A Breukelen Story

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 20 / 20

Posté le 09/11/2018

Un peu d’histoire. Été 2007, Rawkus publiait Port Authority, l’album d’un beatmaker canadien basé à NYC qui se surnomme Marco Polo de par ses origines italiennes. C’était la dernière année d’activité de ce label d’excellence qui a marqué la culture hip hop de la côte est entre 97 et 2004, mais ça tout le monde l’ignorait dès lors. On savait juste que la structure vivait en dilettante alors qu’elle s’évertuait à dénicher de talentueux inconnus, le top du top de l’underground en ne se limitant plus qu’à New-York mais étendait sa zone de recherche sur la côte ouest, et booster leur carrière (The Procussions, Blue Scholar…). Parce qu’on avait une confiance aveugle à Rawkus, ces rappeurs, producteurs ou groupes qu’on ne connaissait pas et qui étaient les ultimes sorties du label, on ne faisait pas la sourde oreille avec, parmi lesquelles donc ce Port Authority de Marco Polo. En l’apparence, l’album d’un artisan du beat qui allait futurement battre le fer pour des pointures de l’underground, mais qui contenait au milieu de grosses collab en inox un titre qui a fait l’unanimité, un classique instantané, « Nostalgia » avec Masta Ace.

Il ne s’agissait pas de leur première collaboration, c’est faux, le légendaire MC underground de Brooklyn avait déjà pioché un beat à Marco pour son chef d’oeuvre A Long Hot Summer en 2004. À l’époque, c’était personne mais cette date marque le point de départ d’une relation de travail, de collaborations ponctuelles, une amitié qui s’est forgée au fil du temps. Quatorze ans après leur rencontre, les destins d’Ace et Marco Polo se recroisent pour un album complet qui raconte leur histoire, A Breukelen Story. La nostalgie est le maître mot de cet opus réminiscent du boom-bap, et qui dit gros instru, logiquement ça sort chez Fat Beats. Alors si en plus l’alchimie des premiers jours repart de plus belle….

Ni une ni deux, Marco Polo met la gomme avec « Kings« , une grosse entame à la Just Blaze pour catapulter Masta Ace et bien commencer A Breukelen Story. Les notes de piano jazzy se marient à merveille au caisses sur « Brooklyn« , un titre où représentent également les Smif-N-Wessun. Masta Ace n’a pas peur d’écrire tout son amour pour son quartier sur « You & I » (avec un joli refrain féminin), ni sa dévotion inconditionnel pour le Hip Hop sur « I Still Love Her« , en référence au célèbre classique de Common « I Used to Love H.E.R.« . « Sunken Place » (avec le chanteur Pav Bundy) est une autre description de l’environnement dans lequel s’est installé Marco Polo. Les skits placés à intervalle réguliers racontent son départ de chez ses parents au début des années 2000 et son installation à Brooklyn à travers de courts dialogue, jusqu’au message de la mère du producteur tout à lafin pour le féliciter pour « Nostalgia« . On comprend l’idée, qui convient indiscutablement aux deux parties, de faire un album boom-bap dans les règles de l’art qui permet à chacun d’exceller dans son domaine, le beat et le lyricisme.

Entre des morceaux qui forment l’histoire de Marco et Ace s’insèrent de grosses tueries, notamment « Corporal Punishment » sur lequel Masta Ace tâcle l’écoute dématérialisée en compagnie et à Elzhi de prendre la main sur le second couplet, et pour clore le tout des scratches de J Dilla et Phat Kat. Marco ne lésine pas sur les scratches, choisissant parmi des phases de Method Man, Jay-Z, etc… Quant à Lil Fame il vient dynamiter « Cout’em Up« . Ace réunit aussi son groupe eMC sur le très bon « Three » agrémenté d’un superbe sample de flûte crépusculaire. Pour le mot de la fin, plutôt qu’un traditionnel happy ending, Masta Ace fait venir Pharaohe Monch pour parler d’un sujet grave et dramatique, le combat contre la maladie. Les mots sont très forts pour montrer l’intangible détermination de Ace qui est atteint d’une sclérose en plaque, pour continuer à vivre de sa passion, faire des concerts, enregistrer de grands albums (fuck la retraite) comme si c’étaient les derniers.

En terme de hip hop new-yorkais, Masta Ace et Marco Polo font la paire, comme Guru et DJ Premier ou encore Pete Rock et CL Smooth en leur temps. A Breukelen Story est plus que très satisfaisant, on pourrait pas rêver mieux.


Chronique de Greg (Abcdr du Son)

Posté le 22/02/2019

En 1988, alors même qu’il n’était pas censé initialement figurer sur le morceau, Masta Ace ouvrait « The Symphony », l’un des plus célèbres posse cut de l’histoire du hip-hop, voire l’étalon de mesure du genre. Plus de trente ans après, la cinquantaine bien sonnée, l’ancien du Juice Crew continue de brandir la torche du rap new-yorkais. Il le fait ici avec un voisin d’adoption, le beatmaker canadien Marco Polo, qu’il connaît depuis un bail. Il fut en effet l’un des premiers à le solliciter après l’arrivée de ce dernier dans la Grosse Pomme, alors qu’il bossait comme ingénieur du son et cherchait à placer ses sons. Cette rencontre donna « Do It Man », sur A Long Hot Summer (« show him some love », comme disait JB), faux dernier album, il y a quinze ans.

Masta Ace est, on le sait, un adepte des albums construits autour d’une trame narrative. Il en va de même ici et c’est bien son idée, même si elle ne le concerne pas. C’est en effet la migration de Marco Polo qui sert de fil rouge au disque. A Breukelen Story met en scène la volonté sans faille du natif de Toronto d’emménager à New York en général et à Brooklyn en particulier, dans ce quartier dont le nom dérive de celui de Breukelen aux Pays-Bas, via la colonisation néerlandaise – d’où le titre de l’album, explicité par une troisième piste qui sert de single, avec un refrain des locaux de Smif-N-Wessun. Les interludes réguliers (et courts) relatent une obstination finalement récompensée (félicitations maternelles en prime, comme c’est mignon) malgré les obstacles de tous ordres : réticences paternelles, opposition conjugale, inconfort résidentiel, etc.

Pour ce qui est de l’exploration, Marco Polo ne s’aventure jamais loin. Il chérit le boom-bap de la côte est et il s’y tient, sans audace mais avec un savoir-faire qui, dès le morceau d’ouverture, « Kings », avec des boucles de piano et de flûte, colle parfaitement au flow maîtrisé et réfléchi de son compère, lequel n’a décidément pas tout à fait la place qu’il mérite dans le panthéon du genre. Le maître d’œuvre de Port Authority sait trouver la boucle qui fait mouche, comme celle piquée à Henry Mancini et John Laws sur « Man Law », qui accompagne le ton aussi désabusé que déterminé de Masta Ace, épaulé ici par Styles P. Sur l’excellent « Count’Em Up », il a la bonne idée de trouver un refrain à contrepied, piqué à une comptine, sur un morceau qui, portant sur la discrimination judiciaire et carcérale, n’a pourtant rien d’insouciant, même si Masta Ace y met une bonne dose d’ironie. Le morceau bénéficie aussi bien de la présence de Lil Fame sur le second couplet que d’un scratch du jeune Masta Ace lui-même, via une phase sur le sujet reprise à « The Mad Wunz » (sur son premier album, Slaughtahouse). C’est que le membre d’eMC (ici réunis sur « Three ») ne s’arrête pas aux frontières du borough même si, comme le suggère la très belle pochette, Brooklyn est exemplaire de la gentrification. Il élargit la perspective, comme sur « American Me », idéalement placé après « Count’Em Up ».

Dommage qu’on n’échappe pas à deux-trois refrains chantonnés gnangnan (« You & I », « Sunken Place »), ainsi qu’à un « Still Love Her » un peu convenu, avec son personnage féminin incarnant le hip hop à la manière du « I Used to Love H.E.R. » de Common il y a un quart de siècle. Tout ceci est convenu, jusqu’à la critique des flambeurs (« Wanne Be»), et même si on ne boude pas son plaisir, un peu de (bonne) surprise n’aurait pas fait de mal. Mais même si la routine s’installe, il faut patienter jusqu’à la fin. Car on ne peut pas prétendre juger A Breukelen Story sans avoir écouté le morceau final, « The Fight Song », dans lequel, sur fond de sample choral glaçant, un Pharoahe Monch impérial incarne la sclérose en plaques contre laquelle Duval Clear lutte depuis vingt ans.


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