Do What Thou Wilt.

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 12 / 20

Posté le 11/12/2016

Regardez-le bien dans les yeux sur la pochette car ce n’est pas tous les jours que le Black Lip Pastor se sépare de ses lunettes de soleil qu’il pleuve qu’il neige ou qu’il vente. Ce n’est pas pour une histoire de style ou de coquetterie qu’Ab-Soul porte constamment des lunettes de soleil, mais à cause d’une hyper-sensibilité à la lumière. Et avec le temps, il n’y a pas que sa vue qui s’est assombrie, Do What Thou Wilt. est un album incolore.

Sans introduction, DWTW (pour raccourcir) nous fait plonger nu dans l’obscurité qui tapisse la démence intérieure de Soulo avec « RAW (backwards)« , qui critique au passage le paternalisme de Jay Electronica.  D’être partiellement aveugle lui a ouvert le troisième oeil, offrant une autre vision de son environnement, voir ce que les humains ne peuvent voir et dire des choses incroyables (le single « Braille » avec Bas du label Dreamville). Et ça transperce bien la matière grise de part en part sur bien des pistes, telle que « Womanogamy » (produit par un Mike Will inspiré), avec ces rimes d’accroche « look I’ve got two baby mamas/ but I ain’t got no kids/ Nah I’m fucking wit ‘you/ them my lesbian friends ». Les femmes ont une place non-négligeable sur cet album, le sujet de pas mal de morceaux (« HER World« , « God’s a Girl?« ), elle définit sa manière de percevoir son monde (exemple le refrain de « The Law« ), et malgré cela il a besoin de préciser « I ain’t a sexist ». Les premières rimes des morceaux sont les plus importantes pour amorcer l’écoute, même précédés d’un refrain, comme sur « D.R.U.G.S. » (avec un Mac Miller non crédité sur le hook). La simplicité des formulations font ressortir la puissance du sens de ses textes (« They say the apple don’t fall far from the tree/ Apple a day, it keep the doctors away/ I wonder if my father got more faded than me/ But I can’t ask him, ‘cause the doctors couldn’t save him« ). Lyricalement, ça fait crépiter les neurones, on s’approche nettement de #controlsystem auquel il faut souvent écho (en particulier sur certains titres comme sur le jazzy « INvocation » avec la légende Kokane), tout comme Kendrick Lamar, absent de cet album mais le rappeur y fait souvent référence et ce dès la première track.

Sur le plan de l’atmosphère, c’est là que le bât blesse. Produit en grande partie par les producteurs maison de TDE (Willie B, Tae Beast, Tommy Black, Sounwave, Skhye Hutch…), la complexité de l’âme de l’auteur tiraillé par le négatif et les tentations ne le défend  pas d’être un album musicalement terne, cendré, comme l’illustre des morceaux parfois majeurs comme « Portishead in the Morning » et « Threatening Nature« . Selon moi, point noir, à double titre. D’autres personnalités de la maison viennent prêter main forte, comme le boss Punch, la chanteuse SZA (qui est la prochaine à sortir son album chez Top Dawg) et ScHoolboy Q (« Beat the Case« ). Il arrive cependant d’y voir quelques éclaircies , comme « Wifey vs WiFi« , « Straight Crooked » et spécialement « The Law » avec Mac Miller qui chante le refrain (crédité cette fois), Rapsody et sa touche de soul/r&b.

« This ain’t an album, this is an algorithm », qu’il en soit ainsi. Si DWTW trouvera preneurs, en ce qui me concerne, je ne vois que le verre à moitié plein. Une raison supplémentaire de préférer encore plus #controlsystem. 


Chronique de David² (Abcdr du Son)

Posté le 03/02/2017

« What’s my name ? They call me Ab-Soul, the abstract asshole
I’m levitating, way too crazy, way to wavy for your sandcastle »

Herbert Anthony Stevens IV est-il destiné à rester dans l’ombre de ses comparses des Black Hippy ? Pas aussi ghetto qu’un Jay Rock, moins gangsta qu’un ScHoolboy Q, plus ésotérique que Kendrick, Ab-Soul a beau faire indiscutablement partie intégrante du groupe, il est un membre à part de l’équipée TDE. Celui qui a le verbe et l’esprit un peu trop tordus, un peu trop torturés pour viser le succès commercial de ses pairs. Le genre à sortir son album à la mi-décembre, lorsque tous les tops de fin d’année sont bouclés et que ses potes trustent déjà les premières places du podium.

Si Control System est un coup d’éclat et que These Days… est un coup dans l’eau (comme Ab-Soul lui-même s’est plu à le représenter dans le clip de « Vice City »), alors Do What Thou Wilt. doit être quelque part entre le coup de mou et le coup de folie. On savait la musique d’Ab-Soul particulièrement retorse, métaphorique, multi-référencée et complexe à appréhender, mais DWTW pousse cette complexité vers un degré autre. Le semi-échec de son album précédent, qui tentait une approche – souvent maladroite – vers le grand public, a sans doute fait comprendre au rappeur de TDE qu’il n’avait pas (encore ?) l’envergure suffisante pour cela. Résultat : son nouvel opus renoue avec l’ambiance sombre et mystique de Control System, tout en allant sensiblement plus (et parfois trop) loin dans l’expérimentation.

La production, laissée aux soins de plusieurs noms familiers plus ou moins proches du rappeur et de son label (Sounwave, Antydote, Willie B, Skhye Hutch…), s’avère être une grande réussite. Elle développe un son dense et atmosphérique (« Now You Know », « Womanogamy »), noir et opaque (« Portishead in the Morning/HER World », « Beat the Case »). Cette partition sied idéalement à l’univers d’Ab-Soul, fait de questionnements obscurs, de mysticisme et d’introspection fouillée. Par sa cohérence globale, elle laisse le rappeur faire étalage de son talent micro en main, entre prestations énervées (« RAW (Backwards) »), intimistes (« Lonely Soul ») ou chantées (« Wifey vs. WiFi/P.M.S. »). Ses variations de rythme lui permettent aussi d’essayer quelques approches différentes, comme dans un « Threatening Nature » aux limites du parlé, où l’instrumental oppressant voit Ab-Soul lentement divaguer au gré de ses pensées. Pensées qu’on devine sacrément affectées par la consommation longue durée de substances illicites et psychotropes. Et pour cette raison, la consistance de la production est d’autant plus essentielle : elle vient instaurer un équilibre entre le fond et la forme, sans quoi DWTW aurait vite fait de ressembler à une trop longue dissertation un peu éparse sur le sens de la vie, Dieu et les femmes, avec un gros joint de DMT en guise de stylo et une bible de poche pour antisèche.

C’est ainsi que le Ab-Soul sibyllin et mystérieux s’est transformé en une véritable énigme à inconnues multiples, dont il est permis de se demander si une quelconque réponse existe à son sujet. Fascinant, quelquefois magnétique même, il multiplie les phrases à la saleté clinquante et affichée, de la plus inepte (« With all disrespect I think the American flag was designed by fags ») à la plus confondante (« I’m finger fucking Mother Earth, put my thumb up in her butt, then roll like a was bowling »), sans toujours chercher à les lier les unes aux autres. Si des thèmes forts et récurrents s’en dégagent (la religion, la place de la femme dans la société), certaines métaphores semblent parfois aussi vaines que hors de propos. Lorsque Ab-Soul rappe « I’ve been miseducated, mislead, misinterpretated, misunterstood, mistaken, misjudged » pour montrer que les femmes sont toujours représentées négativement et ce de façon inversement proportionnelle à leur importance sur Terre (le préfixe négatif « mis- » étant associé au mot « miss », soit « mademoiselle »), on ne peut qu’applaudir des deux mains. Lorsqu’il chante son amour à l’entièreté de la gente féminine dans « Womanogamy » (encore un jeu de mots, cette fois entre « woman », « femme », et « monogamy », « monogame »), on est un peu plus circonspect, mais pourquoi pas. En revanche, lorsqu’il dit « You ain’t doing your job if you don’t say « oh my god »/Come have sex with Jesus » dans « God’s a Girl ? », on peut avoir beaucoup de mal à comprendre son propos. Et c’est ainsi qu’Ab-Soul souffle le chaud et le froid seize pistes durant, entre trouvailles géniales et métaphores poussives voire carrément absconses.

Le disque entier est à cette image : naviguant entre deux eaux, il hésite constamment entre la profession de foi et la confession païenne, mélangeant ad nauseam des références et des imageries de tous bords. Ab-Soul, lui, mène sa barque habilement, comme un génie autoproclamé entouré de sylphides, mais sûrement sans trop savoir où il a mis le cap. Toujours captivant, pas toujours pénétrable. Comme si le rappeur si intimiste mais si généreux de Control System était devenu trop conscient de lui-même, au point de se regarder faire une sorte de cabalistique musique dont lui seul posséderait la clé permettant de pleinement la comprendre. Dans « Threatening Nature », il dit : « This ain’t an album, this an algorithm » En l’état, Do What Thou Wilt. serait donc un album à moitié vide. Si tel est le cas, il ne tient qu’à celui qui l’écoute d’en récupérer les codes pour en comprendre l’algorithme, et ainsi en faire un album à moitié plein. Ce qui n’est pas rien quand son auteur s’appelle Ab-Soul.

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