Yeezus

Chronique de David V (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 20/06/2013

Tout le monde aime Kanye West, du corner boy chicagoan au hockeyeur ucclois, de Pitchfork à Cosmopolitan. Il est à la fois "a'ight", "sympa chouette, quoi", mais également "unmistakably forward-thinking" et surtout "doué avec un twist sexy". Cette unanimité dans une diversité rassemblée en fait une sorte d'incarnation de l'Amérique dont la devise est "e pluribus unum". Parce qu'il le sait (on se souvient de "Man, I promise / I'm so self-conscious" sur son premier tube, "All Falls Down") et aussi parce qu'il a probablement du réciter à l'école pendant des années le "pledge to the flag" ("...one nation under God..."), il a décidé d'accepter son statut et d'appeler son nouvel album Yeezus. Tout simplement et tout logiquement.

Ce sixième album très concentré transmet, dès les premiers instants et jusqu'à son final, une sensation de fièvre puissante et inconfortable. En allant chercher un maximum de nouveaux sons dans une électro agressive, Kanye a fait attention de garder avec lui les instruments techniques et conceptuels qu'il avait perfectionnés au cours des dix dernières années : connaissance des avantages et des limites du format pop, flair pour le choix des invités, maîtrise hors du commun du sampling, intelligence du séquençage.

Mister West sait que la mécanique couplet-bridge-refrain est encore de nos jours incontestable et insurpassable. Il sait l'utiliser mais aussi la dégommer quand il le faut : juste au moment où une somnolence pourrait presque s'installer entre les sons distordus, il insère une coupure, ne finit pas ce qu'il a commencé, harangue l'auditeur, revient en arrière, hurle dans le micro puis laisse à un collaborateur le soin de s'occuper du couplet et terminer la chanson. Un collaborateur ou, le plus souvent, des collaborateurs. En effet, il est particulièrement notable que Kanye délègue beaucoup de travail et n'est donc plus cet artiste presque autarcique de ses débuts. Yeezus peut inviter qui il veut à la fête de sa célébration par lui-même, avec lui-même et en lui-même. Daft Punk, Charlie Wilson, Chief Keef et Justin Vernon. Sur la même chanson. Une myriade d'invités venant d'univers complètement différents et rassemblés pour créer un disque d'une invraisemblable homogénéité. E pluribus unum... Ce qui permet à West de faire cette agrégation, c'est l'utilisation de samples insubmersibles. Moins présents que lors des précédents albums, ils lui permettent de donner des temps de respiration mélodique entre deux épilepsies électroniques (très clair sur "On Sight", "Bound 2"). Le plus réussi des patchworks se trouve sur "Blood On The Leaves" où la voix de Nina Simone est étirée, durcie, jusqu'à ne plus être qu'une flèche émotionnelle perçant les cors de chasse synthétiques piqués à Hudson Mohawke. "Blood On The Leaves" est une démonstration de puissance assez éprouvante mais qui demande à être écoutée en boucle, encore et encore. On peut bloquer sur certains morceaux mais il est aussi tout naturel d'écouter l'album d'une traite. Les premiers synthés vous donnent directement mal au ventre et c'est ensuite un enchaînement d'une quarantaine de minutes, sans temps mort, durant lequel les différentes chansons se soutiennent les unes les autres. En comparaison, Late Registration, le deuxième album, avait été massacré par des intros, outros, skits et autres transitions foireuses.

Yeezus est une impressionnante fusion musicale qui marque la totale incorporation du rap dans la pop. Mais en quoi est-ce différent de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, l'album précédent? Au-delà de la violence sonique accrue, il faut saluer l'intervention d'un invité de dernière minute : le producteur Rick Rubin. Sorte de moine musical, le frère Rubin est détenteur d'une sagesse toute personnelle et merveilleuse : "Si tu tends trop la corde du violon, elle casse ; si tu ne la tends pas assez, elle n'émet aucun son. Alors laisse tomber le violon et FAIS PÉTER LE BEAT." Rubin a en conséquence changé le gros du projet, seulement trois semaines avant le délai final fixé par le label, en supprimant pratiquement tous les arrangements de West pour obtenir une musique sans graisse, seulement composée d'os et de muscles nerveux. Le résultat final est assez risqué pour un artiste pop de cette envergure et très satisfaisant pour les auditeurs.

Néanmoins, il faut souligner qu'un problème chez Kanye West est que ses albums vieillissent assez mal, probablement parce que les samples ont tendance à se retourner contre lui. Comment écouter "Touch the Sky" quand on a découvert "Move on Up" de Curtis Mayfield ? La tendresse jalouse pour Nina Simone ne supporte pas l'idée d'ouïr une pointe d'autotune sur sa divine voix. On préfère aussi rester sur le dock de la baie avec Ottis Redding plutôt que l'entendre se faire charcuter-remixer par West, même si c'est à l'arrière d'une Maybach. Kanye est avant tout une oreille. Une oreille incroyablement talentueuse. On peut espérer que ce talent soit un jour au service de quelque chose de totalement original qui puisse à son tour être samplé dans vingt ou trente ans.

Il reste encore un point délicat à aborder car Kanye n'est pas seulement une oreille, c'est aussi une bouche. Une bouche qui a bien compris les vertus et les vices hypnotiques du rap, à mi-chemin entre les incantations du sorcier et les aboiements du chien enragé. Yeezus est annoncé partout, avec des airs de contentement, comme son album le plus personnel et le plus politique. Alors il faut écouter attentivement, lire calmement. Avec ou sans intérêt pour ce genre musical, il vaut mieux savoir ce que dit l'un des artistes les plus célébrés du moment. Et c'est effrayant. Auto-agrandissement sempiternel avec auto-apitoiement perpétuel, soif de pouvoir refusant toute responsabilité, frénésie de violence érotique pour misère affective, joie éphémère au bord du suicide, le tout accompagné d'un ressentiment qui semble intarissable. Sismographe de toutes les convulsions individuelles, est-il aussi l'annonciateur de toutes les guerres collectives présentes et futures (guerres économiques, raciales, sexuelles, culturelles,...) ? Il faut tenter de décoder ces paroles diffusées déjà partout sur la planète et qui n'ont rien d'innocent. Pour éviter que l'écoute de "New Slaves" ne déclenche qu'un bête sourire plein de grills chez le corner boy ("What you want? / A Bentley, fur coat or diamond chain? / All you blacks just want the same thing") et un déhanchement crétin chez le hockeyeur ("Fuck you and your Hampton house / I'll fuck your Hampton wife / come in her Hampton blouse / and in her Hampton mouth"). Kanye West n'est pas un idéologue, il vomit torrentiellement les eaux de tous les égouts de notre époque. Ce qui est inquiétant est la bienveillance faussement naïve avec laquelle les idéologues de la presse, de Pitchfork à Cosmopolitan, regardent, commentent et applaudissent ce terrifiant spectacle.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 21/06/2013

Celui qui pour beaucoup a été considéré comme un messie du rap à ses débuts en 2003 nous présente sa nouvelle « création », sa sixième (si on ne compte pas Cruel Summer), Yeezus. Et c’est devenu une habitude avec chaque nouvelle sortie de Kanye West, les vagues de débats passionnés, des articles de presse plus ou moins bien renseignés, tout ces éléments médiatiques qui font que l’un des rappeurs/producteurs les plus influents de ces dernières années devient le centre du monde, en bien, ou en mal.

Les avis concernant Yeezus ont été très divergents, voire opposés, entre auditeurs de rap extrêmement virulents, et des critiques journalistiques élogieuses limite spermatiques : c’est soit une belle grosse merde purement et simplement, soit une oeuvre d’art, comme ces objets d’art trop abstraits qui ne plaisent qu’aux gens fortunés super « open » aux goûts excentriques. Diviser, même au coeur de chez ses anciens fans, pour mieux régner ? Peu importe, personne n’est indifférent. Sur ce point-là, Kanye a gagné. Mais il faut savoir raison garder et revenir a ce qui demeure le vrai critère de jugement : la musique.

Une approche promotionnelle risquée

Donc Kanye West a décidé d’appeler son disque Yeezus (‘Jésus’ version Yé). Pas étonnant pour quelqu’un avec un melon de la taille du système solaire d’en arriver à ce stade ultime de l’échelle humaine. Mais après tout, son mentor Jay-Z ne se surnomme-t-il pas Jayhovah, le God MC ? Doucement, pas la peine de l’aduler ou le décrier pour autant, il y a quoi de relativiser sur le fait que Yeezy se prenne pour le fils de Dieu, comme si c’était un autre de ses alter-ego. Il agace, il fascine, c’est un prince plus qu’une diva au masculin qui aime bien se comparer à d’autres grandes personnalités qui ont façonné le monde, comme Steve Jobs n’est-ce pas. Puis faire le buzz (que je déteste cette formule…) rien qu’avec le nom d’un album n’est pas nouveau non plus, demandez à Nas
Pour réussir dans le rap game aujourd’hui, il faut savoir innover et prendre des risque sur le plan marketing. Dans un esprit de grandeur, Kanye a choisit de projectionner son extrait « New Slaves » dans plusieurs grandes villes du monde, dont Paris, où il a enregistré une partie de Yeezus. D’autres morceaux ont été diffusés au compte-goutte via des performances live, sans qu’aucune vidéo ni singles ne soient diffusés par la suite en radio ou télé. Intriguant comme démarche, de quoi nourrir de plus en plus le mystère autour de ce disque dont on sait seulement que nos Daft Punk sont impliqués ainsi que Justin Vernon puis à la dernière minute Rick Rubin, véritable gourou au sein de l’industrie musicale actuelle.
Contrairement à My Beautiful Dark Twisted Fantasy où la moitié des morceaux étaient leakés volontairement chaque vendredi jusqu’à sa sortie, Ye a choisit la stratégie inverse pour Yeezus. Très risqué. La deadline fixée pour la sortie semblait aussi inenvisageable vu la faible quantité d’informations sur l’avancée de l’album, et pourtant, il était bel et bien là dans les bacs pour la semaine du 17 Juin, coïncidant étrangement avec la naissance de sa fille baptisée North (WTF). S’imposer comme cela dans un calendrier de sorties rap très chargé, quand on sait ô combien beaucoup de rappeurs reportent la sortie de leurs albums de plusieurs mois (hein 50 Cent?), c’est comme faire une queue de poisson dans les charts avec une grosse Bentley en or rose (tant qu’à faire).
Une autre personne a le bras suffisamment long pour pouvoir se permettre de s’intercaler dans le planning : Jay-Z, qui annonçait le jour même de la sortie de Yeezus celle de son futur album Magna Carta Holy Grail. « Tant que je serai dans le métier, tu ne seras toujours que second », semblait-il lui dire à son élève Kanye. Mais ça, on y reviendra dans un prochain article.

Le secret de l’immaculée conception

Boucler dans un temps restreint la conception d’un album quitte à changer les plans à la dernière minute est un rush dont Kanye est familier. De nombreuses fois il s’est challengé afin de travailler son album jusqu’à la dernière seconde et le sortir dans les temps. Cette fois, l’équation était plus compliquée que d’habitude. Et c’est Rick Rubin, le fondateur de Def Jam, qui s’est retrouvé producteur éxécutif de Yeezus malgré lui. La faute à un emploi du temps compliqué à gérer pour Kanye West à cause de sa femme enceinte ? (Notez comment je prendre soin d’éviter de parler de Kim K).
« On s’est retrouvé à bosser pendant 15, 16 jours de longues heures, sans congé, 15 heures par jour. J’étais en panique durant toute cette période. » (Rick Rubin)
Voici ce qu’il raconte dans le Daily Beast: « Kanye m’a appelé. J’étais en train de finir de bosser à mon studio sur un autre album depuis deux mois environ, et je m’apprêtais à partir en vacances pour quelques semaines. C’est là qu’il m’appelle et me dit ‘Est-ce que je peux jouer mon disque?’ Je lui réponds ‘bien sûr’. J’ai toujours apprécié d’écouter sur quoi il travaille. Alors il est arrivé chez moi à Malibu, on a écouté, je pensais que j’allais écouter un album fini, mais en fait on a écouté pendant presque 3h30 du travail en cours… Alors je lui demande ‘Quand penses-tu l’achever?’ Et il m’a répondu ‘ça sort dans cinq semaines’. Comme ça, totalement confiant. » Je précise à nouveau au passage que certains textes n’étaient même pas couchés sur papier…
« Je lui ai dit ‘Je viens de faire un disque qui sort en Novembre qui est plus abouti que ça, poursuit Rick. Il me réponds ‘vraiment? Que fais-tu ces cinq prochains jours?’ Je lui ai dit que je me barrais. Et ensuite il me dit ‘s’il-te-plaît aide moi. Accepterais-tu de le corriger, le mettre en forme et le finir?’ Pour moi ce qu’il me demandait semblait impossible. Je me rappelle que je ne me suis pas senti très bien ce jour-là, au point de me demander si la musique me rendait pas malade. Je me sentais mal à l’aise à cause de ça. On s’est retrouvé à bosser pendant 15, 16 jours de longues heures, sans congé, 15 heures par jours. J’étais en panique durant toute cette période. » Ambiance autour de cette immaculée conception. Il avouera dans un autre papier « j’ai supposé que l’album était prévu pour la fin de l’année [2013] » quand il a écouté cette ébauche « floue, décousue, souvent sans prises de voix ». Dans l’histoire, Rick Rubin serait un peu Joseph, le gars qui se retrouve avec un bébé entre les mains sans avoir eu trop le choix. Et nos deux robots et Mike Dean et les rois mages c’est ça?
Plusieurs semaines plus tard, on pouvait se procurer dans les bacs une box dépourvue de jaquette et de livret, comme un CD vierge, avec simplement un bout de scotch orange pour le maintenir fermé (ce qui n’est franchement pas du tout pratique pour ouvrir le boîtier), et dont le contenu n’est pas loin de ressembler à un prototype toujours en cours de finalisation. Foutage de gueule?

« Oh mon Dieu »

Comme avec My Beautiful Dark Twisted Fantasy et surtout Cruel Summer, Kanye West a délégué la majeure partie de son travail à ses nombreux disciples et apôtres : Mike Dean, No I.D., S1, ses nouveaux assistants Hudson Mohawke et Travis Scott, d’autres connaissances comme Carly Broadus, 88 Keys, Lupe Fiasco, ainsi que les électroniciens Daft Punk, Brodinski et Gesaffelstein pour la « tûche françèse ». Pas de Hit-Boy, dont le contrat chez G.O.O.D Music (en CDD) vient de s’achever. Côté co-écriture, on peut citer Cy Hi the Prince, Malik Yusef, Rhymefest, Ab-Liva du Re-Up Gang, des modestes contributions de chanteurs aussi comme Frank Ocean, Kid Cudi, le reggaeman Assassin, Tony Williams, Charlie Wilson… La liste des collaborateurs n’est pas exhaustive, et je ne parle pas de tout ceux qui ont participé au projet mais qui ne figurent pas sur le montage final.

Radical, spontané, agressif et anticonformiste. L’entrée en matière est brutale.

C’est le producteur et ingénieur du son Mike Dean qui explique le mieux comment tout ce beau monde travaille ensemble. « Maintenant [Kanye] laisse tout le monde mettre sa contribution et il fait le tri dans tot ça. Nous avons huit producteurs qui prennent leur part sur une chanson et après on garde ce qui sonne bon. » Il rajoute : « Habituellement une personne commence avec quelque chose et les autres rajoutent leur part. Des fois il se trouve que cette personne qui a commencé n’a plus rien à faire sur la version finale, mais ils continuent de produire. » Un sacré puzzle à mettre en forme en effet.

Reste à savoir quel en serait le résultat et pour ça, il suffit d’appuyer sur la touche ‘lecture’ sur track 1 de Yeezus, « On Sight« , produit par les Daft. Et là, la perplexité est totale. Les premières secondes de musique électronique brouillonne qui débouchent en des notes simplistes et saturées pourront paraître insupportables (ce qui est compréhensible), avec au milieu de cet instabilité sonique se déroule un long sample de plusieurs secondes. Kanye nous brosse avec une planche à clou dans le sens inverse du poil. Radical, spontané, agressif et anticonformiste. L’entrée est brutale, compliquée d’accès. Le rappeur est là où personne ne l’attendait, mais c’est ce qu’il voulait non? Et le fait qu’aucun titre ne passe en radio nous éclaire sur le fait qu’il ne cherche pas spécialement à nous plaire.

Cette approche visant à donner une finition épurée est assumée par son concepteur. « Il y avait tellement de matière qu’on pouvait choisir n’importe quelle direction, explique Rick Rubin. L’idée d’en faire quelque chose d’avant-gardiste, minimaliste et violent était celle de Kanye. Je lui disais ‘cette chanson n’est pas bonne, dois-je commencer à la travailler? l’améliorer?’ Et il me disait ‘Ouais, mais au lieu d’ajouter des trucs, essaie d’en balayer’. On a beaucoup discuté de l’aspect minimaliste. Ma maison est basiquement une boîte vide et blanche. Quand on l’a traversée, il me disait ‘ma maison aussi est une boîte vide et blanche!’ ».
Ceci n’explique pas encore cette volonté de se plonger dans de l’électro pure et dure, made in France qui plus est (ayons un semblant de fierté tout de même!). Kanye l’expérimente sur « On Sight » donc, mais aussi le sauvage « Black Skinhead« , en adoptant fermement une attitude rebelle, et « I am a God« , avec le seul featuring officiel de l’album, son père : Dieu. Pour l’anecdote, ce titre qui nous écrase par la force divine (surtout quand une énorme voix déclare « I AM A GOD ») est né après que Kanye West fut vexé lors de la Fashion Week à Paris quant un grand couturier lui aurait dit des choses méchantes sur sa collection. C’est rigolo n’est-ce pas. « Send It Up » également est le fruit d’une collaboration avec les Daft Punk, Gesaffelstein et Brodinski.
Ce mélange des genres entre électronica et même drill n’est pas non plus un hasard. Dans une interview pour un journal new-yorkais, Ye indique entre les lignes que l’inspiration lui vient encore sa ville natale. « C’est comme le trap, le drill et la house, dit-il. J’ai su que je voulais avoir une profonde influence de Chicago sur cet album, je voulais que ça sonne comme de la vieille house music de Chicago. Je pense que même « Black Skinhead » est aux frontières de la house, « On Sight » sonne comme de la acid house et ensuite « I am a God » sonne de toute évidence comme de la super house ».
Kanye rappe peu durant ces quarantes minutes mais parle beaucoup sur ce qu’il pense être: « The only rapper compared to Michael ».
Au beau milieu de tout ces instrumentaux triturés et écorchés vifs se retrouvent beaucoup d’éléments empruntés au reggae/ragga. Des auditeurs à l’ouïe fine auront reconnu la voix de Capleton sur « I am a God » ou encore Beenie Man sur « Send It Up« . « I’m in it« , avec ses sous-entendus pas très catholiques et le doublage par une grosse voix à la Tyler the Creator, ne fait pas appel au sampling , c’est Assassin qui a posé sa voix sur le titre, ce qui le dynamise davantage. Même « Guilt Trip » utilise une petite boucle d’un remix de « Blocka » de Pusha T. Pour en revenir à Chicago, Kanye n’oublie pas de mettre la lumière sur les jeunes qui montent là-bas, ceux qui représentent la drill music locale, à commencer par Chief Keef (qu’il avait déjà remixé avec « I Don’t Like« ) dont le refrain complètement torché à l’alcool (façon de parler) convient tout à fait à « Hold My Liquor« . Quant à King L (King Louie, comme dans Le Livre de la Jungle), il s’occupe du premier couplet de « Send It Up » ainsi que du refrain, une belle exposition pour lui.
Kanye rappe peu et avec un bon flow durant ces quarante minutes mais parle beaucoup sur ce qu’il pense être. « The only rapper compared to Michael », « Fuck you and your corporations/ you can’t control me », il parle le « swag-hili » et réclame « my damn croissants ». Se sentant l’âme d’un leader afro-américain, il trouve de nouveaux sujets un brin sociaux pour se mettre en avant, comme « Black Skinhead » et « New Slaves« . Il partage ses expériences de déboires amoureux sur le hangover « Hold My Liquor« , lendemain d’un very bad trip après « Drunked & White Girls » (avec des incursions de guitares rock et la voix de Justin Vernon qui se marient à merveille) et « Blood on the Leaves » en réutilisant de l’autotune, laissant apercevoir le côté obscur d’une suite à 808 & Heartbreaks. « Blood on the Leaves » est par ailleurs construit autour d’un sample de Nina Simone, le fameux « Strange Fruit« . Les anciens fans trouveront un peu d’espoir dans « Bound 2« , sur la base d’un sample soulful comme on appréciait tant dans la période de Kanye West ‘nounours’, entrecoupé par un magnifique passage de Charlie Wilson.
C’est typiquement le genre d’album truffé de défauts sur lequel on reviendra dessus d’ici 5-10 ans […] en expliquant qu’il s’agissait du plus incompris et du plus audacieux de sa carrière.

Yeezus 2?

Très déconcertant est ce Yeezus (ça m’arrive de parle comme Yoda). Difficile de se faire un avis précis, ou pas : il peut être très facile d’en avoir un en réalité… Tout dépend comment nos oreilles sont façonnées mais cessons de philosopher sur ce qui est bien ou mal de juger, ou de juger en bien ou en mal puisque l’art n’est qu’une question de subjectivité, d’émotion,… Pas sûr non plus que Kanye West en réalisant cet album saurait quoi en penser, vu qu’il est question de nous provoquer en prenant un maximum de risque. C’est typiquement le genre d’album truffé de défauts sur
lequel on reviendra dessus d’ici 5-10 ans, quand Kanye aura totalement atteint le statut d’icône – peut-être en cherchant à se faire clouer sur la croix, en expliquant qu’il s’agissait du plus incompris et du plus audacieux de sa carrière.

Les gens qui l’ont supporté avec ses deux, trois premiers albums ont probablement des raisons de croire que l’ancienne facette de Kanye West ressuscitera un jour, celui qui voulait après son diplôme simplement obtenir un Good Ass Job. « Initialement, Kanye pensait mettre 16 titres sur l’album, toujours pour reprendre les sages propos de ce bon vieux Rick Rubin. Mais le premier jour, avant même qu’il me demande de me pencher dessus, j’ai dit ‘peut-être que tu devrais être plus concis, peut-être que cela fera l’objet de deux albums. Peut-être que c’en serait la première partie.’ C’était une des premières propositions. Kanye a réagi ‘c’est ce que j’ai voulu entendre aujourd’hui! Cela pourrait être 10 titres!’ ».

Et vu comment s’achève Yeezus, comme pour le sketch des Inconnus, l’hypothèse d’un « Jésus 2, le retour » semble plausible, comme ce messie que l’on a connu au milieu des années 2000, ressuscité cette fois.

 


Chronique de David² (Abcdr du Son)

Posté le 25/12/2013

Six mois se sont écoulés depuis la sortie de Yeezus. Six mois passés à détester, aimer un peu, plus trop, y revenir, s’interroger… pour finir par se rendre compte d’une chose. Aborder cet album, même dans dix ans, tiendra toujours plus de la tentative de décryptage que de l’avis définitif.

Les premières secondes d’écoute ont pu susciter un vif dégoût. Puis de l’émerveillement, teinté de perplexité, lorsque débarque cette chorale d’enfants tout à fait improbable. Puis l’aversion, encore. Après « On Sight », c’est un peu flou. On imagine que nombreux sont ceux qui auront coupé quelques pistes avant la fin. À l’exception peut-être de « Bound 2 » et de son sample soulful, seul élément enfin familier auquel se raccrocher dans l’incrédulité latente. Affleure alors cette étrange sensation de n’avoir rien compris à ce qu’il s’est passé pendant un peu moins de quarante-et-unes minutes. Sensation qui se lira aussi sur les visages des caissiers du monde entier, de la Fnac à HMV, au moment de passer le disque, sans visage lui, devant le lecteur de code-barres.

« I showed people that I understand how to make perfect. Dark Fantasy could be considered to be perfect. I know how to make perfect , but that’s not what I’m here to do. I’m here to crack the pavement and make new grounds« .

C’est pourtant évident : quand on est capable de faire My Beautiful Dark Twisted Fantasy, on ne fait pas Yeezus par autre chose que par volonté. C’est cette volonté pure, brute, qui fascine plus encore que l’album ne repousse. Et Kanye West est un artiste trop torturé – ses hurlements déchirants sont là pour le rappeler – pour que sa démarche ne soit pas débordante de sincérité. Kanye West, c’est le John Locke de Lost. Le déterminé, le provocateur, qui fera tout pour ne pas quitter l’île sur laquelle il s’est lui-même installé, peu importe si les autres veulent l’en faire partir. Mais aussi le fragile, qui a failli y rester avant d’être touché par la grâce et de rapper « Through The Wire » la mâchoire brisée. On le déteste parfois, mais on se sent obligé de lui octroyer le respect. On ne comprend pas toujours où il veut en venir, mais on sait qu’il a un coup d’avance. Et surtout, n’allez pas lui dire ce qu’il ne peut pas faire.

L’ego a toujours été une composante essentielle de la musique de Kanye West. Ici, il fera probablement vociférer jusqu’aux plus hardcore de ses fans. « As soon as they like you, make them unlike you » est le motto de Yeezus. Et « I Am A God », avec sa Porsche, ses damn croissants et toute notre compassion pour le serveur, en est le point culminant. Pour autant, il est difficile d’être pleinement happé dans ce tourbillon d’égocentrisme, qui révèle aussi des failles évidentes. Car à l’image de ses sonorités sourdes et acérées, de ses hurlements primaux, le morceau est moins auto-complaisant qu’hyper tendu. C’est tout le déchirement d’un artiste, jeune papa multimillionnaire et quatre-vingt-dix pour cent du temps malheureux – avouera-t-il au New York Times – qui éclate sur le disque. « And all I want is what I can’t buy now« .

De la transparence du contenant à l’opacité du contenu, de son minimalisme sonore aux atours fantasques de sa composition, du lyrisme de ses versets à l’épique de ses tonalités, le sixième album de Kanye West demeure donc un éternel paradoxe. Jusque dans le creux des textes, parfois porno-cryptés (« I’m In It », « Bound 2 »), parfois porteurs de vrais messages (« New Slaves », « Hold my Liquor »), la contradiction est constante. La consistance, au choix rare ou raréfiée. Pour toutes ces raisons, apprécier Yeezus tient du challenge, loin d’être impossible à relever mais qui demande un effort comme la musique n’est pas habituée à en demander. Sans trop se mouiller, on peut supposer que de nombreux ados, porteurs de t-shirts Kanye West et fans des tubes de Dark Twisted Fantasy, n’ont pas dû beaucoup se retrouver dans Yeezus.

Pourtant, cet album est au moins aussi riche que pouvait l’être MBDTF. Il suffit d’écouter « Blood on the Leaves » – parmi d’autres – pour s’en convaincre. Le sample du « Strange Fruit » de Nina Simone, un piano discret, Kanye sous autotune, des cuivres surpuissants qui débarquent non sans rappeler le départ canon de « All of the Lights », des cris déformés… À la différence que ces éléments ne sont cette fois pas superposés, mais juxtaposés. Dans les faits, ils ne se mélangent pas ou peu, et leurs natures disparates nous fait les dissocier immédiatement les uns des autres. C’est le chœur candide de « On Sight » au milieu d’une rave party sous ecstasy. Le chant cristallin de Justin Vernon apposé aux apartés ragga de « I’m In It ». Des cris venus d’outre-tombe dans un morceau en featuring avec Dieu. Quand l’un arrive, un autre part, de manière à ce que tous ne se côtoient jamais trop longtemps. Qu’ils se brisent, s’entrechoquent, explosent en vol. Puis ressuscitent.

D’où cette impression de minimalisme que tout le monde s’est plu à relever. Mais avec son architecture distordue et déstructurée, Yeezus est un vrai bordel organisé, un collage musical à peu près autant baroque qu’il est dépouillé. Un disque métallurgique, pour sa conception résolument industrielle et ses expérimentations scientifiques. Un disque liturgique, pour son aura emprunte de mysticisme et l’acte de crucifixion qu’il représente. Yeezus a ses morceaux de bravoure et ses passages à vide, parfois au sein d’un même morceau. Son Rick Rubin, qui dans l’ombre tire les ficelles et taille dans le gras. Il recèle des mystères bibliques, des moments mémorables mais dont l’ordre nous demeure obscure et insondable. En cela, il représente un puzzle fascinant : ses pièces s’imbriquent parfaitement et ce sont les illustrations, sur chacune d’elles, qui ne sont pas à leur place.

La sensation de passer à côté d’une œuvre, le questionnement, puis la redécouverte et enfin la subite prise de conscience. C’est un cheminement vécu par tous, au détour d’un livre, d’un film ou d’un album. C’est précisément ce cheminement qui semble être au cœur de Yeezus, et dont Kanye West est parfaitement conscient. Voilà pourquoi chaque piste est plus simple à écouter que la précédente, et pourquoi chaque fin de piste est plus simple à écouter que son début. Voilà comment l’électrique et le chaleureux, « On Sight » et « Bound 2 », peuvent se côtoyer naturellement sur un même album. Voilà la raison de ces moments suspendus en bout de parcours : l’envolée majestueuse de Frank Ocean dans la dernière partie de « New Slaves », les guitares synthétiques en roue libre à la fin de « Hold My Liquor »… Voilà pourquoi Yeezus, pour peu qu’on lui en donne la chance, peut rapidement passer du statut de vilain petit canard d’une discographie globalement parfaite à celui de disque majeur.

« And then I realized… like I was shot… like I was shot with a diamond… a diamond bullet right through my forehead. And I thought : ‘My God, the genius of that, the genius, the will to do that’. Perfect, genuine, complete, crystalline, pure« .

Alors non, Yeezus n’est peut-être pas le meilleur album de Kanye West. Mais son meilleur ? Il parait difficile d’en douter. Et on prend les paris, ce n’est pas l’intéressé qui vous dira le contraire.


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