Chronique de Kiko (Abcdr du Son)
2012. A la sortie d’une fête, Demond Price, résident de Buffalo, New York, se fait tirer dessus alors qu’il est au volant de sa voiture. Une balle l’atteint à la tête, une autre à la nuque. Par miracle, le trentenaire s’en tire. Il passera néanmoins le restant de ses jours avec la tronche en biais, l’un des projectiles ayant engendré une paralysie totale du côté droit de son visage. Des séquelles qui risquent sérieusement de nuire à l’élocution de Demond et par la même à l’un de ses grands projets : donner un coup de fouet à sa prometteuse carrière de rappeur, entamée sous le nom de scène Jimmy Conway, et qui devait lui permettre d’enfin pouvoir vivre autrement qu’en traficotant dans le monde interlope de sa ville, l’une des plus dangereuses des États-Unis. Face à l’incertitude et à l’injustice, le frère cadet de Demond, Alvin Worthy, décide de réagir. Lui qui a passé pas mal d’années loin des micros, officiant comme manager de son aîné entre les séjours en taule, va reprendre du service pour perpétuer la tradition familiale. En quelques jours, il réalise sa première mixtape, Hitler Wears Hermes, sous le blaze Westside Gunn. Voilà pour la légende.
Ce qui n’est pas une légende en revanche, c’est que, quatre ans plus tard, Alvin est devenu l’une des principales figures du rap « d’inspiration new-yorkaise ». Même s’il s’est délocalisé à Atlanta, Westside Gunn est resté fidèle à une certaine idée de son art et de ses racines. My style is real classic, gutter, New York boom bap feel déclarait-il à Nahright l’an dernier. Rien d’inédit sur le papier. Mais la formule est sublimée par la voix haut perchée, le flow traînant et la personnalité de WSG. Fly Street Shit, comme dirait l’intéressé. La recette a été peaufinée sur les trois volumes de Hitler Wears Hermes, sur ses autres productions en solo et sur les projets communs avec son frangin, à nouveau apte au service (et pas qu’un peu). Il était donc temps de passer à l’étape suivante, le premier album.
Celui-ci se nomme Flygod. Commençons par les quelques points négatifs : un instru avec peu ou pas de drums ça va, deux ça peut passer, trois c’est limite, même quand c’est plutôt bien fait. Mais au bout du quatrième, il y a comme un parfum d’excès. Et on finit par ne plus pouvoir apprécier la performance d’Action Bronson et WSG campant Brother Devon et Brother Ray en fin de disque (« Dudley Boyz »). Dommage. Par ailleurs, peut-être que la liste d’invités aurait pu être réduite pour bien marquer la rupture avec le format mixtape. Pour le reste, pas grand chose à redire : Flygod est un album solide et cohérent. Westside Gunn a choisi une direction et compte bien ne pas en dévier. C’est donc une heure de rap de scélérat qu’il nous propose, entre fanfaronnades, bruits de flingue et références au catch.
Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
FLYGOD est l’album rap du mois de Mars et personne ne l’a vu venir. Westside Gunn est-il la nouvelle sensation new-yorkaise? Presque, puisqu’il est originaire de Buffalo et exilé à Atlanta. Ce qui explique les caractéristiques de l’album et son style Eastcoast à l’ancienne à mort. Bref, peu importe d’où il vient et comment il en est arrivé là, Westside Gunn fait sensation.
Aussitôt la lecture lancée que le beat de Daringer (qui produit les trois quarts du disque) diffuse des essences de hip-hop 90s sorti tout droit des ruelles sombres aux vapeurs froides à travers lesquelles Westside Gunn balance des lyrics qui sentent la poudre (noire comme blanche), la même que cuisinait des Raekwon avec Only Built For Cuban Linx ou les Mobb Deep. S’il n’y avait pas eu de « skuuuuuurrr » sur « Gustavo« , on se serait franchement cru vingt ans en arrière. Le refrain de cette track résume d’ailleurs le réalisme voulu par l’auteur, une description en toute simplicité qui suffit à imaginer une scène et un style de vie (« everyday get money and pray »). Les codes reprennent tellement fidèlement les codes d’autrefois que les influences de DJ Premier (les scratches de « Shower Shoe Lord« ), Havoc, des Black Moon ou RZA sont plus que palpables par endroit.
En vrai, on retrouve Alchemist accompagné de Action Bronson sur l’excellent « Dudley Boyz » (magique le long sample de violons), Statik Selektah qui ramène Skyzoo sur « 50 In. Zenith » et même Apollo Brown pour le magnifique « Mr T » (avec ces petits grains de poussière qui donne du cachet). Ce ne serait pas étonnant de retrouver Roc Marciano vu que Westside Gunn partage pas mal de points communs avec lui au niveau du flow, des thèmes et la place importantes des boucles pour les beats. He ben le bougre il est présent, à la prod hypnotique de « Hall » et au micro sur le glauque « Omar’s Coming » avec son phrasé qui nous glace à l’intérieur de nos doudounes.
Je n’ai probablement pas parlé du meilleur. Sans m’attarder sur les 18 pistes qu’aucune n’est à zapper, le boom-bap « King City » figure en bonne place en tête de liste grâce à une perf comme si on était en 96 avec en prime une apparition d’un grand technicien des vinyles reconnu mondialement, j’ai nommé DJ Q-Bert. Ça ne nous rajeunit pas tout ça. Même l’inconnu featuring (Mach-Hommy) défonce. La boucle de piano de « Vivian at the Art Basel » est enivrante comme un vin qui s’est bonifié durant deux décennies, Your Old Droog n’a plus qu’à finir le travail. Il manque un grain de folie? Danny Brown apparaît au bon moment sur « Bodies on Fairfax« . L’atmosphère fin d’après-midi propice à compter l’argent de la journée sur « 55 and a Half » n’a pas besoin d’un second couplet de Westside Gunn, il a déjà tout dit. Et au risque de me répéter, « Dudley Boyz« … N’oublions pas sa prise de position en faveur du chef de cartel mexicain récemment catpuré El Chapo qui nous fait reculer de trois pas. Il est arrivé dans le passé que des rappeurs glorifie des figures du grand banditisme ou des barons de la drogue, donc pourquoi pas.
Je ne serai pas le seul à vous le dire mais, si vous kiffez l’univers noir de Roc Marcy et le rap d’aujourd’hui remettant au goût du jour vieilles recettes, foncez les yeux fermés. Ce qui sera peut-être sur le podium des meilleurs albums rap Eastcoast de 2016 est celui d’un mec d’Atlanta ! Qui l’aurait cru un il y a vingt ans… C’est dire à quel point le rappeur respecte son art. Bravo à Westside Gunn, et à Daringer qui a droit à sa part du mérite.