To Pimp a Butterfly

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 20 / 20

Posté le 16/03/2015

Aout 2013, le couplet de Kendrick Lamar sur « Control » de Big Sean crée un énorme séisme qui a secoué tout le rap américain comme cela n’est pas arrivé depuis très longtemps. Son but : devenir le numéro 1, en se couronnant lui-même Roi de la Côte Est. Culotté, sans parler du name-dropping, suscitant des réactions de toute part. Et après, « que de la gueule » ? Détrompez-vous, To Pimp a Butterfly est l’oeuvre d’un artiste qui a les épaules d’un leader-né, une oeuvre plus Noire qu’il n’y parait. Il n’y a qu’à regarder la pochette renversante de l’album pour le comprendre.

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Vous ne prendrez pas sa liberté de penser…

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Il est encore difficile de prendre la mesure une semaine après sa sortie -avancée d’une semaine- du potentiel immense de ce second album en major de K dot, et il faudra bien plusieurs mois, voire plusieurs années pour se rendre compte de son impact, déjà très important, à tous les niveaux, culturel comme commercial en battant des records de lecture en streaming notamment. Ce qui est certain, c’est que le rappeur de Compton est parti dans une dimension bien plus vaste, musicalement comme sur le plan socio-politique. L’idée de To Pimp a Butterfly a germé après la sortie Good Kid, m.A.A.d. City qui l’a propulsé comme le prince incontesté de la Westcoast. Le succès à gérer, la pression qui devient plus écrasante, puis le contexte très tendu aux Etats-Unis avec ces bavures policières envers des afro-américains qui ont embrasé les rues comme les esprits de toute une communauté, parallèlement à une résurgence de l’histoire de l’esclavage.

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On perçoit un début de réponse à la formule « To pimp a butterfly » dès le premier morceau « Wesley’s Theory » (en référence à l’acteur Wesley Snipes inculpé pour évasion fiscale), lorsque raisonne un sample de soul « every nigger is a star ». Kendrick Lamar porte sa vision de l’industrie du divertissement qui fait miroiter monts et merveilles pour l’attirer et mieux l’influencer, le système qui lui répond dans le second couplet. Entre les deux versets, les bons conseils de son mentor Dr Dre lui viennent en aide. Kendrick Lamar expliquera à la fin du disque le sens de cet album, de la formule « to pimp a butterfly », par le fait que le système veuille détourner le talent d’artistes afro-américains, vu métaphoriquement comme un papillon. Je reviendrai plus tard sur ce dernier track « Mortal Man« , parce qu’il se passe franchement quelque chose d’incroyablement surréaliste et hautement symbolique sur ce morceau.

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Comme pour GKMC, To Pimp a Butterfly suit un ou plusieurs fils conducteurs, avec des thèmes récurrents pour apporter une cohérence et de la matière à ses propos. Sur Good Kid m.A.A.d. City, c’était les tribulations d’un adolescent avec ses homies, sa vie au milieu des gangs et sa copine Sherane. Ici la coqueluche d’Aftermath raconte le parcours et les conflits intérieurs qu’il a connu pour ne pas être tenté par le diable, ses excès et ses tentations. En parallèle, il entame un texte qu’il complète au fur et à mesure, utilisant un temps de parole dans les dernières secondes de certaines pistes, et dont les premiers mots qui reviennent sont « I remember you was conflicted, misusing your influence… » On ne connaîtra que le texte entier tout à la fin aussi, un texte qui résume parfaitement son récent vécu et son état d’esprit, ce après le morceau « Mortal Man« . Le rappeur fait aussi référence à Lucy (sur « For Sale?« ), une personnification de Lucifer. Mais avant d’aller plus loin, Kendrick Lamar ré-affirme son statut de roi à qui on veut couper les jambes sur « King Kunta » (en référence à l’esclave Kunta Kinte qui a fini un pied coupé) avec ces vers :

« I made it past 25 and there I was/ A little nappy headed nigga with the world behind him/ Life ain’t shit but a fat vagina/ Screamin’ « Annie are you ok? Annie are you ok? »/Limo tinted with the gold plates/Straight from the bottom, this the belly of the beast/From a peasant to a prince to a motherfuckin’ king »

Petit à petit le californien se retrouve confronté aux péchés et aux démons qu’entraînent cette sensation de pouvoir sur « Institutionalized » et ce que cela implique d’un point de vue psychologique lorsque la conscience s’en mêle sur « These Walls« , pour qu’au final cette ivresse lui fasse tourner la tête et sombrer dans l’alcool et la dépression sur « u« . Le rappeur termine des rimes aux larmes quand sa conscience (moment où il prend une voix bizarre) s’adresse à lui, comme c’était le cas sur « Swimming Pools« . « Alright » arrive à pic pour repositiver quand la fameuse Lucy vient s’adresser à lui sur « For Sale? » et tenter de corrompre son âme à nouveau. C’est là que Kendrick Lamar décide de se ressourcer et rentrer chez lui (« Momma« ) pour retrouver les pieds sur terre.

La suite devient encore plus intéressante, le rappeur a ouvert en grand ses champs de perception. « Hood Politics » constitue une critique envers les rap listeners et leur mentalité, avec ces brillants analogismes, et néologismes, que sont les Democrips et les Rebloodicans, en référence aux deux gangs de L.A.. On retient particulièrement cette phrase énervée qui rend hommage à la moitié des Run The Jewels « Critics want to mention that they miss when hip hop was rapin/ Motherfucker if you did, then Killer Mike would be platinum », avant de menacer quelques rimes plus loin « I’m the only nigga next to Snoop that can push the button ». Il évoque ensuite sur « Complexion (Zulu Love) » un sujet de prédilection de rappeurs dits « conscients » et engagés, à savoir la couleur de peau, avec pour finir un superbe couplet de la rappeuse Rapsody, la seule et unique personne habilité à poser un couplet sur tout To Pimp a Butterfly, si on exclut l’apparition du doggfather Snoop Dogg sur « Instutionalized« . Il démontre sur « How Much Cost a Dollar » aussi qu’en tant que storyteller, il peut narrer des fictions inspirées de la réalité d’un personnage tiers. Mais c’est bien « The Blacker the Berry » le morceau rap le plus sombre de Kendrick Lamar. Servi par une prod très lourde signée Boi-1da (et une apparition non-créditée du chanteur ragga Assassin), le nouveau Roi débute ses couplets par « I’m the biggest hypocrite of 2015 » avant d’entamer un texte sur la haine raciale et ces ressentiments très enfouis. Tout le contraire du titre qui suit, « i« , le single radio où Kendrick Lamar affiche sa fierté pour sa communauté sur un sample des Isley Brothers. Il y scande le terme de « negus », définition de « empereur noir » en éthiopien, pour ne plus dénigrer le N-word.

C’est là qu’on arrive à « Mortal Man« . Kendrick Lamar termine son texte et termine sur un dialogue social et politique avec… Tupac Shakur, aussi réaliste que la dernière apparition publique de son fantôme holographique à Coachella en 2013.

 

 

…ni de créer

Puis on repasse à la piste 1, on réécoute, on capte les éléments qu’on n’a pas encore saisi, les détails, et arrivé en bout de piste 16, repeat. Cette fois pour faire le tour des productions, gérées par un cercle très fermé de producteurs de la maison TDE (comme Sounwave et Tae Beast), de musiciens hyper-talentueux et autres artistes les plus doués de leur génération. C’est déjà le choc des générations sur le premier morceau, quand le père de P-Funk George Clinton prête sa voix sur un instrumental co-signé par Flying Lotus. La musique Funk retrouve le vent en poupe ces mois-ci et quelle soit ‘P’ ou ‘G’, elle imprègne chaque recoin de l’album. To Pimp a Butterfly demeure un album de rap californien avant tout, il en possède les gènes. Il y en a sur « King Kunta« , à travers de sample de DJ Quik (tiré de « Get Nikked » de Mausberg) jusque « i » avec ce riff emprunté aux Isley Brothers (samplé pour la première fois en 89 par les Beastie Boys sur « B-Boy bouillabaisse« ).

Pas de gangsta-rap, ni de trap. Kendrick Lamar s’est entouré d’une équipe de musiciens et chanteurs qui savent admirablement expérimenter les mélanges entre Nu soul et musique Hip-Hop, à savoir Terrace Martin (dont le saxophone est quasi omniprésent sur l’album), Stephen « Thundercat » Bruner qui donne de la basse et sa voix, Taz Arnold des Sa-Ra Creative Partners (Talib Kweli, John Legend, Erykah Badu, Pharoahe Monch…), Bilal, Anna Wise, James Fauntleroy et même Robert Glasper qui illumine l’outro de « Blacker the Berry« . C’est cet orchestre idéal, de noms qui se connaissent mutuellement dans le milieu, qui apporte ces savoureuses saveurs de nu soul et jazz à To Pimp a Butterfly. On retrouve même de l’afro-beat sur l’outro de « Momma« , c’est à se demander si on navigue toujours dans le symbolisme.

Et Dr Dre ? Son nom n’apparaît qu’en tant que producteur exécutif, et sa voix sur « Wesley’s Theory« . Tous les titres sont pratiquement mixés par Ali. Les rumeurs racontent qu’il se cache sous l’alias DragonLove (crédité sur « How Much Cost a Dollar » et le très agréable « You Ain’t Gotta Lie« ), et c’est le producteur Sounwave qui l’aurait sous-entendu sur Twitter. Il faut avouer que le beat de « How Much Cost a Dollar » a mis la puce à l’oreille, on perçoit clairement la signature du docteur. Pourquoi utiliser un autre surnom ? Pour éviter les critiques ? Et puis pourquoi pas, après tout d’autres grands artistes l’ont fait, notamment Stevie Wonder qui avait employé le surnom El Toro Negro sur Perfect Angel de Minnie Ripperton. Le seul super-producteur qui participe à l’album n’est autre que Pharrell Williams (« Alright« ), tout l’inverse de Knxwledge, un artisan du hip-hop alternatif mais pas moins réputé. Et le légendaire Pete Rock est bel et bien impliqué, il s’occupe des scratches sur « Complexion« . Kendrick Lamar est le directeur artistique à bord, c’est écrit d’ailleurs.

 

En faisant la synthèse de To Pimp a Butterfly, musicale comme thématique, cet album s’intègre dans la lignée d’oeuvres nu soul très pro-Black dans l’âme, récentes comme Black Messiah de D’Angelo, undun des Roots, les deux volets New AmErykah d’Erykah Badu, comme lointaines, on pense à Like Water for Chocolate de Common ou encore Me Against the World de 2Pac, album qui fête ses 20 ans ce mois de Mars 2015. Ce ne sera pas nécessairement le meilleur des albums rap des mois passés ou à venir, mais sûrement le plus important, suffisamment pour remporter un Grammy Award l’an prochain. Si cela n’arrive pas, je mange mon chapeau.


Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 25/03/2015

Promesse non tenue pour Kendrick Lamar: To Pimp A Butterfly n'est pas sorti en 2014.

Pourtant, il ne s'est pas gêné pour s'imposer très rapidement dans nos playlists iTunes à la suite de la mise en ligne accidentelle de l'album une semaine trop tôt. La conséquence? Une colossale tuile pour les médias américains censés être premiers sur le rap, relégués au même niveau qu'un pauvre bloggeur de province.

Il n'a fallu que quelques heures pour voir fleurir sur la toile un pot-pourri de critiques incompréhensibles et précipitées, où les déçus hurlant à la hipster shit se prenaient le chou avec ceux qui vendaient déjà le produit du millénaire, tous à l'assaut du clic facile.

De mon côté, je me félicite que la chose soit venue braquer mes tympans en pleine semaine de congés. J'ai pu digérer tout le mal que l'on pensait des singles venus tâter le terrain. Et puis surtout, cela m'a permis d'aborder le projet non comme une suite d'individualités, mais bien comme l'imposante mosaïque qu'il est.

Je ne suis pas de ceux qui se sont retrouvés dans les superlatifs qu'a pu inspirer Good Kid M.A.A.D City. Certes, c'est un bon disque de rap et un dépoussiérage audacieux des chapelles West Coast. Mais de là à en faire le seul album rap à retenir en 2012, au mépris de l'excellent disque de Killer Mike?

Ce n'est pas l'insolent (et excessif) Control Verse qui m'a réconcilié avec le bonhomme: ce souci de toujours vouloir se placer au-dessus du rap jeu m'agace. D'autant plus qu'il témoigne d'un certain conservatisme vis-à-vis de l'héritage musical de Compton et d'un hermétisme assez dérangeant à un moment où le rap se targue d'une réelle diversité, à tel point qu'il pourrait bien être en passe de connaître son deuxième âge d'or.

Toutes ces petites rancœurs passent pourtant bien vite à la trappe dès l'ouverture de To Pimp A Butterfly. La première raison de ce revirement de situation, c'est sa prod. SA PROD PUTAIN. Loin de toute parenté avec le "son Compton", ce nouvel album voit K-Dot trouver refuge dans "l'autre Los Angeles", celui qui chérit le groove de J Dilla et les snares légèrement hors du temps. A ce titre, il y a de grandes chances que sa rencontre avec Flying Lotus ait eu son importance: là où GKMC était plus proche du gangsterism des années G-Funk, cette nouvelle livraison convoque les meilleurs rejetons de la scène off-beat de L.A. et la soul synthétique de Sa-Ra Creative Partners. D'ailleurs, on retrouve Taz Arnold aux manettes, noyé dans une marmite de noms qui va de Pharrell Williams à... Sufjan Stevens.

Mais dans la forme qu'il épouse, To Pimp A Butterfly possède surtout, à l'instar de Black Messiah, ce désir véritable de synthétiser toute sonorité dont l'ADN est couleur ébène. Cette volonté de synthèse, c'est aussi au micro qu'elle s'exprime: souvent on pense à Danny Brown dans sa façon d'utiliser quinze voix dans un seul album, ou à la nonchalance d'André 3000.

Plus globalement, il y a un réel souhait d'incarner le dénominateur commun. Une ambition que Kendrick Lamar satisfait tout au long de cet album où il se présente bien moins dans la démonstration et l'intellectualisation que par le passé. Plus instinctif dans son approche musicale, le emcee rappe, chante, use du spoken-word même, plus habité que jamais. Cela sied à la perfection à la couleur d'un disque qui rappelle les plus grands albums produits par les Soulquarians.

Bien sûr, côté lyrics, les fans de RapGenius pourront s'en donneront à cœur joie, comme d'habitude avec Kendrick Lamar: c'est du bonbon. Et on va sans doute perdre beaucoup à être francophone si l'on choisit d'occulter cette facette de l'album.

Certes,il arrive encore à Kendrick Lamar d'être excessif et d'enluminer sa propre légende, comme sur ce dialogue fantasmé avec Tupac Shakur (même s'il n'est pas le premier à s'y essayer) sur "Mortal Man". Cependant ce grief qui ne pèse pas bien lourd face à la maturité et à la musicalité qu'il a acquises en trois ans à peine.

En fait, on a l'impression que dix ans se sont écoulés entre GKMC et To Pimp A Butterfly, comme si l'album avait été conçu dans la Salle de l'Esprit et du Temps de Dragon Ball Z. Tout ce que ses aînés ont parfois mis une discographie à oser, Kendrick le fait dès son deuxième effort en major. Et quelque part, c'est tant mieux pour tout le monde: son nouveau disque est à la fois un objet d'accomplissement total, une quenelle monstrueuse à ceux qui croyaient le mec trop feignant, et une œuvre qui va plus que jamais le conforter dans le succès public qu'il mérite.

Bref, on tient l'album qui consacre enfin le natif de Compton comme l'un et le multiple le plus imposant du rap américain.


Chronique de Raphaël (Abcdr du Son)

Posté le 22/06/2015

Dans l’un des derniers interludes de good kid m.A.A.d city, précédent album de Kendrick Lamar, la mère du rappeur lui demandait de mûrir et de prendre au sérieux ses projets musicaux, pour raconter son histoire aux gamins de Compton. Cette requête résumait le dénouement de l’épopée quasi-homérique qu’avait déroulé Kendrick sur son deuxième album. To Pimp a Butterfly reprend l’histoire là où elle s’était arrêtée. Kendrick Lamar n’y est plus un adolescent influençable rêvant de s’échapper de son quartier grâce au rap, mais un artiste accompli et surtout rongé par un sentiment qui parcourt l’album : « the survivor’s guilt ». La culpabilité de s’en être sorti quand d’autres continuent d’affronter les épreuves qu’il racontait dans son œuvre précédente. Ses doutes nourrissent un album construit sur des contre-pieds permanents.

To Pimp a Butterfly n’a d’abord rien de l’épanchement aride et fastidieux d’un artiste en pleine crise d’identité. C’est au contraire un album musicalement enlevé, foisonnant, mais surtout déconcertant à la première écoute. Kendrick Lamar a rarement sonné comme un rappeur totalement dans la tendance contemporaine, digérant plutôt ses influences pour prendre une direction musicale personnelle – un sample de pop scandinave sur un beat trap, une ambiance ouateuse pour parler du fléau du binge drinking. Mais il n’avait jamais non plus sonné comme un classiciste convaincu. Pourtant, To Pimp a Butterfly est un constant trait d’union entre plusieurs époques révolues de la musique afro-américaine. On y croise Ron Isley, George Clinton, Bilal, Pharrell, Anna Wise. On passe des ambiances filtrées de Jay Dee époque Slum Village (« You Ain’t Gotta Lie ») au style mélodieux et percutant de la grande époque Aftermath (« How Much a Dollar Cost ») en passant par du g-funk californien bouillant (« King Kunta »). L’ensemble construit un pont entre l’esprit du label Project Blowed (Myka 9, Freestyle Fellowship), la soul minimaliste de la grande époque des Soulquarians et le funk futuriste d’OutKast période Stankonia. Seules la rythmique sautillante de « Alright » et l’atmosphère orageuse de « The Blacker The Berry » reprennent, avec distance, des codes musicaux liés au rap de 2015. Kendrick saute à cloche-pied dans chacune des ambiances vintage de son album avec la même danse étrange mais sûre d’elle aperçue dans le clip de « i ». Un premier single optimiste et déroutant, ici proposée dans une version live encore plus résolue, où il harangue l’auditoire comme l’aurait fait un James Brown en son temps.

Plus que le choix esthétique radical de l’album, c’est l’orchestration de l’ensemble qui séduit. good kid m.A.A.d city était déjà un album où les producteurs s’effaçaient au profit de l’histoire racontée par Kendrick Lamar. To Pimp a Butterfly va plus loin en réunissant un vrai orchestre de studio. Aux noms familiers (le fidèle Sounwave, l’increvable Pharrell Williams) s’ajoutent ceux de producteurs singuliers (Rakhi, Knxwledge) et de musiciens de jazz talentueux pétris de culture rap comme Flying Lotus (également co-réalisateur de l’album), Thundercat, Terrace Martin, Robert Glasper, Kamasi Washington et l’équipe 1500 or Nothing. La synthèse de tous ces talents donne à To Pimp a Butterfly une dimension plus jouée, et une caractéristique qui semblait totalement perdue dans le rap des années 2010 : du groove, ce mot recouvert de la poussière soulevé par les basses de la trap music et ses multiples rejetons. C’est peut-être aussi la limite de l’album : en invoquant l’âme des musiques afro-américaines antérieures, Kendrick Lamar n’innove pas le genre. La direction musicale de To Pimp a Butterfly constitue un vrai paradoxe : à la fois audacieuse vis-à-vis des normes majeures du rap en 2015, mais aussi sans réelle surprise en puisant son inspiration dans le rétroviseur. Comme si, pour traiter de la question noire aux États-Unis avec perspective, Kendrick Lamar ne pouvait se nourrir seulement que de son héritage musical.

Cette ambivalence est balayée par le brio avec lequel le rappeur de Compton traite les thématiques qui sont au cœur de l’album – la place des noirs dans la société américaine, le rôle des artistes afro-américains, et, au milieu, leur rapport aussi bien avec leur communauté qu’avec l’industrie du spectacle. Kendrick déploie une vraie volonté d’éviter une certain manichéisme sur ces thèmes, cristallisée dans « The Blacker The Berry », ses formules tranchantes (« I’m black as the heart of a fuckin’ aryan ») et sa conclusion où Kendrick frappe dans le miroir. Plus que le propos du rappeur de TDE, c’est la galerie des glaces déformantes développée sur l’album qui lui donne sa richesse. Kendrick Lamar construit un récit théâtral et polyphonique, où l’on croise d’anonymes connaissances fortes en gueule (« u », « Hood Politics ») comme des personnages symboliques : l’Oncle Sam en inspecteur des impôts sur « Wesley’s Theory », la vanité sous les traits de Lucy dans « For Sale? », Dieu dans les habits d’un SDF sur « How Much a Dollar Cost ». Kendrick Lamar lui-même sème le trouble sur les propos tenus à la première personne : incarne-t-il un rappeur lambda ou parle-t-il de lui même ? Sur « u », en donnant la parole à un vieux pote rancunier et saoul (« If I told your secrets, the world’ll know money can’t stop a suicidal weakness »), ou sur « You Ain’t Gotta Lie » en prêtant des mots réconfortant à sa mère, Kendrick se confesse en évitant d’apparaître trop plaintif.

La complexité des sentiments exprimés par Kendrick Lamar se répercute dans la construction de To Pimp a Butterfly. Dans cet album à tiroirs, mais construit sur un récit relativement linéaire, le poème dévoilé au fur et à mesure souligne l’évolution du personnage principal et lie chaque morceau l’un après l’autre. Sur son album précédent, un titre a priori creux comme « Backseat Freestyle » prenait son sens dans l’ensemble de l’album. Pour To Pimp a Butterfly, Kendrick a inversé la logique : chaque piste donne un peu plus de sens à l’album. Ici, « u » est le morceau le moins agréable à écouter. C’est un euphémisme : entre le ton pleurnichard de cette vieille connaissance, et les deux saxophones se tirant la bourre tout au long du morceau, le morceau est parfois irritant. Pourtant, sans lui, toute la dimension sur la culpabilité déclinée par Kendrick perdrait de son sens, et ferait perdre le jeu de réponse avec « i » et son sentiment de fierté retrouvée. Une densité dans le texte et dans la conception de l’album qui le rend parfois presque étouffant. A l’image de « These Walls », morceau enjoué et ensoleillé contenant plusieurs niveaux de lecture, l’ensemble est rafraîchissant sur un plan musical, mais demande une lente digestion.

En remettant en question sa direction musicale, son rôle en tant qu’artiste, et ses racines culturelles, Kendrick Lamar livre un album ambitieux et enthousiaste malgré ses moments sombres et son impression ponctuelle d’application. To Pimp a Butterfly est l’œuvre d’un rappeur idéaliste, soucieux, et qui a forcé sa mue en un musicien dont la plus grande audace est de continuer à croire en son utilité. Dans le dialogue final de l’album avec le fantôme de 2Pac, le défunt rappeur assure à Kendrick que, passés la trentaine, les artistes afro-américains perdent leur rage et se font maquer par le système. Avec ce troisième album, à 28 ans, Kendrick Lamar a l’air d’un papillon qui pique toujours comme une abeille. Et s’il ne lui restait que deux ans de créativité, To Pimp a Butterfly resterait comme son vol le plus inspiré.


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