Piñata

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 18 / 20

Posté le 18/03/2014

Sans doute l’album collaboratif le plus attendu de ces dernières années. Quand le rappeur le plus thug du moment rencontre le roi du sample, forcément, c’est extrêmement excitant.

Il y a eu un premier EP en 2011, l’excellent « Thuggin’ » qui a fait parler la poudre, la blanche comme celle des cartouches de canon sciés. On en a redemandé, alors l’année suivante on a eu droit à « Shame » (featuring BJ The Chicago Kid), un joli rail à sniffer sur le vinyle en rotation de « Wish You Were Mine » de The Manhattans.  On en a encore redemandé, et il y a eu « Deeper » l’an passé. Mars 2014, après une attente bien nourrie, Pinãta (Stones Throw) de Freddie Gibbs et Madlib est disponible chez les dealers légaux de disques digitaux et physiques. Près de 10 000 cocaïnomanes se sont rués dessus.

 Les trois EPs figurent au programme, une bonne chose pour un projet qui a mûri au soleil californien pendant trois longues années. Là, avec 17 tracks et autant de beats, on est rassasié avant même de démarrer l’écoute. « Scarface » donne le la avec cette ambiance seventies battant au rythme d’une muscle car américain. La tension ne baissera pas d’un cran jusqu’au morceau final, même lorsque Gangsta Gibbs pose sur des instrus smooth, soulful, laid-back (comme vous voulez) comme « High » avec le foufou Danny Brown (sur une boucle de Freda Payne) suivi de « Harold’s« , ou encore « Robes » avec les gars du gang des Odd Future. Dans ces moments de faux-calme, le rappeur garde un AK sous le coude. Ou un grand ponte du rap game sort de son ombre pour donner bonne leçon, comme Raekwon sur « Bomb » et Scarface en personne sur « Broken« . La glotte fait un bond.

La principale difficulté avec Madlib est de pouvoir adapter son flow sur ses instrus et Freddie s’en tire merveilleusement bien, comme sur « Shitsville » avec son flow interminable. « Thuggin’ » n’en parlons pas… et sur « Real« , passé la première minute, Freddie Gibbs règle ses comptes avec son ancien patron Jeezy (« You wanna be a Jay-Z nigga you just a fuckin puppet »). Le rappeur de Gary en place une pour les quartiers chauds de L.A. sur « Lakers » en compagnie d’Ab-Soul dessus un sample laid-back, avant de balancer un titre qui s’appelle « Knicks« . Conclusion ultime de Pinãta, ce grand finale en mode ‘fuck a hook’ avec une brochette brûlante et pimentée : G-Wiz, Domo Genesis, Meechie Darko, Sulaiman… Ah tiens, il reste encore quelques grammes à la fin du morceau…

Et si jamais vous connaissez le sample original de l’interlude avec Big Time Watts, faites-moi savoir !!!


Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 31/03/2014

Madlib est définitivement increvable: le mec est à ce point amoureux de sa collection de disques qu'il semble avoir oublié d'être blasé par son art de beatmaker, malgré les projets et les années qui défilent. Reste que de notre côté, on a du mal à citer son dernier projet qui soit réellement parvenu à retenir notre attention. Car entre la folle série des Medicine Show ou ses disques jazz estampillés Yesterday's New Quintet, il y a eu à boire et à manger. Partant de ce constat, on était finalement assez excités à l'idée de le voir pondre une nouvelle plaque taillée sur mesure pour un emcee, presque dix ans jour pour jour après la sortie d'un Madvillainyavec DOOM encore dans toutes les mémoires. En 2014 Madlib offre ainsi son temps de cerveau à Freddie Gibbs, un MC qui avait bien besoin d'un peu de sobriété pour  obtenir la consécration.

La sobriété justement, n'est pas le meilleur mot pour qualifier la récente actualité du Gangsta Gibbs. Au fil de mixtapes bancales (Baby Face Killa) ou sans saveur (ESGN), on a appris à composer avec un MC dont le charisme vocal et la technique s'éparpillent sans s'imprimer sur la durée – sauf lorsqu'il est en featuring. Et à ce titre, Piñata arrive à point nommé pour inverser une tendance qu'on pensait immuable après sa piètre incursion sur des prods de Young Chop. S'il demeure comme un album en forme de relation longue-distance entre la Californie et l'Indiana (les bougres ne se sont jamais retrouvés en studio), Piñata démontre toute la complémentarité qui règne entre ses protagonistes, et se révèle être feel good album bien branlé, contenant ce qu'il faut de gravité pour coller au mieux à l'univers d'un Freddie Gibbs qui, il faut l'admettre, n'est pas très à l'aise lorsqu'il s'agit de verser dans l'émo-thug.

Après, on n'ira pas jusqu'à dire que Madlib a su se mettre élégamment dans la merde sur ce projet. Il ne fait en réalité qu'agir dans sa plus pure zone de confort, alignant des productions probablement datées qu'il intégre dans un fil narratif saccadé et riche en interludes. Reste qu'en sa qualité de directeur artistique, le mec a eu le nez creux et a su offrir un ensemble sonore hétérogène qui sied tant à son collègue qu'aux invités venus faire fondre nos cœurs de guimauve – avec une mention spéciale pour "High", l'incroyable collaboration avec Danny Brown aux airs de match retour après son morceau sur le dernier Danny Brown.

Bref, ce qu'on retiendra surtout de Piñata, outre une bonne tripotée de titres de première bourre, c'est un chouette échange de bons procédés: d'un côté, le disque offre une vraie place dans le rap jeu américain au poto Gibbs, à qui il manquait un album de référence. De l'autre, il permet au géant Madlib de revenir sur le devant de la scène autrement qu'au travers de projets aux frontières de l'autisme. C'est tout profit pour l'auditeur: malgré quelques brefs moments d'égarement, Piñata témoigne d'une alchimie permanente qui facilite les écoutes répétées, à rêver de printemps dans les projects du Queens. Rien de moins qu'un bel album donc, à la hauteur des promesses.


Chronique de Nico (Abcdr du Son)

Posté le 22/04/2014

Il y a quarante ans. Quarante et un ans même. Larry Cohen sortait Black Caesar, un long-métrage inscrit dans la lignée de la Blaxploitation. Un peu nanar sur les bords mais servi par une bande-son de feu signée James Brown. Au cœur de cette joyeuse sauterie, il y avait Tommy Gibbs. Un dur à cuire, un insoumis avec une grande bouche et des épaules de lanceur de marteau. Pas le genre à ergoter pendant des siècles, plutôt à vider les dernières cartouches qui resteraient dans le barillet. Fort en gueule mais loin d’être con, Freddie Gibbs est ce genre d’électron libre. Un costaud qui ne compte plus les douilles ni les mixtapes empilées comme des présidents morts.

Son association avec Madlib, le temps d’un album, ouvre deux brèches. Elle fait écho aux albums de duettistes déjà sortis sur le label du maestro Peanut Butter Wolf : les Jaylib, Madvillainy ou dernièrement 7 days of Funk. Mais (Cocaine) Piñata va bien au-delà de la collaboration éphémère. Porté par une imagerie dense, il sert une vraie bande originale. Une version revisitée de Black Caesar. Où Freddie Gibbs occupe le centre du viseur et balance du rap de col bleu. Piñata c’est notamment l’ascension d’un condamné à l’échec fidèle à ses convictions et principes. Originaire de Gary – cité industrielle en crise de l’Indiana -, il a roulé sa bosse et déjà tellement bourlingué qu’on ne lui colle plus d’étiquettes de territoires. Aujourd’hui, il n’est pas plus d’Atlanta que de Californie ou de la Grosse Pomme. Il avance comme un guérillero, en regardant derrière lui avec fierté mais en continuant à filer droit. Sans angélisme ou remords, ni volonté de jouer les porte-drapeaux d’une authenticité en berne. Fredrick Tipton est l’archétype de l’authentique « BNBG » cher à Bunk Moreland : « Big Nigga, Big Gun. »

Renforcé par une équipée de pistoleros digne des Douze salopards, Gibbs vit bien dans l’instant, sans rester trop attaché aux époques. Conforté par les anciens (Scarface, Raekwon) et respecté par les jeunes espoirs confirmés (Earl Sweatshirt, Ab-Soul, BJ the Chicago Kid), il n’est pas dans les canons (sciés) du moment. Mais il en impose toujours. La trentaine à peine entamée, Freddie est un mec de l’ancienne école, qui aime flinguer et cracher du glaviot sur la médiocrité et l’adversité. Pas forcément pour attirer l’attention, plutôt pour se défouler. Sur « Real » il met Young Jeezy sous la lame du barbier, en laissant le blaireau et la mousse au vestiaire. Ça racle sous la gorge et ça met à l’amende…. Mais pas seulement. Sur « Broken », il nous arracherait quasiment une larmichette. À l’inverse sur « Shitsville » il joue le général d’armée prêt à faire couler le sang dans une guerre de tranchées. L’escroquerie et le banditisme font partie des thèmes récurrents de Piñata, comme les pantins de l’industrie, froidement passés au pilori.

« Real bad boys move in silence. » (Boogie Down Productions.)

Impeccable de maîtrise et de technique, Gangsta Gibbs déroule et varie les rythmiques sans sourciller. Comme un vrai caméléon capable de poser sa voix et ses couilles partout. Piñata s’inscrit comme une nouvelle couleur, dans une discographie chaotique et éclectique, où Midwestgangstaboxframecadillacmuzik côtoie Baby Face Killa et ESGN. Mais si Freddie vise juste, on a quand même l’impression de tourner parfois un peu en rond. Maitrisé jusqu’au bout des ongles, Piñata manque d’un peu de folie, d’un bout de hors-piste et d’inattendu pour créer l’étincelle supplémentaire. Dépourvu de gros single immédiat façon « The Red » ou « Shadows of tomorrow », il met son temps à se révéler pleinement, porté par une cohérence d’ensemble plus que par des éclairs immédiats. Ce sont les écoutes et coups de semonce répétés qui font tomber progressivement les sucreries de cette Piñata.

Derrière cet ensemble bigarré au possible et inspiré par la Blaxploitation il y a l’éternel Madlib. Un Madlib qu’on soupçonnerait d’avoir fait un pari : celui de découper le plus d’instruments et rythmiques imaginables pour les coller dans un seul et même album. Toujours orienté vers ces boucles poussiéreuses piochées dans le jazz ou le funk, le loopdigga fait du Madlib. Du déjà-vu mais du cousu main, avec un sens esthétique fort et un grain lo-fi vintage, avec ses coups d’éclat (« Shitsville », « High », « Piñata ») et ses coups de mous (« Harold’s », « Uno »). Piñata ne s’écoute pas. Il se regarde comme on découvrirait sur le tard une vieille VHS devenue poussiéreuse. Où Gibbs endosse le rôle du dur à cuire. Black Caesar. Again.


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