Oxymoron

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 25/02/2014

Schoolboy-Q-Oxymoron

« Mon nom vient d’un pimp qui s’appelait Schoolboy. De mon tier-quar. Il est pimp. Plutôt, il l’était. Il venait de mon hood, de Hoover. Mais ce n’est qu’une des raisons de mon nom. Le véritable sens de mon surnom tient de moi pour avoir eu une note de 3.3 (B+, NdT) au lycée. »

– Quincy Matthew Hanley alias ScHoolboy Q – 

Deux ans après Habits & Contradictions, ScHoolboy Q rencontre un nouveau genre de succès avec Oxymoron. Non seulement il suit les traces de son comparse Kendrick Lamar et son disque de platine Good Kid, m.A.A.d. City (avec lequel il a failli rafler un Grammy Award), Q a chipé la place de n°1 des ventes d’albums aux Etats-Unis la première semaine de sa commercialisation et en plus de ça, c’est – à l’heure où sont écrites ces lignes – l’album le plus partagé en stream Spotify. Il ne fait plus aucun doute que Top Dawg Entertainment va devenir un très puissant label grâce à son deal de distribution avec Interscope et que la rap Westcoast est définitivement entré dans une nouvelle ère.

Mais revenons à l’essentiel : le contenu d’Oxymoron. ScHoolboy Q a voulu concrètement enregistrer un album solide et cohérent, si possible à l’écart des formats standards, il l’a fait. Le ton est donné dès « Gangsta Gangsta » et ses notes de pianos. Le rappeur de South Central commence par ses gimmicks caractéristiques (ses « yack yack », ses « oot oot ») avant d’enchaîner immédiatement par le refrain simpliste où l’intonation de sa voix donne l’effet de style. On pourrait dire que son flow est multimodal pour décrire ces changements d’accent d’un couplet à un autre. Pour appuyer cette atmosphère ardente et sombre, le storytelling « Hoover Street » et « Break the Bank » (produit par Alchemist) viennent faire fondre le bitume à coup de beats bien lourds.

Dans cette veine gangsta shit, l’enchaînement « Gangsta Gangsta » avec le banger « Los Awesome » (et l’irruption très féroce de Jay Rock) produite par Pharrell, suivi du single estival « Collard Greens » puis « What They Want » avec cette grosse prod au notes hypnotiques de Mike Will, est tout bonnement impeccable. Pour sûr, les températures vont grimper en flèche et la bombe « Collard Greens » qui a accompagné l’été 2013 reviendra certainement tourner dans les autoradios cette année. Un couplet latino-américain de Kendrick, le flow de guedin de Q, une basse très dub dans l’esprit conjugué à une petite mélodie entêtante et c’est party. Ajoutez son autre single efficace « Man of the Year » et « Hell of a Night« , un banger qui va vaporiser les piscines avec son beat flirtant avec la dance music.

On aurait bien vu A$AP Rocky sur « What They Want » à la place du transparent 2 Chainz (perso je ne l’ai pas calculé), il manque aussi Ab-Soul pour que les Black Hippy soient réunis. Il devait y avoir également 50 Cent. Peu importe puisqu’à la place on a Kurupt et Suga Free ! Le Dogg Pound Gangsta pose aux côtés de Schoolboy sur un beat original de Tyler the Creator dans le climat tendu de « The Purge » tandis que notre pimp préféré passe sur la seconde partie de « Grooveline« . Raekwon ne passe pas non plus inaperçu sur « Blind Threats« . En dehors des stylistes à la mode comme Pharrell ou Mike Will, Oxymoron est conçu en grande partie par des producteurs de la maison TDE (Tae Beast, Willie B et Sounwave des Digi+Phonics), mais aussi THC, Nez & Rio, Swiff D ou encore DJ Dahi (Dom Kennedy, Drake, Kendrick…). Mais ce sont les Digi+Phonics qui assurent la cohésion artistique de l’album, avec des idées souvent intéressantes comme ce sample de Portishead sur « Prescription/Oxymoron« .

Quelques titres ne trouvent cependant pas aisément leur place sur cet LP. Si « Studio » (feat BJ The Chicago Kid) et ses tendances r&b parvient à s’imprégner de l’ambiance générale, c’est moins le cas du hangover « His and her Fiend » sauf lorsque SZA apparaît comme par magie. « Blind Threats » n’aurait pas dû s’interposer entre « The Purge » et « Hell of a Night« , le son paraît moins moderne entre ces 2 pistes. Le plus important est que cette version deluxe s’achève comme elle a commencé et défoncé avec des titres comme « What They Want » et « Hoover Street« , « Fuck LA » enfonce le clou pour de bon. Gros beat, alliance parfaite de old school et de new school, lyrics hardcore… Mais est-ce que Oxymoron est un disque de gangsta rap? Pas sûr. Ce qui l’est, c’est que pour être paré cet été, il vous faudra cet album et un bob, très important le bob.

Une fois que tout le monde se soit fait son avis sur Oxymoron vient naturellement cette double comparaison, la première étant avec Good Kid, m.A.A.d. City de K.Dot. D’abord, Kendrick est un artiste Aftermath et a bénéficié des conseils techniques de Dr Dre, Schoolboy Q non. Ensuite leurs personnalités, univers et concepts divergent sensiblement, reliés par leurs producteurs communs et leurs liens amicaux. Kendrick est du genre gentil rebelle et intelligent, Q est plutôt voyou accroc aux pilules. La seconde comparaison est celle entre Habits & Contradictions et Oxymoron. Là aussi les avis ne seront probablement pas neutres, c’est comme pour Section.80 et Good Kid, m.A.A.d. City. Ce que je conseille c’est d’écouter cet album dans diverses situations pour apprendre à l’apprécier (voiture, iPod,…).


Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 14/03/2014

Si l'année 2012 fut marquée par la consécration de Kendrick Lamar, c'est cette fois à ScHoolboy Q de rejoindre la catégorie des MVP, ces mecs qui voient chacun de leurs couplets disséqués religieusement par la sphère RapGenius. Porté par une street cred à son apogée, qui lui autorise même des écarts de conduite chez Macklemore, et avec à son actif un Habits & Contradictions de très haute volée qui a tout - sinon le parrainage du mort-vivant Dr Dre - pour cartonner autant que Good Kid, M.A.A.D City, on n'en pouvait plus d'attendre ce Oxymoron qui, de "Yay Yay" à "Break The Bank", n'a cessé de se poser en potentiel Menace II Society-bis. Une impatience qui a impliqué un recul certain, histoire de poser un avis définitif sur un produit fini qui nous a, mine de rien, fait passer par pas mal d'états.

Pour rassurer après autant de reports, c'est à "Gangsta" et "Los Awesome" qu'il appartient d'ouvrir le bal, riot gun scié à la main et bandana sur la bouche. D'entrée de jeu Oxymoron fait du sale et fout la pression. Et pour la maintenir, le disque ne doit pas trop faire le grand écart entre le ton décomplexé de la sphère mixtape et ce goût rétrograde maîtrisé pour le rap de gangster straight outta Compton. Un choix artistique périlleux mais qui sert à merveille l'atmosphère de la troisième livraison de l'ex-Crips, que ce soit lorsqu'il s'agit de renouer avec succès en compagnie du bankable MikeWillMadeIt ou en cristallisant la facette fragile de Black Hippy dans l'incroyable doublé "Prescription/Oxymoron", qui voit le MC poser de nouveau sur un sample de Portishead – et force est d'admettre que cela ne rend que plus belle encore cette déclaration d'amour à sa fille sur fond d'affaires de drogues.

Mais comme avec toute bonne sitcom qui se respecte, on passe forcément par la saison de trop. Et malgré tout le bien qu'on pense de sa chevaleresque première moitié, Oxymoron s'offre un petit ventre mou, entamé par le beat épuisant de "The Purge", reliquat peu glorieux d'un Tyler, The Creator période Bastard, puis confirmé par un "Blind Threats" de bonne facture avec Raekwon, mais qui n'arrive pas à faire oublier que Cypress Hill avait posé sur le même sample vingt ans plus tôt. En fait, si l'on se résigne à opter pour la version douze titres, ce que probablement beaucoup feront à l'achat, il demeure impossible de ne pas rester sur sa faim, tant le déroulé narratif perd en force passée la deuxième moitié de l'album. Et ce choix est d'autant plus douloureux que chacune des pistes de l'édition deluxe aurait naturellement trouvé une place au sein de ce tracklisting final atrocement bancal.

En dépit de ces handicapants défauts, Oxymoron tient toutes les promesses inhérentes à son statut de blockbuster : c'est un bon album de gangsta rap, varié et intelligent, qui réussit à ne pas trop sombrer dans le fan-service pour nostalgiques de l'ère N.W.A. Le problème, c'est qu'on a un peu de mal à oublier qu'Habits & Contradictions est passé par là, et qu'il faisait autant (sinon plus) d'effet que son successeur avec en moins, les attentes démesurées et certaines redites, et en plus, cette tendance un peu agaçante à vouloir sentir la poudre plus qu'il n'en faut. Il reste à l'arrivée un album difficilement évitable qui remplit admirablement son office avec ce qu'il faut de points d'orgue et de tubes.


Chronique de Raphaël (Abcdr du Son)

Posté le 17/06/2014

Sur Habits & Contradictions, son deuxième album, ScHoolboy Q balançait les singles parmi les plus infectieux de l’équipe Black Hippy, comme « Hands on the wHeel », « tHere He Go » ou « NigHtmare On Fig Street ». Au milieu de ces titres qui ont fait grimper la cote du plus festif et sauvage rappeur du label TDE, il y avait surtout « Oxy Music ». Trois minutes et quarante-huit secondes qui donnaient son LA à l’album : un break asthmatique, une boucle vertigineuse, et un ScHoolboy racontant à la fois son passé de distributeur d’oxycodone et les effets de cet analgésique devenu drogue récréative. Le morceau donnait une impression de pesanteur, aussi bien dans son ambiance crépusculaire que dans la performance de Q en mauvais garçon lucide sur ses travers.

Si Oxymoron devait passer une prise de sang, ses gammas révèleraient des résidus d' »Oxy Music ». Le titre de ce troisième opus de Quinley Matthews – son premier en major – montre déjà un signe d’affiliation avec son prédécesseur. Il en souligne aussi son aspect oxymorique, car l’album montre quelques paradoxes. Rappeur angelino, Q rappelle plus les bas-fonds du Queens avec son débit faussement parlé sur de nombreux titres, et son goût pour les atmosphères nocturnes, étouffantes et nerveuses. Paradoxal, aussi, parce qu’il a fallu trouver au rappeur un équilibre entre l’esthétique sombre qui a fait sa réputation, et des titres plus ouverts. Un pari réussi avec des singles addictifs comme « Man of The Year », « Collard Greens » ou « Studio », sur lesquels la personnalité de voyou fêtard de Q prend toutes ses largeurs. Ce n’est pas anodin si ces titres, avec « Gangsta », « Hoover Street » ou « Prescription/Oxymoron », sont majoritairement composés par Digi+Phonics, THC et Nez & Rio. Des équipes qui ont imprimé durablement la touche TDE : une musique à la fois drue et vaporeuse. Une sensibilité que ScHoolboy Q a réussi à retrouver chez d’autres producteurs, pour certains déjà présents sur Habits & Contradictions. Il pioche encore chez Alchemist une production d’une simplicité envoutante (« Break The Bank »), et pousse Mike Will à épurer de nouveau son style pour « What They Want ». Comme sur le précédent opus de Q, les ambiances corrosives inspirées par le rock indé (The Chromatics, après Menomena) et le trip-hop (Portishead, sur « Prescription ») composent l’ADN musical de l’album, tout comme les instrumentaux dépouillés et poussiéreux (« Hoover Street », « Blind Threat »). Signe d’une esthétique bien marquée, mais aussi d’une difficulté à se renouveler : les quelques fois où ScHoolboy Q tente de sortir de sa formule personnelle, ça coince. L’épileptique « Los Awesome » et l’estival « Grooveline Pt. 2 » dénotent et tranchent trop brusquement dans l’ensemble brumeux d’Oxymoron.

Ce manque de surprise dans l’album est peut-être lié, aussi, au style de ScHoolboy. Moins réfléchi et calculateur que Kendrick Lamar, mois confident sur ses remords que Jay Rock, et moins enclin aux délires psychotropes qu’Ab-Soul, ScHoolboy Q est le membre le plus instinctif des Black Hippy. Une viscéralité qui en fait un rappeur souvent plus accessible que ses trois comparses, avec un besoin de s’éclater cathartique et communicatif – une caractéristique qui le rapproche d’un Danny Brown. L’intensité de ScHoolboy Q derrière un micro marque une vraie différence avec ses pairs. On parle d’un rappeur à qui il suffit de crier frénétiquement plusieurs « gangsta » et « yak yak » en ouverture de son album pour planter le décor. Il y a quelques années, le journaliste Andrew Noz parlait de l’importance de l’effort dans le rap et l’exemple de Nicki Minaj au milieu du casting all-star de « Monster ». C’est cette rage qui caractérise ScHoolboy Q, dans ses simples ad-libs, ses gimmicks du refrain d' »Oxymoron », ses récits de mauvais trips dans « Prescription » ou d’accoutumance à la violence dans « Hoover Street ». Une fureur partiellement partagée par ses collègues du Black Hippy, mais fondamentale chez Q. Lorsqu’il balance « If God don’t help me, this gun will, I swear I’m gonna find my way« , ou lors de ses couplets enragés sur « Break The Bank », son interprétation suffit à faire déborder une volonté exprimée en quelques rimes. Une envie de transcendance qui, appliquée à Oxymoron, ne prend pourtant pas, malgré une qualité globale indéniable de l’album.

Oxymoron pourrait évidemment souffrir d’une comparaison avec good kid, m.A.A.d. city de Kendrick Lamar, son prédécesseur dans la série des albums sortis par TDE en major. Un jugement partiellement hâtif et erroné, car les deux collègues ne partagent ni les mêmes ambitions, ni les mêmes tempéraments. Quand Kendrick a visiblement pensé de longue date son album concept, Q a simplement fait franchir un cap à une formule appliquée de manière presque trop similaire. Kendrick est fourmi, ScHoolboy, sauterelle. Une spontanéité qui marque à la fois la qualité principale et les limites d’un album entrainant et dense, mais manquant d’un brin d’audace, presque scolaire. Au fond, c’est peut-être le seul paradoxe qui fait défaut à l’album d’un type qui se fait appeler l’écolier.


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