Paris Sud Minute

Paris Sud Minute

1995

Chronique de Jeff (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 11/01/2013

Malgré les 450 000 fans sur Facebook, malgré le partenariat avec Universal, malgré les tournées aussi incessantes que triomphales, malgré le buzz permanent depuis plus de deux ans maintenant, malgré les reproches passéistes, jamais le capital sympathie de 1995 n'aura été mis à mal, jamais le crew francilien n'aura donné l'impression de céder à l'empressement ou de vouloir brûler les étapes le menant à une consécration qui n'attendait pourtant que lui. Gérée en bon père de famille, la fine équipe ne s'est jamais laissée dépasser par ses ambitions, sortant deux EPs d'excellente facture histoire d'asseoir une réputation qui ne devait plus être confirmée que par un album, premier véritable cap à franchir.

Et c'est donc à une période où l'on pense davantage à la mine intersidérale qu'on va se mettre quelques heures plus tard (le 31/12) qu'a débarqué Paris Sud Minute. Comme si, pour la première fois de sa jeune histoire, la fine équipe voulait faire profil bas, comme si elle faisait tout pour que ce premier album fasse le moins de bruit possible, vite oublié entre la dinde de Noël et le mauvais champagne de la Saint-Sylvestre.

Ce serait mal connaître les lascars. Car comme d'habitude avec 1995, il n'y a pas de quoi être gêné. Bien au contraire. Paris Sud Minute, c'est un joli monolithe old school qui reprend les recettes testées avec succès sur La Source et La Suite. Revival 90s plus assumé que jamais, boom bap détonnant à tous les étages, chansons qui racontent des histoires plutôt que de débiter de la punchline à tout prix, rimes finaudes et ambiance globale très "peace, love, unity and having fun".

D'ailleurs, de ce côté-là, on peut comme d'habitude compter sur Hologram Lo pour faire vibrer notre fibre nostalgique, celle qui nous rappelle une époque on où on chérissait comme la prunelle de nos mirettes nos disques de Beat de Boul, la Scred Connexion ou le Supreme NTM. Sans oublier les références au rap US, toutes côtes confondues.

En fait, dès la première écoute, la véritable satisfaction doublée d'une agréable surprise, c'est le nivellement par le haut remarqué dans les flows. Longtemps, le filiforme Sneazzy West et le remuant Nekfeu ont joué les locomotives lyricales, éclipsant quelque peu Alpha Wann, Areno Jaz et Fonky Flav'. Mais sur Paris Sud Minute, c'est réglé sur la même longueur d'ondes que le 'un double neuf cinq' avance. Et cette cohérence fait d'autant plus plaisir à entendre qu'elle est régulièrement mise au service de titres qui n'ont souvent rien à envier aux meilleures productions estampillées 90s.

Et donc, on se retrouve avec un album qui joue contre vents et marées la carte de la continuité, ce qui aura autant le don de plaire aux fans de la première heure que d'exaspérer les haterz. Car si on peut se réjouir de voir 1995 creuser un sillon et asseoir un peu plus encore sa place de leader dans une catégorie revivaliste où, il faut bien l'avouer, la concurrence hexagonale ressemble à une Liga qui court après le Barça, on a également hâte de voir quelle est la marge de progression stylistique des six français. Et là, c'est Alpha Wann qui apporte la réponse à nos interrogations dès l'introductif "Big Bang Théorie": "Dans leur jeu merdique, ils pensent que c’est l’heure du verdict, ne jugez pas encore /On n'est qu’à la première brique, on commence les fondations de l’empire."


Chronique de David² (Abcdr du Son)

Posté le 05/04/2013

Le groupe n’a cessé de le répéter lors des nombreuses interviews accordées pour la sortie de Paris Sud Minute : les deux EPs qui ont précédé ce premier album ont davantage été un moyen de se tester qu’une fin en soi. Sans aller jusqu’à les renier, leur statut expérimental est ainsi volontiers assumé par leurs auteurs. Il n’en reste pas moins que La Source et La Suite, au-delà de toutes les bonnes choses qu’ils laissaient entrevoir, brillaient avant tout par leurs importantes disparités. Et que l’on pouvait légitimement se demander si 1995 était bien capable de tenir la distance sur un long format. Paris Sud Minute apporte à cette question une réponse encore mitigée certes, mais aussi sacrément déconcertante pour quiconque avait tiré un trait sur le crew parisien quand celui-ci semblait définitivement incapable de concrétiser sur disque les espoirs entretenus par ses premières apparitions sur la toile.

« Big bang théorie ». L’introduction est habile. D’abord parce qu’elle fait écho à l’explosion précoce d’Un-Neuf-Neuf-Cinq tout en supposant un nouveau départ qui fait table rase du passé, ou du moins l’assimile pour mieux aborder la suite. Ensuite parce qu’elle montre que mener une vie à cent à l’heure, telle qu’elle sera décrite dans le morceau éponyme ou encore dans « Jet lag », ne fait pas oublier au groupe qu’il n’en est encore qu’à ses débuts : « Dans leur jeu merdique ils pensent qu’c’est l’heure du verdict, ne jugez pas encore, on n’est qu’à la première brique« . Or cette prise de conscience est probablement sa plus grande qualité à l’heure actuelle, et ce qui lui permet d’être en constante progression. Là où cette entrée en matière se montre moins avisée en revanche, c’est dans son étrange façon de refléter le reste de l’album : DJ Lo’ et Alpha Wann y sont impériaux, Nekfeu et Sneazzy West tiennent la barre, Areno Jaz et Fonky Flav y sont… absents. Un constat qui s’étendra plus ou moins à la majeure partie du disque, voire à sa totalité en ce qui concerne le premier cité.

Car plus que jamais, Paris Sud Minute montre à quel point Hologram Lo’ est la clé de voûte d’un groupe qui ne fonctionne jamais aussi bien que lorsque qu’il est aux commandes. Dire que celui qui n’apparaissait qu’à de trop rares occasions sur les disques précédents a pris du gabarit est un doux euphémisme. Il s’occupe ici des deux tiers d’une production léchée et carrée, consistante et variée, qui pioche autant dans le registre boom-bap habituel que dans des sonorités un peu plus profondes ou aériennes. L’homme se révèle sûrement la plus grande satisfaction de ce LP, d’autant que l’espace laissé à sa musique est particulièrement significatif, tant au sein même des morceaux que sur les deux pistes instrumentales (« 103 » et « C’est ça notre vie ») qui jalonnent le tracklist. Les quelques invités ne sont pas en reste et livrent un travail de qualité. Une mention spéciale à Hugz et son « Baisse ta vitre », hymne west coast aussi surprenant que réussi qui n’est pas sans évoquer une lowrider déboulant toutes suspensions dehors sur le boulevard Saint-Michel.

En revanche donc, cette troisième sortie n’efface pas la tare première de 1995, celle d’être un groupe d’individualités qui peinent encore à cohabiter efficacement au micro malgré la vraie complicité qui peut transparaître en interview. Qu’il s’agisse de la technique d’écriture, de la maîtrise du flow ou de la profondeur du propos, les inégalités sont légion. « Ça raisonne » en est l’un des exemples les plus probants. Le morceau s’ouvre sur un couplet prodigieux du Phaal, qui pose une intense réflexion personnelle sur les affres de sa nouvelle vie d’artiste. S’ensuit un deuxième couplet bien pâle de Flav qui s’attarde lui sur les potes qui deviennent des traîtres, sujet autrement plus éculé et dont le traitement des plus banals ne constitue ici qu’un nivellement vers le bas. On termine avec une conclusion fantasque de Nekfeu qui parle de fric, de la justice, de bac+10 et de son « bide de triste lover » sans qu’on ne saisisse très bien les tenants et les aboutissants de son discours. En effet, il est surprenant de constater que là où certains – Alpha Wann toujours en tête – font en sorte d’aligner au mieux leurs couplets sur l’idée de départ supposée par le titre du track, d’autres ont une fâcheuse tendance à s’en écarter pour le meilleur et pour le pire. C’est d’autant plus dommage qu’à l’occasion, les six membres de 1995 prouvent qu’ils sont tout à fait capables d’accorder leurs partitions. Et il est bien plus agréable de les entendre tous ajustés sur un même tempo, ne serait-ce que le temps de s’unir face aux éternels haters dans « Bla bla bla » ou de se rappeler les concerts de l’été dernier dans « Souviens-toi ».

Mais ces divers problèmes d’équilibrage, si pénalisants soient-ils, n’empêchent pas l’album de s’écouter sans déplaisir. On oublie l’inconsistance des couplets de Fonky Flav (pourtant très efficace sur ses refrains) face aux interventions étonnamment personnelles de Sneazzy West. On fait l’impasse sur les rimes multi-syllabiques parfois grossières de Nekfeu devant l’agilité brillante d’Alpha Wann. La fadeur des apparitions d’Areno Jaz est compensée par la texture musicale fournie de DJ Lo’. Et la qualité globale de la réalisation, véritablement impressionnante, termine de faire pencher la balance du bon côté. Toujours pleine d’énergie, de sincérité et d’envie de bien faire, l’équipe du Ninety-Five aura mis le temps pour livrer son premier disque valable mais le résultat – si imparfait soit-il – en valait la peine. Car les qualités de Paris Sud Minute sont réelles et prouvent qu’il va falloir accepter de composer avec le groupe pour autre chose que quelques freestyles bien fichus. « Le rap c’était mieux demain donc laisse nous faire » lançait Sneazzy West il y a à peine deux ans dans La source. Le rap on n’en sait rien, mais 1995 assurément.


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