l’apologie d’un matérialisme qui frôle la surenchère et contient de gros bangers, certes pas aussi puissants que « Hustlin’ » mais compensés par de nets progrès point de vue fond et forme. Avec sa silhouette imposante, Rick Ross conserve sa place de rappeur le plus influent de Miami, laissant peu de marges de manœuvre aux rookies Plies et Flo Rida.
Chronique de Mehdi (Abcdr du Son)
Maintenant que Rick Ross s’est affirmé comme l’un des rappeurs les plus intéressants de sa génération après avoir livré deux albums d’excellente facture coup sur coup, Trilla, son deuxième opus, est considéré comme son coup d’épée dans l’eau. Même si on peut difficilement nier que Rick Ross avait là sorti son disque le moins abouti, il n’en demeure pas moins qu’il est plus simple aujourd’hui de le voir avant tout comme une transition, celle-là même qui a permis à Rick Ross de s’affranchir du statut de grossiste de Miami pour endosser le costume d’American Gangster après lequel il courait. À la sortie du disque, l’avis général consistait à dire que Rick Ross était parvenu à asseoir sa position de rappeur bankable grâce à une batterie de singles qui réussirent le tour de force de sauver un album démuni de personnalité, comportant par ailleurs des facilités d’écriture difficilement pardonnables. Objectivement, cet avis n’était pas loin de la vérité.
À la sortie de Teflon Don, le magazine américain XXL s’était amusé à décortiquer le disque afin de faire ressortir des chiffres surprenants. Pour un total de 47:17 minutes de musique, Rick Ross rappait seulement 23 minutes et conviait 15 invités au cours des 11 pistes présentes sur l’album. Alors que, pour n’importe quel autre rappeur, ces chiffres donneraient l’impression à un auditeur d’écouter une compilation, Rick Ross ne se faisait éclipser par aucun de ses invités (d’ailleurs, qui se souvient que Styles P et Gucci Mane sont présents respectivement sur « B.M.F » et « M.C Hammer » ?), se permettant même des mises en scènes épiques (« Mayback Music 3 ») à faire pâlir Jay-Z.
La configuration était identique à l’occasion de Trilla, seulement Rick Ross n’avait pas encore conscience de l’ampleur de son personnage. Alors que sur les albums suivants les collaborations extérieures viennent simplement en renfort, elles sont ici davantage présentes pour lui confiner une certaine crédibilité (voir l’interlude de DJ Khaled qui fait l’apologie du rappeur et vante son passé crapuleux), quand il ne s’agit pas d’adouber un rappeur qui cherchait encore sa place (voir la présence de Jay-z sur « Maybach Music » que Ross cite en plus dans deux autres morceaux, cherchant à tout prix son appui). Les morceaux conviant des chanteurs au refrain sont littéralement phagocytés par ces derniers et, qu’il s’agisse de R Kelly, Trey Songz, T-Pain ou de sa copie conforme Ebonylove, le but premier était bel et bien de consolider une position encore fragile et, surtout, de ne pas quitter les charts après le carton réalisé par « Hustlin ».
Toutefois, au milieu de cette succession de morceaux calibrés et d’invités disparates, Trilla annonçait bel et bien l’orientation qu’allait prendre Ross avec Deeper than rap, ce savant mélange entre instrumentaux épiques et samples de soul qu’il semble aujourd’hui pouvoir utiliser à volonté. Avec un œil qui semblait toujours dirigé vers l’auteur du Blueprint et sa réussite éclatante, le Boss n’hésitait pas à convier Bink!, à l’occasion d’un « We shinin » feutré qui tranche violemment avec les productions musclées des Runners et de Drumma Boy qui l’entourent. Mieux, c’est également cet album qui marque le début de la relation entre le rappeur et J.U.S.T.I.C.E League. Ce trio de producteurs, qui a largement contribué à créer l’atmosphère si particulière qui habite les dernières livraisons de Richie Rich, plaçait quatre productions qui, avec celles de Toomp et de Bink!, coïncidaient avec les meilleurs moments du disque. Parmi ceux-là, on notera forcément « Maybach music », premier volet d’une série en cours qui fait désormais figure de signature pour le duo Ross/J.U.S.T.I.C.E League, et « Luxury Tax », posse cut imparable totalement marabouté par Lil Wayne.
A l’image de « I’m only human », dernière piste au cours de laquelle William Roberts prend rapidement le dessus sur Rick Ross, ce deuxième album avait permis à Rozay de nous donner quelques indications quant à ses réelles motivations. Personne ne s’en doutait mais, à l’époque, le meilleur était encore à venir.