Trône

Chronique de Yoofat (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 18/12/2017

"Sur le plus haut trône du monde, on est jamais assis que sur son boule." 

Le trône, Booba y était déjà à l'époque de Ouest Side, un tantinet paranoïaque, le regard entre les persiennes histoire d'observer où en était la concurrence de l'époque. Les yeux fermés sur cette nouvelle pochette, le visage apaisé, Booba semble ne plus avoir de doute sur l'écart entre lui et les autres. Le Trôneest sien, pour longtemps encore. Mais c'est quoi le Trône selon Booba ?

Dans un premier temps, c'est la domination. Voilà près de 20 ans que le rappeur des Hauts-de-Seine est la figure de proue du rap en français, et cela se matérialise dans son phrasé, volontairement provocateur, violemment véhément à l'encontre de ses contrevenants préférés. Parce que les posts Instagram ne suffisent pas, quelques petites piques sont balancées ici et là : "t'es un teur-poin, c'est pas moi qui le dis, c'est la police." Quoi de neuf Emile ? Booba sur le Trône, c'est comme son alter ego dans Game of Thrones, Cersei : avec ou contre nous. "Je dors mal ces derniers temps. Je pense trop aux différentes manières de tuer mes ennemis," disait la reine dans la dernière saison de la série HBO. Voilà peut-être le mal de ce genre de personnages : tuer un ennemi doit être relativement rapide. Grandis un peu Ellie. La domination, c'est aussi l'égotrip, violent et sans équivoque. Et quand Booba expose sa puissance dans des morceaux comme "Centurion" ou "113" (avec son génial partner in crime Damso) on se dit que le Duc peut confortablement rester le boule posé sur le trône quelques années encore. 

Le trône s'acquiert également par le style. Celui de Booba a bien changé depuis l'époque où ses modèles s'appelaient Prodigy ou Method Man. Moins de syllabes et d'allitérations pour plus de respiration et de cruauté. Booba en dit peu, mais le dit bien et aiguise un sens de la formule reconnaissable entre mille. "La justice a deux vitesses, la Lamborghini en a six." Kopp a toujours une maîtrise très approximative de l'autotune, oscille entre une utilisation rudimentaire et un effet un peu plus sentimental. "Comme une étoile", "Validée" et "92i Veyron" sont devenus ses modèles, les morceaux "A La Folie", "Friday" ou "Trône" ont sont de parfait exemples.

Et puis le Trône, on s'y retrouve grâce à un instinct hors du commun. Dans le manga Kingdom, retraçant la réunification de la Chine Antique, on oppose deux styles de chefs de guerre : les fins stratèges qui prévoient l'issue d'un combat et agissent en conséquence, et les instinctifs qui foncent bestialement dans le tas, mais en flairant les actions adverses et les bons coups à assener. Même si certains louent les qualités de stratège d'Ellie Yaffa, il ne faut point en douter: dans sa manière de faire de la musique, il est bien plus Duke Hyou que Ouki, bien plus instinctif que stratège. D'ailleurs Trône est peut-être l'album dans lequel Booba manifeste le plus explicitement son animalité. Comme le faisait Kaaris dans "Zoo" ou Casey dans "Libérez la bête", le rappeur prend les traits d'un animal pour répondre aux clichés de l'Homme noir.

Car si Booba est sur le Trône, c'est aussi grâce à l'empathie dont il fait preuve envers ce même continent africain. Pour la première fois, B2O ne se contente pas de rappeler la violence de l'esclavage et de la vie quotidienne en Afrique, mais embrasse son identité d'Africain, comme sur le très remuant "Ça va aller" avec le franco-conglais Niska et le malien Sidiki Diabaté. Le panafricanisme est à l'honneur sur ce banger efficace ponctué par un "Arianna Grande x3" déjà classique. Booba se confie aussi davantage que qu'à l'accoutumée et conclut son album d'un morceau d'une rare intensité, tant dans l'interprétation que dans les mots qu'il choisit. Entre égotrips, pensées sexuelles et énièmes réminiscences esclavagistes, "Petite Fille" couronne également la petite Duchesse Luna, la seule à courir dans les bras de son papzer, la seule qui donne un sens au mot "amour" dans le monde obscur que chante le Duc depuis plus de vingt ans.


Chronique de Manue (Abcdr du Son)

Posté le 12/02/2018

« « Car dans la couronne creuse, qui ceint les tempes mortelles d’un roi, la Mort tient sa cour »  »

Shakespeare, Richard II

Le duc a toujours la street en baromètre, sans être un game changer aussi évident à chaque sortie. Si l’homogénéité noire de Nero Nemesis avait plu par son parti pris esthétique radical, Trône a l’hétéroclite des albums des têtes d’affiche de 2017 : l’intro qui plonge violemment dans l’opus avec une production guerrière, brève ; le son club afro-trap avec Niska et un refrain chanté par Sidiki Diabaté – « on salue le drapeau pirate comme à l’armée », qui dépasse en énergie les essais similaires de Lacrim (« Ce soir ne sort pas ») ou Alonzo (« Feu d’artifice ») ; la mélancolie introspective sous auto-tune qui succède aux egotrips bruts et incisifs. En cela, l’album est fort bien agencé. Au milieu, « Magnifique » sert de clé – étymologiquement, le mot désigne la grandeur majestueuse comme la dépense ostentatoire : il convient à la splendeur du sang royal comme à la vulgarité des parvenus.

Chez Machiavel – si bien compris par Tupac – le Prince est celui qui sait atteindre le pouvoir, le garder et, troisième volet souvent oublié de la pensée du philosophe italien : le transmettre. Trône est peut-être l’album où se dessine plus particulièrement l’héritage choisi. Il couronne une année où deux des artistes signés sur son label 92i brillent d’un succès numérique ou d’estime : Damso avec Ipséité et Siboy avec Spécial. Et, d’une manière tout à fait différente, Kalash, exposé sous les pleins feux de la métropole après « Rouge et bleu », présent sur le clip de « DKR ». C’est cette obsession croissante de la transmission qui explique peut-être le thème récurrent du « drapeau », symbole de reconnaissance, de ralliement identitaire. Mais la logique du roi, froid comme la réalité qui l’entoure – et d’ailleurs quelle série, mieux que celle à laquelle le rappeur fait écho sur la pochette, a popularisé la realpolitik – n’aboutit qu’à une mort violente. Kohndo qui a connu Booba à l’époque où, encore danseur, c’est son sens du corps plus que de l’écriture qui marquait, paraphrasait en 2002 les paroles de « On m’a dit » : « ma dernière vision sera un chauve armé d’un gun », sorte de clin d’oeil à son homologue boulonnais du côté obscur. Tout règne est conçu pour mourir : l’ultime épreuve du Prince – ou du duc – est de réussir sa transmission.

« L’ultime épreuve du duc est de réussir sa transmission. »

Alors oui, le hip-hop est son royaume, mais il y a quelque chose de triste à ce règne autotélique : parler du rap en en faisant. Appeler un album « Trône » seulement pour constater : « je règne. »  « Après 0.9 ils ont critiqué mais ont tous saigné l’autotune.» « Maîtrise le game méprise le game depuis des années. » Rien d’autre. La carrière est cellophanée, le cœur aussi, endurcis à force de s’enrouler sur eux-mêmes. Dès lors la frontière est fine entre le tragique et le pathétique. Entre savoir si Trône esquisse un creux plein ou vide de sens. « Sans eux je suis rien », lâche-t-il à la fin de « Petite fille » : demeure l’amour des enfants – autre manière de transmettre. Et le reste des aspirations politiques et existentielles de Booba, qui n’ont jamais eu et n’auront jamais la couleur de l’espoir. Être enterré au Sénégal, voilà tout – à bien des égards Trône rejoue et développe les thèmes plantés dans « Comme une étoile. » La tentation du personnage shakespearien Richard II d’« échanger son vaste royaume contre une petite tombe » affleure derrière des lignes qui clament presque toujours l’inverse. « Tellement loin dans le VIP que j’suis pas confortable. » Le pouvoir est un poids, par l’imminence de sa fin, la solitude et les traîtres qu’il fait naître. Trône parle de pesanteurs. Celle de l’histoire des vaincus et du règne des vainqueurs : le poids des chaînes et celui des médailles. C’est cette profondeur qui fait que l’album tire vers d’incessantes réécoutes.

Le sens est là, voire même le politique. Seulement, le glissement est de plus en plus prononcé du fond à la forme : de morceaux entiers à quelques punchlines subversives éparpillées, le propos central du duc n’est même plus dans les mots, même plus discursif, il réside dans les choix musicaux. Jusqu’à ce qu’il ne dise plus rien. Le choix des feats, des producteurs, Dany Synthé et Twinsmatic en tête. « DKR » est son plus grand tube et réussit l’exploit de faire résonner sur les ondes de France Inter « le cours de ta schnek est en baisse. » Ce sont les morceaux émancipés du copier-coller des tendances états-uniennes, sans être de l’afro-trap, qui constituent l’apport musical de l’album. Seul au sommet, incapable de s’attacher, c’est dans la musique qu’il retrouve un fond d’authenticité : celle de sa double origine, mi-Bleus mi-Lions. Le rap français et les musiques traditionnelles africaines. Voilà pourquoi Trône n’est pas que l’album d’un homme seul dans sa tour d’ivoire : parce qu’il respecte l’Afrique, « ne tue pas l’éléphant ».

Pour le reste, si l’album parle de pesanteurs, l’artiste ne le fait jamais sentir. « À quoi bon se plaindre, c’est pas comme ça qu’on paye ses factures. » Il a cela de fascinant, cette compréhension instinctive, dans sa chair, du rap : ce sens de la justesse corporelle perçue par Kohndo chez un Booba de seize piges. Le rap peut être une blague, un combat, un point d’exclamation, une déclaration d’amour cachée par pudeur sous des couches d’auto-tune – comme si sa voix brute ne pouvait parler de Luna – de la colère et du verbe, l’expression d’une vitalité sans queue ni tête. Qui n’a absolument pas besoin de se justifier.


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