Cilvia Demo

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 28/01/2014

Isaiah-Rashad-clivia demo

Voici Isaiah Rashad, la nouvelle recrue de TDE, le bastion des fameux Black Hippy. Fraîchement signé en même temps que la sensation SZA sur le label californien le plus ‘hot’ du moment (ça fait une paie que je n’ai pas usé de cette expression), ce lyrisme qui nous arrive du Tennessee n’a pas tarder à faire grimper les paris avec une apparition aux cyphers des BET Awards ce premier projet, à mi-chemin entre un album et une mixtape. Cilvia Demo est – disons – un album concept dévoilant les esquisses d’un avenir joliment tracé.

Comme il est inscrit sur l’intitulé du projet, Isaiah Rashad nous fait une démonstration de son talent, sans se forcer. Et rien qu’avec ça, il fait très bonne impression. Il prouve aussi bien sa maîtrise de la déclamation pendant la minute quarante-cinq que dure le beat à l’infrabasse persistante de « Solliloquy » que chanter ses refrains (« West Savannah » feat SZA). Le choix des prods (Farhot, Sounwave,…) a été orienté par cette envie de montrer sa versatilité et son approche esthétique, qui ne s’aligne pas avec les codes du rap westcoast ou sudiste, mais dans un puzzle sonore rafraichissant, un son rap autour de sa lifestyle mêlant spleen (« Modest« , « Tranquility« …) et influences soul/jazz (« Cilvia Demo« , « Ronnie Drake » ou la douceur du refrain de « Heavenly Father« ). Cilvia Demo s’achève par un posse cut incomplet en compagnie de ScHoolboy Q et Jay Rock, laissant mieux apparaître la facette thug du rappeur.

Tout ceci n’est qu’un aperçu. Autrement dit, il en garde sous le pied. Nous attendons de pied ferme un véritable album, tout comme les autres futures sorties de chez Top Dawg Entertainment !


Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques) 12 / 20

Posté le 16/04/2014

On aurait mis notre main à couper que l'explosion de Kendrick Lamar aurait pour conséquence la fin tragique de son crew Black Hippy. Mais on doit admettre que notre mauvaise foi légendaire nous a lourdement plantés. En réalité, l'équipe n'en est ressortie que plus soudée, avec un K Dot qui prend l'argent où il faut, tout auréolé de son statut d'héritier de la West Coast, tandis que les copains ScHoolboy Q et Ab-Soul ont livré ou vont livré des sorties qui pèsent lourd. En fait, il n'y a guère que Jay Rock qui demeure dans l'ombre de ses collègues, dans cette position de Ringo Starr du groupe qui est plus que jamais d'actualité.

Avec la récente signature d'Isaiah Rashad, on se dit que la donne risque de ne pas changer tout de suite. Car en dépit de ses apparitions remarquées sur My Krazy Life ou Oxymoron, le rookie avance déjà pas mal d'arguments sur son tout premier projet – appuyé notamment par l'imparable single "Ronnie Drake". Signature TDE oblige, hors de question par contre de faire arriver le projet chez Datpiff: c'est donc sur iTunes que Cilvia Demo a choisi de terminer sa course en février dernier. Et, chose suffisamment rare pour être soulignée, avec une absence quasi-intégrale de gros featurings, qui nous laisse penser que le quatuor de Compton a voulu laisser le jeunot montrer seul ce qu'il a dans le ventre avant de se mêler un peu plus de ses affaires.

On ne pouvait lui souhaiter meilleur décollage, car Cilvia Demo, malgré le jeune âge de son géniteur, démontre un caractère déjà bien trempé. De fait, sa plume d'enfer et sa besace pleine de couplets affolants ne seront pas de trop pour habiller une production bien branlée mais qui manque franchement de coups de tonnerre. Et donc, si Cilvia Demo oublie de faire un peu bouncer, ce premier album assume pleinement son côté laidback, non sans oublier quelques clins d'œil bien sentis à la scène rap d'Atlanta.

Alors certes, le tout manque encore un peu de personnalité et rappelle très souvent les albums un rien trop pépouzes de la légende Devin The Dude. Mais il n'empêche que, s'il ne bouscule pas trop la concurrence, Cilvia Demo démontre que le savoir-faire du bonhomme au micro n'est pas à prouver, et que sa versatilité ne devrait tarder à attirer l'oreille de producteurs plus susceptibles de l'emmener en dehors de sa zone de confort. Voilà donc un album qui se digère sans difficulté, qui fait plaisir dès la première écoute et qui jouit d'une première partie d'album bigarrée et fraîche comme un Dr. Pepper un jour de canicule. Pour le reste par contre, il faudra se contenter de belles promesses...


Chronique de David² (Abcdr du Son)

Posté le 26/06/2014

Le label TDE a atteint un idéal de posture. Le succès à la fois critique et public, l’exigence alliée à l’accessibilité, voilà ce qui semble être lemotto de la quasi-totalité de ses sorties depuis deux ans et son premier deal avec Interscope/Aftermath. Son quatuor original, qui composera par la suite le collectif Black Hippy (Ab-Soul, Jay Rock et évidemment les deux têtes d’affiche que sont Kendrick Lamar et Schoolboy Q), s’installe durablement dans le paysage du hip-hop côté Pacifique. C’est dans ce contexte qu’Isaiah Rashad rejoint Top Dawg Entertainement, officiellement en septembre 2013.

Ce joli portrait de One Two Watch, qui dévoile pudiquement quelques tranches de vie du rappeur sudiste natif de Chattanooga, Tennessee, sera sûrement plus éloquent que des mots pour présenter Isaiah. À retenir notamment, cette phrase : « TDE told me to be myself. They don’t want me to be like Kendrick, they don’t want me to be like Q. They don’t want me to be nobody but myself ». Difficile pourtant d’éviter le parallèle avec Kendrick Lamar quand on découvre, entre les membres de sa famille et les lieux de son enfance, la fameuse Cilvia. On se souvient alors des petits larcins en bande du jeune K-Dot, au volant de la Dodge Caravan de sa mère qui avait fait la couverture de la version deluxe de good kid, m.A.A.d city. Pourquoi ? Car Cilvia est le nom donné à la Civic XL modèle 95 – et cabossé – de Rashad. La voiture dans laquelle il a fait tout un tas de choses, y compris mettre sa copine enceinte, et qui sert de titre à son premier projet. Pour certains, c’est « Lamborghini dreams, Nissan nightmares ». Ici, c’est plutôt « Honda souvenirs ».

« And if I give my story to the world, I wonder if they’d book me for a show »

Première signature non californienne du label, Isaiah Rashad ramène une couleur musicale différente de celle de ses collègues de l’ouest, plus rurale et plus apaisante. Cela ne l’empêche pas de répondre aux mêmes codes, flirtant d’un côté avec une composition riche et recherchée, de l’autre avec une indéniable facilité d’écoute. Et, aussi, une tenue à toute épreuve. L’homogénéité de l’ensemble est ici d’autant plus impressionnante que les crédits voient défiler une longue liste de noms – à l’exception de Sounwave – parfaitement inconnus au bataillon. Ensemble, The Antydote, Farhot ou encore Chris Calor parviennent pourtant à faire de Cilvia Demo un disque bien construit, à l’ambiance travaillée. Avec ses nappes enveloppantes, sa texture ensoleillée, parfois presque verdoyante (« Tranquility »), et ses effets sonores bucoliques (« Ronnie Drake ») qui s’incrustent dans la musique. Ajoutons des refrains au rythme entraînant, le flow ultra-maîtrisé du rappeur, la belle suavité des voix de Jean Deaux et SZA, et l’on ne peut qu’être admiratif de la qualité globale de la réalisation. En ce sens, OutKast se révèle être une influence majeure. Ce n’est pas un hasard si Rashad affirme être tombé dans le rap en écoutant leur génial ATLiens. Et puis il y a évidemment « West Savannah », homonyme d’un morceau du génial (encore) Aquemini des mêmes OutKast. Isaiah Rashad y évoque son histoire d’amour avec son amie citée plus haut, transformant au passage la tragédie shakespearienne en un sublime conte de fée qui est le sien. Et il fait cela avec une épaisseur qui n’est pas sans rappeler un autre grand du Sud.

Depuis la description de certains traumas de l’enfance en passant par les pensées suicidaires et l’apaisement à base de substances diverses et variées, l’ombre de Scarface plane en effet sur Cilvia Demo. Il n’est donc pas étonnant que les nom et prénom du leader des Geto Boys (Brad Jordan à l’état civil) servent de titre à l’avant-dernier morceau du projet : comme lui, Isaiah Rashad se remet constamment en question, ce qui le rend tout à la fois attachant et charismatique. Pour cette raison – et même s’il y a pires références – Isaiah Rashad ne se contente pas d’empiler les hommages, si nombreux soient-ils. Il est avant tout un rappeur plein et entier, qui se livre sans restriction et ne se nourrit de ses pairs que pour mieux produire sa propre substance. L’influence néfaste de son paternel, d’abord mauvais conseiller puis simplement absent, ses propres angoisses de futur père… Autant de tares qui parsèment un disque se voulant éminemment personnel. À ce titre, « Heavenly Father » est un sommet d’introspection et la pierre angulaire de Cilvia Demo, où l’estime de soi est sérieusement mise à mal et où la scarification est la seule réponse aux crampes répétées de madame Joie.

Avec autant de matière et autant de formes, la nouvelle recrue de TDE ne pouvait livrer qu’un projet à la hauteur de son talent. À aucun moment il n’a à rougir de la réputation de son entourage, qui vient partiellement lui prêter main-forte sur la dernière piste, pour un remix de l’excellent « Shot You Down ». Si bien que malgré ce qui a été dit au début de cette chronique, on ne peut s’empêcher d’établir un dernier parallèle : en l’état, Cilvia Demo est au moins aussi bon que l’étaient Section.80 et Habits & Contradictions. Et encore, c’est vraiment histoire de ne pas trop en faire. Quand on sait les deux monstres qu’ils ont engendrés l’un et l’autre, le futur de Rashad paraît bien radieux.


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