Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Il a beau avoir la barbe et les cheveux grisonnants, Large Professor n’a pas rangé sa MPC et son micro. Nous sommes en 2012 et le vétéran new-yorkais livre Professor @ Large, une nouvelle contribution avec toujours de bonnes formules pour prodiguer ses enseignements. Ceux qui se sentent l’âme d’un puriste version 2.0 pourront se pencher sur cet ouvrage aux méthodes conçu avec des méthodes d’un autre âge.
L’album démarre par le single « Keys to the City« , un morceau présentant Large Pro comme un sage veillant sur les fondations rap de la ville de New-York. D’emblée on constate que le dinosaure n’a pas encore fossilisé bien qu’il demeure scrupuleusement ancré sur les fondamentaux avec son flow de professeur de l’ancienne école. On pourra lui taxer une attitude trop conservatrice avec sa technique d’un autre temps, on ne boudera pas notre plaisir à l’écoute de « Kick Da Habit » et « Light Years« . Mais sans vouloir être méchant, ses instrumentaux se portent mieux quand ils restent en tant que tel, c’est-à-dire juste des instrumentaux (« Barber Shop Chop« , « Sun, Stars & Crescent » à-la-Pete-Rock et « Back In Time« ).
L’album prend plus de mesure lorsque d’autres intervenants viennent partager leur savoir-faire. Fruit du hasard, ils posent sur les instrus les plus inspirés. Busta Rhymes arrive sur « Straight From the Golden« , pas dévastateur mais c’est toujours bien de l’entendre sur des beats eastcoast (ce qui n’atténue en rien notre inquiétude au sujet de son prochain solo chez Cash Money), la doublette Cormega et Tragedy Khadafi représentent le Queens sur « Focused Up« , puis Mic Geronimo, Grand Daddy IU et un Lil Fame patraque… On rêvait de Nas mais c’est l’inverse qui s’est produit sur Life Is Good.
À la manière des films Marvel montrant un teaser de la prochaine superproduction à venir après le générique, Large Pro a placé à la fin de Professor @ Large la bombe « M.A.R.S. » de la formation CorMega/Action Bronson/Roc Marciano/Saigon. En espérant que cette formation deviendra un jour, un super-groupe de rappeurs (ou un groupe de super-rappeurs) à part entière tout comme les Slaughterhouse.
Chronique de Greg (Abcdr du Son)
En 2011, Large Professor n’avait pas chômé : il avait notamment cosigné un disque avec son collègue de longue date Neek the Exotic. En 2012, il aura été au four et au moulin. On l’a vu sur les devants de la scène, avec sa participation au Life is Good de Nas, qu’il avait invité sur deux de ses albums précédents et dont on sait qu’il a été en quelque sorte le mentor. On l’a aussi aperçu dans les coulisses, avec sa collaboration avec Gensu Dean, et ce clip où le professeur s’occupe de l’éducation musicale d’une jeune fille désabusée en lui relatant l’âge d’or du hip-hop. Il apparaît même, en tant que rappeur, sur « Catch The Throne » (suivez leur regard…), dans le premier des deux nouveaux albums de Public Enemy à sortir cette année. À quoi il faut ajouter ce nouvel opus en son nom propre, qui fait suite à The LP, sorti officiellement en 2009 mais enregistré en fait pas loin de quinze ans plus tôt.
Tout (sauf peut-être sa pochette, une réussite peu ordinaire) ramène évidemment Large Pro aux années 1990, de ses beats à son flow, de son travail de sampling à ses interludes instrumentaux (trois « instroludes », bizarrement concentrés dans la seconde moitié du disque d’où un certain déséquilibre). Tout, y compris une liste de featurings qui convie quelques vétérans du Queens, allant des valeurs sûres de l’exercice (Busta Rhymes, déjà présent sur 1st Class en 2002), à d’autres laborieusement sur le retour (Tragedy Khadafi, dont le blaze prend maintenant une résonance encore plus curieuse…), certains carrément disparus de la circulation (Mic Geronimo), d’autres jamais vraiment partis (Cormega). Le gros atout que ce bon vieux (pas tant que ça en fait, car malgré ses cheveux grisonnants il ne fait que friser la quarantaine) Xtra P a dans sa poche, c’est son sens de la boucle. Un sens toujours aussi malin, y compris quand il tape dans du classique pillé mille fois, comme le « Night on Bald Mountain » de Bob James, ou quand il puise dans une source qui rappelle aussitôt un classique du rap, comme le « E.V.A. » de Jean-Jacques Perrey (dont on retrouve ici un bout sur « Back in Time ») immortalisé par DJ Premier il y a vingt ans grâce à « Just to Get a Rep ». Si le New-Yorkais n’a jamais été un grand lyriciste, sa voix grave est accrocheuse et sa présence au micro plus qu’honnête, nettement supérieure à celle de la plupart des grands producteurs (de DiamonD à Pete Rock) s’étant risqué sur ce terrain. Il le prouve notamment sur « Straight from the Golden », exercice de style dans lequel il fait un solide sparring-partner à Busta Rhymes.
Xtra P fait donc ce qu’il sait faire : du boom-bap soigné et chaleureux. Sans excentricité, mais avec un savoir-faire bien rodé qui conjure tout ennui. Professor @ Large démarre ainsi en fanfare avec « Key To The City », rehaussé par le scratching de Rob Swift et accompagné d’un assez chouette clip. Il se termine par un posse cut plutôt efficace, sans être mémorable, qui semble là pour signaler que le pilier de Main Source n’est pas un has been aux yeux de générations plus fraîches, personnifiées par Action Bronson, Roc Marciano et Saigon. Personne ne doute que la légende de Large Pro est derrière lui ; et être l’un des producteurs les plus influents et respectés de l’histoire du rap, c’est quand même pas mal. Mais ce n’est pas seulement par charité envers la longévité et l’intégrité de Large Pro qu’on peut saluer cet album. C’est parce qu’il est, sans être enthousiasmant, tout simplement bon – au moins autant que ses solos précédents.