2020

Chronique de B2 (Abcdr du Son)

Posté le 21/04/2017

Voilà plus de trois ans que Sanguee et Momo Spazz peignent une bien belle œuvre aux multiples nuances de bleu. Ensemble, ces deux Montreuillois ont sorti pas moins de trois projets, auxquels 2020 vient désormais donner suite. Depuis son premier effort Eau Calme, Triplego s’est doucement laissé porter par les flots d’un style que ce groupe est le seul à cultiver. Tendres voyous, les deux artistes écrivent des mélodies calmes et des mots durs. La violence du verbe est tempérée par la sérénité de l’élocution, et la lenteur du beat est perturbée par la percussion.

Le quatrième projet de Triplego s’inscrit en plein dans ce mouvement, et permet au binôme de définitivement s’installer à sa place, dans le désormais si vaste champ des possibles musicaux qu’offre le rap. La touche du groupe est unique, son identité on ne peut plus claire. En quatorze pistes, il donne à entendre des amours difficiles et des voyages immobiles, entre les gifles du réel et les caresses du rêve. Souvent, la tête est enfumée, le paysage est embué. Il arrive que les yeux soient humides quand les chevilles trempent dans une eau paisible. Jamais pourtant il n’est question de pleurer, de gémir, ni pour une princesse ni pour qui que ce soit, mais toujours d’avancer. Entre ses aspirations tropicales et ses inspirations montreuilloises, Sanguee écrit l’espoir d’une vie tranquille demain, espoir troublé par les incursions sombres du quotidien, des rues de la ville et du déhanché diabolique de la petite sirène au diadème brillant.

Mais 2020 ne se limite pas à ce jeu de clair-obscur et d’oxymores visuels, finalement pratiqué par tant d’autres rappeurs français. Il y a dans la musique de Triplego une indéniable innovation, un son parfaitement neuf qu’amène Momo Spazz, le beatmaker. Ce sont des sonorités orientales d’une pureté reposante, des claquements de doigts synthétiques, des gouttes d’eau qui s’éclatent sur une flaque… Autant d’échos et de chuchotements que viennent sublimer les nombreux moments muets de ce disque. En n’en disant jamais trop, que ce soit par la brièveté de ses couplets ou par la simplicité de son phrasé, Sanguee saisit en cabine l’essence de ses idées. Il écrit peu, mais il écrit bien, les figures de style sont légères et sans effet de manche : « Ma beuh est douce comme ta langue » (« Ketama »), « Tu pars, tu reviens, douceur du matin, tu pars, tu reviens, comme la fraicheur du matin » (« Yamaha »), « C’est le chrome qui arrive en Xmax » ( « Blanche »).

De ce son inédit et de ce style propre, il résulte un projet fort, peut-être clivant car désert de toutes concessions. Pourquoi en faire d’ailleurs, lorsque l’on dispose d’une telle capacité à créer ? Créer sans voler, créer sans citer, créer librement, c’est un luxe. Momo Spazz et Sanguee en jouissent actuellement, et les tendres voyous qu’ils sont auraient bien tort d’entrer dans le moule.


Chronique de Tariq (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 02/05/2017

A quoi aurait ressemblé PNL si les deux frangins n'avaient pas connu un succès éclair, s'ils avaient écouté davantage de rap hollandais et de Kid Cudi que de Lil Durk, et s'ils avaient grandi dans ce bouillon culturel qu'est la ville de Montreuil? TripleGo est peut-être la réponse à cette question. Il est étonnant de constater que malgré les nombreuses similitudes que partagent les deux formations - leurs musiques respectives pourraient être rangées sous le même vocable de 'rengaine de bicraveur déprimé sur productions planantes', les Montreuillois parviennent à sonner parfaitement originaux.

Le duo formé par le emcee Sanguee et le beatmaker Momo Spazz est à la fois plus raide, plus métallique, et plus détendu que PNL - ils revendiquent eux-mêmes l'étiquette de "hippies du 9-3". Ainsi TripleGo s'enfonce aux deux extrémités du spectre émotionnel proposé par les frangins de l'Essonne : d'un côté, une dureté engourdie à la vie de rue, de l'autre, un besoin certain d'évasion. De fait, Sanguee et son producteur s'adonnaient à ce style, résumé sous l'appellation trompeuse de 'cloud rap', bien avant l'avènement du crew QLF : leurs trois premiers EPs (Eau Calme et Putana en 2014, et Eau Max l'année dernière) exposaient déjà cette singularité et un songwriting rien de moins qu'époustouflant. Des qualités qui éclatent au grand jour sur 2020, premier de leur projet à bénéficier d'une exposition plus conséquente. 

Les oreilles fines comprendront qu'il est vain de comparer les Dionysiens au duo massif de l'Essonne : s'ils sont bien les enfants de la même époque, TripleGo trace un sillon qui lui est propre. Sur 2020, ils accouchent, l'air de rien, d'un rap purement fusion, instillant dans leur 'musique émotionnelle de la street' des éléments étranges, bigarrés : chants en arabe, rythmiques tribales et interludes ambient. Bien que perdant un peu de sa force dans sa deuxième moitié, 2020 est une superbe fresque multicolore, un voyage aux confins de la psyché de la jeunesse banlieusarde ; des mornes paysages de la périphérie parisienne jusqu'aux montagnes du Rif. #OLaWaii 


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