Take Care

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 12 / 20

Posté le 15/11/2011

Est-il encore nécessaire de vous présenter Aubrey ‘Drake’ Graham ? Le rappeur canadien le plus populaire depuis Snow dans les années 90 ! Cela m’évitera d’écrire un paragraphe d’introduction pompeux sur la poule aux oeufs d’or de Lil Wayne… En parlant d’or, la pochette de Take Care en suinte et au milieu de ça, Drake a l’air de s’ennuyer royalement. De là à dire que ce second album est chiant comme la pluie, mmh, je n’irai pas jusque là.

Sans surprise, le Young Money Millionaire nous ressert un concentré d’emo-rap élaboré par son producteur/ingé son fétiche Noah ’40’ Shebib, qui le suit comme son ombre depuis sa mixtape So Far Gone, ainsi que T-Minus. Chaque action qu’il décrit devient alors très émotionnelle, mélancolique (pour ne pas dire déprimante), comme dans les films Twilight. Quand on écoute « Shot For Me« , « Crew Love« , « Marvin’s Room« , « Doin’ It Wrong » (avec monsieur Stevie Wonder à l’harmonica), bref durant la moitié du disque, on a cette impression de vivre des moments comateux en slow-motion, quand le temps se ralentit avec la bande-son étouffée et la vision qui devient embuée. Toute cette douceur ramollie et rosée comme du marshmallow pour narrer sa recherche de l’âme soeur et ses déceptions, en confondant strip-club et agence matrimoniale.

Les raps de Drake viennent troubler cette torpeur relativement assommante, parfois avec quelques bons morceaux dénués d’arrangements pop (« Under Ground Kings« , « HYFR » avec Weezy ou l’émorne « Lord Knows » feat Rick Ross et produit par Just Blaze). Et l’intervention d’Andre 3000 sur « The Real Her » est une bénédiction, idem pour l’impressionnant Kendrick Lamar sur l’interlude « Buried Alive« . On ne pourra pas en dire autant de la perf de Nicki Minaj sur « Make Me Proud« . L’aigreur de la voix de Drizzy n’a d’égal que l’amertume de ses lyrics, son flow, un compromis entre Lil Wayne et Kanye West, ou même R Kelly pour cette habileté à passer du chant (sans autotune) au rap. Bien que les progrès au chant soient notables il est vrai, Drake se fait cependant manger par les révélations Frank Ocean et The Weeknd, qui lui participe à deux tracks (« Crew Love » et le morceau final « The Ride« ).

Les peu nombreuses ellipses r&b que l’on retrouve sur « Cameras » (avec en fond un sample de « Callin You » de Jon B) et plus particulièrement « Look What You’ve Done » (prod. Chase N Cashe) redonnent plus de texture à Take Care quand la plupart des autres morceaux édulcorés vous paraîtront trop fades. « Take Care » aussi redonne un peu de vie grâce à cet instrumental dance signé Jamie xx et l’apparition de son amourette d’un jour Rihanna.

Par rapport à Thank Me Later, le style de Drake s’affirme sensiblement (le mot est faible) sur cette suite plus personnelle, dont le mérite revient évidemment au producteur Noah Shebib. Car c’est bien lui qui permet à l’ancien acteur Aubrey Graham de jouer son meilleur rôle, celui d’un wanna-be-a-platinum-rapper à la recherche de l’amour. Touchant.


Chronique de JB (Abcdr du Son)

Posté le 05/12/2011

Quelque chose n’allait pas dans Thank Me Later. Sorti en 2010, le premier album de Drake devait être le point d’orgue d’une montée aux enchères qui avait fait du Canadien, gueule d’ange aux refrains imparables, le nouveau prototype du rappeur rentable. L’engouement reposait sur un coup d’essai, la mixtape So Far Gone, hybridation impressionnante entre rap sensible et R&B minimal. Production épurée, songwriting charmeur, va-et-vient maîtrisé entre auto-ovation et coup de mou : autant d’ingrédients qui seront présents, bien alignés, dans Thank Me Later. Mais un casting ostentatoire et un bouclage hâtif alourdiront légèrement l’apesanteur de ce premier album. Sans être une profonde déception, Thank Me Later ressemblera à un processus d’embauche un peu rigide pour valider l’intronisation de Drake dans le carré des rappeurs millionnaires. Mission accomplie malgré tout : à l’heure où sort Take Care, son deuxième long format, il est l’un des artistes les plus diffusés sur les radios US.

C’est le moment qu’il a choisi pour sortir un disque à la hauteur de l’épatante promesse qu’était So Far Gone. Brillant de cohésion, Take Care est une réussite intégrale, inspirée jusque dans ses titres coupés au montage (les excellents « Club Paradise » et « Free Spirit », malheureusement absents). Drake ne reproduit pas le miracle So Far Gone, il l’améliore. Rappeur appliqué, vocaliste fiable, le Canadien est avant tout un excellent créateur d’atmosphères. Il confirme son goût pour les ambiances suspendues, comme si sa musique n’existait que dans un temps imaginaire, figé un soir de réveillon à minuit une, quelque part au fond d’un club où le commun des mortels n’entrera jamais. En prime, son instinct mélodique ne connaît aucune faille. Drake a une facilité désarmante pour incruster dans nos têtes des petits gimmicks attachants : le refrain cœur-léger de « Headlines » ou celui bégayant de « Make Me Proud » sont irrésistibles. Son principal défaut est peut-être son passé. Avant la musique, Aubrey Graham (son vrai nom) était acteur de sitcom. Et même si son rap a des allures de journal intime audio, Drake semble toujours avoir un pied dans la comédie, qu’il la joue romantique, amer ou rappeur stricto sensu. Mais même ce trait de caractère un peu artificiel finit par être cohérent – après tout, sa musique n’évoque que futilités de l’existence et illusions du succès.

« Take Care est une réussite intégrale, inspirée jusque dans ses titres coupés au montage. »

Le succès, justement, a fait du bien à Drake : il est aujourd’hui en mesure d’imposer ses choix. Exit les collaborations attendues de Thank Me Later : dans Take Care, chaque invité prolonge l’esthétique vaporeuse de l’album. The Weeknd, Kendrick Lamar, Andre 3000 et Jamie xx partagent un dénominateur commun, à la fois aventureux et intérieur, qui fait le lien avec Drake. Leur imbrication dans le paysage doit bien sûr énormément à la production de Noah « 40 » Shebib et T-Minus, dépositaires de ce son abstrait et élégiaque, marque de fabrique de leur collectif October’s Very Own. L’attention portée aux détails sonores est remarquable. Prenez l’insert téléphonique qui déclenche le refrain de « Marvins Room » – simplissime mais indispensable à son équilibre. Ou ce solo d’harmonica (joué par… Stevie Wonder) dans « Doing It Wrong », instrument d’un autre temps isolé au milieu d’un brouillard synthétique. Et puis il y a ces placements réguliers de samples en arrière plan (DJ Screw, Jon B, SWV…) qui viennent expliciter discrètement les origines du style Drake. Cette réalisation exigeante confirme que Drake n’est en fait pas un artiste solo, mais un groupe – particularité qui les rapproche un peu plus d’une de leurs influences majeures : Sade, dont l’univers inclassable et intimiste forme avec l’équipe « OVO » une filiation évidente.

« Mes quinze minutes de gloire ont commencé il y a une heure », disait Drake dans son premier album. La formule traînait un drôle de double sens : quatre quarts d’heure de gloire, ce n’est rien d’autre qu’un début, pas un accomplissement. Un album plus tard, Drake s’inscrit dans la durée. Avec Take Care, il s’affirme comme l’un des talents les plus singuliers du rap contemporain, un artiste dont les moyens logistiques sont au service d’une vision nette et assumée titre après titre. Ne manquez pas la relecture hallucinée de Take Care par le texan OG Ron C, elle distord les étrangetés de l’album tout en amplifiant sa dimension immersive. Cette réinterprétation du disque, au même titre que d’autres reprises et parodies déjà parues, en souligne un peu plus le triomphe.


Chronique de Simon (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 16/12/2011

Que peut-on encore dire d’un Take Care dont on a à peu près tout dit, tout analysé, et surtout tout encensé : que Drake accomplit là le chef-d’œuvre de sa jeune carrière ? Sans doute oui. Que ce troisième disque – à l’image de la série Tha Carter de Lil Wayne – finit de consacrer un artiste qu’on savait déjà bourré de talent ? C’est indéniable. On ne vous étonnera pas en nous rangeant d’emblée du côté des admirateurs, car le constat est clair : Take Care est l’un des tout gros morceaux de l’industrie r’n’b en 2011, si pas le meilleur.

Déjà, ce disque est un constat en lui-même : aujourd’hui écouter du r’n’b est redevenu cool. Mieux, c’est devenu classe, et gaffe à ceux qui ne suivent pas le mouvement. Qu’on parle ici de The Weeknd, de Frank Ocean ou de The-Dream, les voix de velours et les attitudes de lovers bling bling sont subitement devenues l’apanage des gens distingués, là où on taxait tout amateur des Boyz II Men de blaireau il y a trois ans. La roue tourne et c’est toujours la même rengaine : les cons d’hier sont les héros de demain. Enfin, ce qui est sûr c’est que sur deux ans l’émulation stimule des vocations absolument admirables. Drake a tout de cette success story. Pourtant on avait été prévenus avec le carton provoqué par Thank Me Later l’an passé, le Canadien s’imposait comme le nouveau big boss du r’n’b façon Cash Money Records. Lil Wayne n’était jamais loin pour cadrer son poulain dans la lumière des projecteurs.

Avec Take Care il devient sans doute plus indépendant, tire la couverture de son côté du lit, et vole enfin de ses propres ailes. Ça se sent dans son flow de emcee, plus détaché de l’image de celle de son boss Lil Wayne, bien que la filiation demeure évidente, et dans sa manière de jouer son rôle de Chat Potté qui miaule – se rapprochant avec talent d’un The-Dream en pleine possession de ses moyens. Malgré tout, on reste persuadé que c’est bel et bien du côté des productions que le Drake nouveau a gagné en envergure. On connait peu Noah "40" Shebib, mais force est de constater que sans lui, Take Care n’aurait pas la même saveur. Déjà habitué à des productions minimalistes depuis son dernier disque, Drake gagne en tristesse, en profondeur de jeu grâce au travail millimétré de ce nouveau crack de la prod. Shebib taille des productions qui étirent au maximum toute la personnalité du Canadien sur ce disque : ça respire, c’est léché et extrêmement dynamique. Bref, ça défonce.

Malgré sa longueur extrême et ses quelques petites faiblesses, Take Care est un disque plein, une plaque totalitaire qui ne laisse pas beaucoup de place à la contestation. Le genre d’effort qui place son géniteur dans la catégorie des intouchables. Et ici on ne vous parle pas d’Omar Sy. Écoute obligatoire.


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