We Can’t Be Stopped

Chronique de David² (Abcdr du Son)

Posté le 14/01/2016

En 1991, Brad « Scarface » Jordan ne vit pas encore vraiment de la musique. Pour l’Amérique, Houston et le rap du sud sont toujours considérés comme la cinquième roue du carrosse. Et le gros succès indépendant de Grip It ! On That Other Level, premier album hardcore et séminal de son groupe les Geto Boys (à l’époque composé de Willie D, Bushwick Bill, DJ Ready Red, et Scarface donc), ne suffit pas à changer la donne. Il est toujours coincé quelque part entre la rue et le studio, avec la ferme intention de quitter la première pour s’installer définitivement dans le second. Alors qu’il est en pleine écriture de son premier album solo, Scarface fait écouter quelques-unes de ses compositions à James « J-Prince » Smith, avec qui il travaille en parallèle sur le deuxième album des Geto Boys. Grand manitou du label Rap-A-Lot, J-Prince va à son tour jouer ces morceaux chez Priority Records. Sauf que là, les mecs deviennent fous en entendant l’un d’eux. Comme ils ont déjà ouvert le budget pour l’album du groupe, James a alors l’idée d’inviter Willie D et Bushwick Bill sur le titre en question. Construit autour d’une boucle du « Hung Up On My Baby » d’Isaac Hayes, empli de la paranoïa latente de son interprète principal, « Mind Playing Tricks On Me » allait devenir l’un des plus grands morceaux de rap jamais composé.

Horrifique, halluciné, schizophrène, « Mind Playing Tricks On Me » est de la trempe des classiques absolus. De ceux qui finissent forcément dans le top 10 de n’importe quel amateur un peu éclairé. En instigateur du morceau, Scarface se retrouve à poser sur les premier et troisième couplets. Les images qu’il renvoie, parfaitement psychotiques, sont celles d’un tueur en qûete de repentir : réalité altérée, visions cauchemardesques et rédemption impossible malgré les diverses pensées suicidaires qui viennent tourmenter l’être. Quant à Willie, il est hanté par les cadavres laissés derrière lui, devenus autant de monstres carpenteriens lancés à ses trousses. Enfin, en pleine descente un soir d’Halloween, Bushwick délire au point de s’éclater les poings sur le bitume, croyant tabasser un quidam qui le suivait. Peu de titres sont allés aussi loin dans la représentation visuelle des troubles de l’esprit, et l’influence de celui-ci sera colossale. De Outkast à Freddie Gibbs, de UGK à The Clipse en passant par Biggie Smalls, il a été samplé et cité en long, en large et en travers. Pour faire simple : aucun rappeur d’ici ou d’ailleurs n’a jamais parlé de folie ni de paranoïa sans devoir quelque chose à Scarface ou à ce morceau.

Bien sûr, un titre aussi exceptionnel soit-il n’a jamais suffit à faire un bon album et il va s’agir d’œuvrer pour la suite. DJ Red, pas très ravi de la façon dont l’argent est partagé (en fait, personne ne l’était, mais c’est une autre histoire), quitte le groupe en cours de route et laisse ses trois compères poursuivre le projet. Équipe soudée certes, les Geto Boys sont avant tout une somme d’individualités créée par J-Prince et le label Rap-A-Lot. Preuve en est : la facilité avec laquelle le groupe se déforme et reforme au fil des années, passant du sextuor au duo et comptant au total pas moins de neuf membres différents. Et cela se ressent largement sur disque : parmi les quatorze pistes qui composent We Can’t Be Stopped, neuf sont en fait des solos. Heureusement, ici, c’est le noyau dur du crew qui est à l’ouvrage, et chaque rappeur complète idéalement la panoplie de l’autre. S’ils ne retrouveront à aucun moment la magie de « Mind Playing Tricks On Me » (il faudra pour cela attendre 1996 et le mémorable « Time Taker » sur Resurrection), ils vont bâtir un album d‘une efficacité confondante, sur lequel le temps n’a décidément pas d’emprise.

Avec trois morceaux solos par artiste et seulement trois morceaux communs, We Can’t Be Stopped aurait pu n’être qu’une mauvaise compilation Rap-A-Lot. Il n‘en est rien, tant l’alchimie entre les trois MC’s crève l’écran. Rappeur total, Scarface est le leader naturel du groupe. Il a la voix. Il a la diction. Il a la plume. Et il a surtout des choses à raconter, entre ses histoires de dealers, ses années en hôpital psychiatrique, ses humeurs dépressives et autres tentatives de suicide. Charismatique au possible, Brad Jordan est un personnage à part. Le croque-mitaine de Houston. Une légende en devenir, qui insuffle aux Geto Boys sa paranoïa et sa folie larvées avant qu’elles n’éclatent définitivement dans ses futurs albums solos. Pour le reste, il empile les cadavres dans « Another Nigger in the Morgue », se fait leader du marché de la poudre dans « Gotta Let Your Nuts Hang » et décompresse en donnant quelques coups de reins dans « Quickie ». Voilà qui résume d’ailleurs plutôt bien les activités favorites du trio.


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