Chronique de David V (Goûte Mes Disques)
Tout le monde aime Kanye West, du corner boy chicagoan au hockeyeur ucclois, de Pitchfork à Cosmopolitan. Il est à la fois "a'ight", "sympa chouette, quoi", mais également "unmistakably forward-thinking" et surtout "doué avec un twist sexy". Cette unanimité dans une diversité rassemblée en fait une sorte d'incarnation de l'Amérique dont la devise est "e pluribus unum". Parce qu'il le sait (on se souvient de "Man, I promise / I'm so self-conscious" sur son premier tube, "All Falls Down") et aussi parce qu'il a probablement du réciter à l'école pendant des années le "pledge to the flag" ("...one nation under God..."), il a décidé d'accepter son statut et d'appeler son nouvel album Yeezus. Tout simplement et tout logiquement.
Ce sixième album très concentré transmet, dès les premiers instants et jusqu'à son final, une sensation de fièvre puissante et inconfortable. En allant chercher un maximum de nouveaux sons dans une électro agressive, Kanye a fait attention de garder avec lui les instruments techniques et conceptuels qu'il avait perfectionnés au cours des dix dernières années : connaissance des avantages et des limites du format pop, flair pour le choix des invités, maîtrise hors du commun du sampling, intelligence du séquençage.
Mister West sait que la mécanique couplet-bridge-refrain est encore de nos jours incontestable et insurpassable. Il sait l'utiliser mais aussi la dégommer quand il le faut : juste au moment où une somnolence pourrait presque s'installer entre les sons distordus, il insère une coupure, ne finit pas ce qu'il a commencé, harangue l'auditeur, revient en arrière, hurle dans le micro puis laisse à un collaborateur le soin de s'occuper du couplet et terminer la chanson. Un collaborateur ou, le plus souvent, des collaborateurs. En effet, il est particulièrement notable que Kanye délègue beaucoup de travail et n'est donc plus cet artiste presque autarcique de ses débuts. Yeezus peut inviter qui il veut à la fête de sa célébration par lui-même, avec lui-même et en lui-même. Daft Punk, Charlie Wilson, Chief Keef et Justin Vernon. Sur la même chanson. Une myriade d'invités venant d'univers complètement différents et rassemblés pour créer un disque d'une invraisemblable homogénéité. E pluribus unum... Ce qui permet à West de faire cette agrégation, c'est l'utilisation de samples insubmersibles. Moins présents que lors des précédents albums, ils lui permettent de donner des temps de respiration mélodique entre deux épilepsies électroniques (très clair sur "On Sight", "Bound 2"). Le plus réussi des patchworks se trouve sur "Blood On The Leaves" où la voix de Nina Simone est étirée, durcie, jusqu'à ne plus être qu'une flèche émotionnelle perçant les cors de chasse synthétiques piqués à Hudson Mohawke. "Blood On The Leaves" est une démonstration de puissance assez éprouvante mais qui demande à être écoutée en boucle, encore et encore. On peut bloquer sur certains morceaux mais il est aussi tout naturel d'écouter l'album d'une traite. Les premiers synthés vous donnent directement mal au ventre et c'est ensuite un enchaînement d'une quarantaine de minutes, sans temps mort, durant lequel les différentes chansons se soutiennent les unes les autres. En comparaison, Late Registration, le deuxième album, avait été massacré par des intros, outros, skits et autres transitions foireuses.
Yeezus est une impressionnante fusion musicale qui marque la totale incorporation du rap dans la pop. Mais en quoi est-ce différent de My Beautiful Dark Twisted Fantasy, l'album précédent? Au-delà de la violence sonique accrue, il faut saluer l'intervention d'un invité de dernière minute : le producteur Rick Rubin. Sorte de moine musical, le frère Rubin est détenteur d'une sagesse toute personnelle et merveilleuse : "Si tu tends trop la corde du violon, elle casse ; si tu ne la tends pas assez, elle n'émet aucun son. Alors laisse tomber le violon et FAIS PÉTER LE BEAT." Rubin a en conséquence changé le gros du projet, seulement trois semaines avant le délai final fixé par le label, en supprimant pratiquement tous les arrangements de West pour obtenir une musique sans graisse, seulement composée d'os et de muscles nerveux. Le résultat final est assez risqué pour un artiste pop de cette envergure et très satisfaisant pour les auditeurs.
Néanmoins, il faut souligner qu'un problème chez Kanye West est que ses albums vieillissent assez mal, probablement parce que les samples ont tendance à se retourner contre lui. Comment écouter "Touch the Sky" quand on a découvert "Move on Up" de Curtis Mayfield ? La tendresse jalouse pour Nina Simone ne supporte pas l'idée d'ouïr une pointe d'autotune sur sa divine voix. On préfère aussi rester sur le dock de la baie avec Ottis Redding plutôt que l'entendre se faire charcuter-remixer par West, même si c'est à l'arrière d'une Maybach. Kanye est avant tout une oreille. Une oreille incroyablement talentueuse. On peut espérer que ce talent soit un jour au service de quelque chose de totalement original qui puisse à son tour être samplé dans vingt ou trente ans.
Il reste encore un point délicat à aborder car Kanye n'est pas seulement une oreille, c'est aussi une bouche. Une bouche qui a bien compris les vertus et les vices hypnotiques du rap, à mi-chemin entre les incantations du sorcier et les aboiements du chien enragé. Yeezus est annoncé partout, avec des airs de contentement, comme son album le plus personnel et le plus politique. Alors il faut écouter attentivement, lire calmement. Avec ou sans intérêt pour ce genre musical, il vaut mieux savoir ce que dit l'un des artistes les plus célébrés du moment. Et c'est effrayant. Auto-agrandissement sempiternel avec auto-apitoiement perpétuel, soif de pouvoir refusant toute responsabilité, frénésie de violence érotique pour misère affective, joie éphémère au bord du suicide, le tout accompagné d'un ressentiment qui semble intarissable. Sismographe de toutes les convulsions individuelles, est-il aussi l'annonciateur de toutes les guerres collectives présentes et futures (guerres économiques, raciales, sexuelles, culturelles,...) ? Il faut tenter de décoder ces paroles diffusées déjà partout sur la planète et qui n'ont rien d'innocent. Pour éviter que l'écoute de "New Slaves" ne déclenche qu'un bête sourire plein de grills chez le corner boy ("What you want? / A Bentley, fur coat or diamond chain? / All you blacks just want the same thing") et un déhanchement crétin chez le hockeyeur ("Fuck you and your Hampton house / I'll fuck your Hampton wife / come in her Hampton blouse / and in her Hampton mouth"). Kanye West n'est pas un idéologue, il vomit torrentiellement les eaux de tous les égouts de notre époque. Ce qui est inquiétant est la bienveillance faussement naïve avec laquelle les idéologues de la presse, de Pitchfork à Cosmopolitan, regardent, commentent et applaudissent ce terrifiant spectacle.
Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Celui qui pour beaucoup a été considéré comme un messie du rap à ses débuts en 2003 nous présente sa nouvelle « création », sa sixième (si on ne compte pas Cruel Summer), Yeezus. Et c’est devenu une habitude avec chaque nouvelle sortie de Kanye West, les vagues de débats passionnés, des articles de presse plus ou moins bien renseignés, tout ces éléments médiatiques qui font que l’un des rappeurs/producteurs les plus influents de ces dernières années devient le centre du monde, en bien, ou en mal.
Les avis concernant Yeezus ont été très divergents, voire opposés, entre auditeurs de rap extrêmement virulents, et des critiques journalistiques élogieuses limite spermatiques : c’est soit une belle grosse merde purement et simplement, soit une oeuvre d’art, comme ces objets d’art trop abstraits qui ne plaisent qu’aux gens fortunés super « open » aux goûts excentriques. Diviser, même au coeur de chez ses anciens fans, pour mieux régner ? Peu importe, personne n’est indifférent. Sur ce point-là, Kanye a gagné. Mais il faut savoir raison garder et revenir a ce qui demeure le vrai critère de jugement : la musique.
Une approche promotionnelle risquée
Le secret de l’immaculée conception
« On s’est retrouvé à bosser pendant 15, 16 jours de longues heures, sans congé, 15 heures par jour. J’étais en panique durant toute cette période. » (Rick Rubin)
« Oh mon Dieu »
Comme avec My Beautiful Dark Twisted Fantasy et surtout Cruel Summer, Kanye West a délégué la majeure partie de son travail à ses nombreux disciples et apôtres : Mike Dean, No I.D., S1, ses nouveaux assistants Hudson Mohawke et Travis Scott, d’autres connaissances comme Carly Broadus, 88 Keys, Lupe Fiasco, ainsi que les électroniciens Daft Punk, Brodinski et Gesaffelstein pour la « tûche françèse ». Pas de Hit-Boy, dont le contrat chez G.O.O.D Music (en CDD) vient de s’achever. Côté co-écriture, on peut citer Cy Hi the Prince, Malik Yusef, Rhymefest, Ab-Liva du Re-Up Gang, des modestes contributions de chanteurs aussi comme Frank Ocean, Kid Cudi, le reggaeman Assassin, Tony Williams, Charlie Wilson… La liste des collaborateurs n’est pas exhaustive, et je ne parle pas de tout ceux qui ont participé au projet mais qui ne figurent pas sur le montage final.
Radical, spontané, agressif et anticonformiste. L’entrée en matière est brutale.
C’est le producteur et ingénieur du son Mike Dean qui explique le mieux comment tout ce beau monde travaille ensemble. « Maintenant [Kanye] laisse tout le monde mettre sa contribution et il fait le tri dans tot ça. Nous avons huit producteurs qui prennent leur part sur une chanson et après on garde ce qui sonne bon. » Il rajoute : « Habituellement une personne commence avec quelque chose et les autres rajoutent leur part. Des fois il se trouve que cette personne qui a commencé n’a plus rien à faire sur la version finale, mais ils continuent de produire. » Un sacré puzzle à mettre en forme en effet.
Reste à savoir quel en serait le résultat et pour ça, il suffit d’appuyer sur la touche ‘lecture’ sur track 1 de Yeezus, « On Sight« , produit par les Daft. Et là, la perplexité est totale. Les premières secondes de musique électronique brouillonne qui débouchent en des notes simplistes et saturées pourront paraître insupportables (ce qui est compréhensible), avec au milieu de cet instabilité sonique se déroule un long sample de plusieurs secondes. Kanye nous brosse avec une planche à clou dans le sens inverse du poil. Radical, spontané, agressif et anticonformiste. L’entrée est brutale, compliquée d’accès. Le rappeur est là où personne ne l’attendait, mais c’est ce qu’il voulait non? Et le fait qu’aucun titre ne passe en radio nous éclaire sur le fait qu’il ne cherche pas spécialement à nous plaire.
Kanye rappe peu durant ces quarantes minutes mais parle beaucoup sur ce qu’il pense être: « The only rapper compared to Michael ».
C’est typiquement le genre d’album truffé de défauts sur lequel on reviendra dessus d’ici 5-10 ans […] en expliquant qu’il s’agissait du plus incompris et du plus audacieux de sa carrière.
Yeezus 2?
Très déconcertant est ce Yeezus (ça m’arrive de parle comme Yoda). Difficile de se faire un avis précis, ou pas : il peut être très facile d’en avoir un en réalité… Tout dépend comment nos oreilles sont façonnées mais cessons de philosopher sur ce qui est bien ou mal de juger, ou de juger en bien ou en mal puisque l’art n’est qu’une question de subjectivité, d’émotion,… Pas sûr non plus que Kanye West en réalisant cet album saurait quoi en penser, vu qu’il est question de nous provoquer en prenant un maximum de risque. C’est typiquement le genre d’album truffé de défauts sur
lequel on reviendra dessus d’ici 5-10 ans, quand Kanye aura totalement atteint le statut d’icône – peut-être en cherchant à se faire clouer sur la croix, en expliquant qu’il s’agissait du plus incompris et du plus audacieux de sa carrière.
Les gens qui l’ont supporté avec ses deux, trois premiers albums ont probablement des raisons de croire que l’ancienne facette de Kanye West ressuscitera un jour, celui qui voulait après son diplôme simplement obtenir un Good Ass Job. « Initialement, Kanye pensait mettre 16 titres sur l’album, toujours pour reprendre les sages propos de ce bon vieux Rick Rubin. Mais le premier jour, avant même qu’il me demande de me pencher dessus, j’ai dit ‘peut-être que tu devrais être plus concis, peut-être que cela fera l’objet de deux albums. Peut-être que c’en serait la première partie.’ C’était une des premières propositions. Kanye a réagi ‘c’est ce que j’ai voulu entendre aujourd’hui! Cela pourrait être 10 titres!’ ».
Et vu comment s’achève Yeezus, comme pour le sketch des Inconnus, l’hypothèse d’un « Jésus 2, le retour » semble plausible, comme ce messie que l’on a connu au milieu des années 2000, ressuscité cette fois.
Chronique de David² (Abcdr du Son)
Six mois se sont écoulés depuis la sortie de Yeezus. Six mois passés à détester, aimer un peu, plus trop, y revenir, s’interroger… pour finir par se rendre compte d’une chose. Aborder cet album, même dans dix ans, tiendra toujours plus de la tentative de décryptage que de l’avis définitif.
Les premières secondes d’écoute ont pu susciter un vif dégoût. Puis de l’émerveillement, teinté de perplexité, lorsque débarque cette chorale d’enfants tout à fait improbable. Puis l’aversion, encore. Après « On Sight », c’est un peu flou. On imagine que nombreux sont ceux qui auront coupé quelques pistes avant la fin. À l’exception peut-être de « Bound 2 » et de son sample soulful, seul élément enfin familier auquel se raccrocher dans l’incrédulité latente. Affleure alors cette étrange sensation de n’avoir rien compris à ce qu’il s’est passé pendant un peu moins de quarante-et-unes minutes. Sensation qui se lira aussi sur les visages des caissiers du monde entier, de la Fnac à HMV, au moment de passer le disque, sans visage lui, devant le lecteur de code-barres.
« I showed people that I understand how to make perfect. Dark Fantasy could be considered to be perfect. I know how to make perfect , but that’s not what I’m here to do. I’m here to crack the pavement and make new grounds« .
C’est pourtant évident : quand on est capable de faire My Beautiful Dark Twisted Fantasy, on ne fait pas Yeezus par autre chose que par volonté. C’est cette volonté pure, brute, qui fascine plus encore que l’album ne repousse. Et Kanye West est un artiste trop torturé – ses hurlements déchirants sont là pour le rappeler – pour que sa démarche ne soit pas débordante de sincérité. Kanye West, c’est le John Locke de Lost. Le déterminé, le provocateur, qui fera tout pour ne pas quitter l’île sur laquelle il s’est lui-même installé, peu importe si les autres veulent l’en faire partir. Mais aussi le fragile, qui a failli y rester avant d’être touché par la grâce et de rapper « Through The Wire » la mâchoire brisée. On le déteste parfois, mais on se sent obligé de lui octroyer le respect. On ne comprend pas toujours où il veut en venir, mais on sait qu’il a un coup d’avance. Et surtout, n’allez pas lui dire ce qu’il ne peut pas faire.
L’ego a toujours été une composante essentielle de la musique de Kanye West. Ici, il fera probablement vociférer jusqu’aux plus hardcore de ses fans. « As soon as they like you, make them unlike you » est le motto de Yeezus. Et « I Am A God », avec sa Porsche, ses damn croissants et toute notre compassion pour le serveur, en est le point culminant. Pour autant, il est difficile d’être pleinement happé dans ce tourbillon d’égocentrisme, qui révèle aussi des failles évidentes. Car à l’image de ses sonorités sourdes et acérées, de ses hurlements primaux, le morceau est moins auto-complaisant qu’hyper tendu. C’est tout le déchirement d’un artiste, jeune papa multimillionnaire et quatre-vingt-dix pour cent du temps malheureux – avouera-t-il au New York Times – qui éclate sur le disque. « And all I want is what I can’t buy now« .
De la transparence du contenant à l’opacité du contenu, de son minimalisme sonore aux atours fantasques de sa composition, du lyrisme de ses versets à l’épique de ses tonalités, le sixième album de Kanye West demeure donc un éternel paradoxe. Jusque dans le creux des textes, parfois porno-cryptés (« I’m In It », « Bound 2 »), parfois porteurs de vrais messages (« New Slaves », « Hold my Liquor »), la contradiction est constante. La consistance, au choix rare ou raréfiée. Pour toutes ces raisons, apprécier Yeezus tient du challenge, loin d’être impossible à relever mais qui demande un effort comme la musique n’est pas habituée à en demander. Sans trop se mouiller, on peut supposer que de nombreux ados, porteurs de t-shirts Kanye West et fans des tubes de Dark Twisted Fantasy, n’ont pas dû beaucoup se retrouver dans Yeezus.
Pourtant, cet album est au moins aussi riche que pouvait l’être MBDTF. Il suffit d’écouter « Blood on the Leaves » – parmi d’autres – pour s’en convaincre. Le sample du « Strange Fruit » de Nina Simone, un piano discret, Kanye sous autotune, des cuivres surpuissants qui débarquent non sans rappeler le départ canon de « All of the Lights », des cris déformés… À la différence que ces éléments ne sont cette fois pas superposés, mais juxtaposés. Dans les faits, ils ne se mélangent pas ou peu, et leurs natures disparates nous fait les dissocier immédiatement les uns des autres. C’est le chœur candide de « On Sight » au milieu d’une rave party sous ecstasy. Le chant cristallin de Justin Vernon apposé aux apartés ragga de « I’m In It ». Des cris venus d’outre-tombe dans un morceau en featuring avec Dieu. Quand l’un arrive, un autre part, de manière à ce que tous ne se côtoient jamais trop longtemps. Qu’ils se brisent, s’entrechoquent, explosent en vol. Puis ressuscitent.
D’où cette impression de minimalisme que tout le monde s’est plu à relever. Mais avec son architecture distordue et déstructurée, Yeezus est un vrai bordel organisé, un collage musical à peu près autant baroque qu’il est dépouillé. Un disque métallurgique, pour sa conception résolument industrielle et ses expérimentations scientifiques. Un disque liturgique, pour son aura emprunte de mysticisme et l’acte de crucifixion qu’il représente. Yeezus a ses morceaux de bravoure et ses passages à vide, parfois au sein d’un même morceau. Son Rick Rubin, qui dans l’ombre tire les ficelles et taille dans le gras. Il recèle des mystères bibliques, des moments mémorables mais dont l’ordre nous demeure obscure et insondable. En cela, il représente un puzzle fascinant : ses pièces s’imbriquent parfaitement et ce sont les illustrations, sur chacune d’elles, qui ne sont pas à leur place.
La sensation de passer à côté d’une œuvre, le questionnement, puis la redécouverte et enfin la subite prise de conscience. C’est un cheminement vécu par tous, au détour d’un livre, d’un film ou d’un album. C’est précisément ce cheminement qui semble être au cœur de Yeezus, et dont Kanye West est parfaitement conscient. Voilà pourquoi chaque piste est plus simple à écouter que la précédente, et pourquoi chaque fin de piste est plus simple à écouter que son début. Voilà comment l’électrique et le chaleureux, « On Sight » et « Bound 2 », peuvent se côtoyer naturellement sur un même album. Voilà la raison de ces moments suspendus en bout de parcours : l’envolée majestueuse de Frank Ocean dans la dernière partie de « New Slaves », les guitares synthétiques en roue libre à la fin de « Hold My Liquor »… Voilà pourquoi Yeezus, pour peu qu’on lui en donne la chance, peut rapidement passer du statut de vilain petit canard d’une discographie globalement parfaite à celui de disque majeur.
« And then I realized… like I was shot… like I was shot with a diamond… a diamond bullet right through my forehead. And I thought : ‘My God, the genius of that, the genius, the will to do that’. Perfect, genuine, complete, crystalline, pure« .
Alors non, Yeezus n’est peut-être pas le meilleur album de Kanye West. Mais son meilleur ? Il parait difficile d’en douter. Et on prend les paris, ce n’est pas l’intéressé qui vous dira le contraire.