Depuis

Chronique de Bahi (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 19/07/2012

Il faut bien l'avouer, la reformation de groupes est un exercice délicat qui a vu beaucoup d'ex-futurs compagnons de scène se casser les dents. Chocs des égos, choix musicaux douteux, appât du gain et autres prises de bec ont souvent eu raison de l'engouement généré par une probable réunification. Celle de Triptik a été mûrement réfléchie et articulée autour de trois personnes, des trois membres fondateurs de ce groupe qui en ont inspiré plus d'un. Près de dix ans après leur dernière sortie, Drixxé, BlackBoul (appelez le Greg Frite maintenant) et Dabaaz reprennent du service le temps d'un nouvel album intitulé Depuis. Et il est vrai que depuis la dernière fois, les temps ont changé, tout comme le discours. La paternité, la trentaine, l'amour, un nouveau statut dans le rap et une nouvelle envie sont désormais dans les phases des deux emcees. Toutefois, la musique ne s'est jamais arrêtée pour eux, et comme le dirait Dabaaz d'entrée sur « Ca fait plaisir » : Pas de fat come-back parce qu'on est jamais partis. Inutile de dire que ce retour était attendu de pied ferme, et rassurez-vous, l'attente valait le coup.

Contrairement à la plupart des reformations « d'anciens », Triptik ne s'est pas replié sur des recettes d'antan. Au contraire, les trois compères ont ouvert leurs portes à des nouveaux venus (et pas des moindres) comme 3010 ou Deen Burbigo. Mais ce nouvel EP puise sa force dans ce qu'a fait la force du trio auparavant : des flows décalés avec des rimes folles jonchées sur des instrus puissantes et éclectiques. Les premiers singles de l'EP, « Ca fait plaisir » et « Papa », illustrent parfaitement cette force, ce quasi paradoxe qu'est le rap de Triptik. Du rap de trentenaire comme on pourrait le dire, mais alors du très bon rap de trentenaire. Et pas du trentenaire qui veut faire croire qu'il est encore un gangster, qui fait de la soupe électro pour mettre du beurre dans ses épinards. Rien de tout ça. Ici, on a du trentenaire qui fait le musique qu'il aime, comme il l'a toujours aimé, avec les jeunes qu'il aime. En bref, Depuis est un disque qui respire la sincérité et le plaisir, et confirme le talent de ce trio qui s'est bonifié au fil des années. Et comme le bon vin, Triptik nous enivre avec des sonorités fraiches, étonnantes et facétieuses, mais il nous donne également l'envie d'en goûter encore plus. Et de fait, cette petite dizaine de pistes, aussi bonnes soient-elles, nous laissent un peu sur notre faim. Mais ne faisons pas les fines bouches, la cuvée Depuis est tout bonnement délicieuse. Garçon, vous nous en remettez un petit dernier ?


Chronique de Greg (Abcdr du Son)

Posté le 21/08/2012

Il y a des vieux cons qui trouvaient que les Triptik n’avaient jamais été meilleurs qu’ensemble et peut-être même à leurs débuts, étaient moyennement convaincus par leurs escapades en solo, prenaient plus de plaisir à réécouter « Triptik (Oïkatotshiba) » (sur L’ébauche), « Panam » (sur Microphonorama) ou « Hip-Hop » (sur TR-303). Pour ceux-là, ce nouvel EP pouvait être à double tranchant : d’un côté le plaisir de voir se reformer l’un des groupes les plus attachants du rap français, de l’autre la crainte d’une formule réchauffée ou, pire, trop éloignée de leurs bases de départ. Coup de bol : le trio a trouvé un point d’équilibre. Depuis est dans l’ensemble une réussite à saluer, même si tous les morceaux ne suscitent pas la même adhésion.

D’abord, un EP qui débute par une mise en jambes scratchée du KRS One de « 1, 2 Pass it » (intro qui se termine par un écho à l’un de leurs morceaux phares, « t.r.i.p.t.i.k. ») ne peut pas être mauvais. Surtout lorsqu’il se clôt (faussement en fait, car suit un morceau non crédité sans être caché – problème de sample ?) par une outro du même genre également signée DJ Gero.

Ensuite, Depuis a la bonne idée de jouer la carte de la diversité, même si c’est plus manifeste dans la couleur musicale que dans les thématiques des morceaux. De la célébration des retrouvailles enrobée de cuivres accrocheurs (« Ça fait plaisir ») à l’egotrip en mode battle sur fond de riff de cordes en chute libre (« Pas de doute »), de la love song décomplexée entamée par une voix soul langoureuse et paisiblement ponctuée par de discrètes notes de piano sur « La moitié de moi » à l’alliance synthé/guitare électrique et la rythmique rentre-dedans de « En haut » (et dans un autre genre, de « L’esprit du débutant », qui achève le EP sur une note épique), on passe par des ambiances bien distinctes, malgré quelques points communs (les voix pitchées ici et là). Drixxxé, dont on retrouve la touche (il utilise d’ailleurs le même sampleur qu’aux débuts du groupe), parsème suffisamment ses instrus de petites ruptures et variations pour qu’ils ne souffrent pas d’être trop linéaires.

Enfin, la complémentarité entre Black Boul et Dabaaz est toujours aussi évidente. Les deux partenaires ne se contentent pas de se partager leurs couplets en mode automatique ; à l’occasion ils entrecroisent leurs flows. Ils n’ont d’ailleurs pas à rougir de la comparaison avec Deen Burbigo et 3010, tous deux invités sur « Pas de doute », dominé par la prestation de Black Boul. Bref, ce retour sonne tout sauf artificiel ou opportuniste, de la part de rappeurs qui, ayant pris de la bouteille (dix ans déjà après le « J’ai passé l’âge » partagé avec Octobre Rouge…), s’autorisent à aborder des thèmes plus sérieux sans se départir de leur décontraction.

Plaisant, travaillé, Depuis augure bien de la suite, c’est-à-dire d’un album désormais fermement attendu. Quelques regrets nuancent cependant le tableau. D’abord, les scratches sont tellement appréciables quand ils arrivent (un cut de Xzibit remplace ainsi avantageusement tout refrain lourdingue sur « Papa », qui aurait risqué de plomber un morceau traitant avec justesse de la paternité) qu’on aurait aimé en trouver encore plus, particulièrement sur les morceaux musicalement les moins séduisants. Ils se seraient particulièrement bien accordés à l’instru old school, avec ses percus et ses clochettes eighties, d’un « Bande de followers » qui, malgré son charme rétro et l’humour du texte, est un peu trop décharné pour être pleinement efficace. Ils auraient aussi pu épicer « La moitié de moi » : s’il a le mérite de prendre à contre-pied la beauferie sexiste dont le rap n’est pas avare, le track souffre d’une certaine mièvrerie textuelle, accentuée par la caractère doucereux de la prod’.

Ces bémols n’empêchent pas Depuis de constituer une bonne pièce de plus dans une discographie qui, comme le rappe Black Boul, ne compte pas trop de cadavres. Les retours réussis ne sont pas si nombreux, les rappeurs (français) à bien vieillir non plus.


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