One of the Best Yet

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 17 / 20

Posté le 01/10/2019

De La Soul et la der des Tribe Called Quest en 2016, le super-groupe Prophets of Rage, le Wu-Tang Clan, le D.I.T.C., Cypress Hill en 2018, Compton’s Most Wanted à la rentrée 2019 ainsi que le retour du trio de l’ombre les Black Moon… et voilà la ré-apparition parfaitement inattendue d’un autre groupe de rap d’antan : Gang Starr. D’autres vieux de la vieille. YOUHOU par ici les puristes ! L’incrédulité fut totale, l’album semi-posthume One of the Best Yet est pourtant bien réel.

Belle façon de fêter la mort de Guru puisque l’album est sorti le jour de la Toussaint. Coïncidence ? Je pense pas. C’est aussi une façon de rendre justice à ce fabuleux lyriciste disparu en 2010 des suites d’un cancer. Triste de mourir sur une mauvaise note (son solo Guru 8.0 était tellement mauvais), enterrant avec lui les espoirs d’un futur album de Gang Starr. Amertume et frustration. C’était ce connard manipulateur de Solar (producteur des solos de Guru) qui retenait des enregistrements vocaux inédits jusqu’en 2016, contre le gré de la famille. DJ Premier a dès lors secrètement commencé en 2018 à construire des beats à partir de ces enregistrements qui n’ont jamais vu le jour. Que de temps perdu à cause de Solar… The Ownerz, 2003, seize ans séparent donc de One of the Best Yet, quasi une génération a passé.

Ce septième LP des Gang Starr est très brut, sombre comme beau, avec des scratches secs, et des samples sensiblement moins jazzy qu’à l’accoutumée, avec beaucoup de pianos et violons. Probablement l’époque et le côté solennel qui veulent ça. Cependant, un DJ Premier qui a subitement retrouvé l’inspi’ de jadis avec la re-découverte de son ancien ami. Pas d’infos sur la datation de ces enregistrements de Guru, mais on s’en fout. Cela fait un bien fou d’entendre sa voix il est vrai, lui dans sa fleur de l’âge, son producteur fétiche qui lâche ses meilleurs beats depuis un bail, et la Gangstarr Foundation. La famille est bien là au complet, à commencer par les M.O.P. qui attaquent rapidement sur « Lights Out », Group Home sur « What’s Real » et Big Shug et Freddie Foxx sur la part4 de « The Militia » ! Merci 1000 fois. Jeru Tha Damaja a même enterré la hache de guerre avec DJ Premier pour les rejoindre sur « From a Distance ». Cette réunion de famille en 2019 fait chaud au coeur. Enfin, le fils de Guru, est lui aussi présent pour rendre hommage à son père le temps d’un court interlude. Il apparait aussi dans le clip de « Bad Name ».

Des noms en feats qui étonneront, dont J.Cole qui a toute sa place sur le magnifique « Family & Loyalty », Ne-Yo et la rappeuse Nitty Scott MC qui s’intègrent admirablement bien sur « Get Together ». D’autres impressionnent moins (comme Talib Kweli, Royce Da 5’9), ce qui est encore plus étonnant. Quant au refrain de Q-Tip sur « Hit Man », il est plutôt bien vu. Globalement, le contenu, j’ai envie de dire du « classic material », du pur Gang Starr a minima (« From a Distance », « Take Flight », « So Many Rappers »). Et on pardonnera la reprise du refrain de « What I’m Here 4 » sur « Bless The Mic », ainsi que sa courte durée totale. Mais leurs premiers albums avaient une durée similaire donc ce contre-argument ne vaut pas grand chose. Ce qui pêche parfois à l’écoute en revanche, ce sont ces espèces d’absence, qui soulignent les limites de ce type d’exercice, d’essayer de mettre des contours autour de couplets posthumes de Guru et compléter les espaces vides.

Le plus important est One of the Best Yet est tout de même bien fichu, nous émeut comme il fait déboiter la nuque comme avant. Avec ce final digne et respectueux, DJ Premier a fait un travail remarquable, l’héritage des Gang Starr est sauf et s’achève sur une très bonne note. Les années 2020 prouveront, s’il était encore nécessaire, que les cinquantenaires ont encore toute leur place dans le rap jeu actuel. Et c’est même une nécessité, alors profitons-en tant qu’ils sont encore là.

LA NOTE : 17/20

Chronique écrite le 14 Novembre 2025


Chronique de JuldelaVirgule (Abcdr du Son)

Posté le 25/11/2019

Les gardiens du temple, c’est cette impression que le duo Gang Starr avait laissé avec son dernier disque. The Ownerz était la cinquième pièce d’une lignée impeccable d’albums ayant marqué au fer rouge le rap new-yorkais des années 90 : Step In The Arena en 1991, Daily Operation en 1992, Hard To Earn en 1994 et Moment Of Truth en 1998. « Les Tauliers » était donc un sobriquet justifié en 2003, il y a déjà seize ans de cela. Paradoxalement le groupe ne connaissait cette fois qu’une semi-réussite commerciale et critique. Un nouveau souffle et de nouvelles têtes apparaissaient alors et les canons de « Who Got Gunz », même s’ils étaient diablement efficaces, pouvaient sonner datés face aux nouveaux modèles de l’époque. Les productions plus synthétiques de Timbaland, Swizz Beatz et des Neptunes avaient entre temps apporté une fraîcheur inédite et séduisante. La machine Aftermath, avec Eminem puis 50 Cent, était aussi passée par là. En comparaison, les compositions plus classiques et boom-bap du duo de Guru et DJ Premier avaient pris un petit coup de vieux. Pourtant, des missives de Keith Edward Elam sur un « Peace of Mine » rageur au sample de trompettes mélangé aux bruits d’enfants sur le bienveillant « Riot Akt », en passant par le flow laidback de Snoop coupant brillamment une certaine rugosité new-yorkaise sur « In This Life » : tout trouvait sa place sur ce disque, souvent désigné comme le chant du cygne de Gang Starr.

En 2008, l’Abcdr du Son concluait sa rétrospective des albums du duo sur une question restée sans réponse : comment Guru a-t-il pu délaisser une légende vivante comme DJ Premier pour reconstituer un duo avec Solar, cet obscur producteur de troisième zone ? C’était sans savoir que deux ans plus tard, le MC allait décéder d’un cancer, et laisser cette question encore plus trouble. Les rumeurs autour de la mort de Guru allaient s’épaissir et rester dans un nébuleux embrouillamini, l’éloignant même de DJ Premier et laissant l’héritage de Gang Starr en suspens. Très peu d’indices apparaissaient au milieu de cette confusion et, le temps faisant son effet, plus personne n’attendait un album posthume de Gang Starr en 2019. Jusqu’à ce que Preemo sorte de ce mutisme autour du groupe avec un tweet intriguant. « I wonder what people would say if i released a new… » Il n’en fallait pas plus pour allumer le feu. Quelques jours après, des posts Instagram dévoileront un premier single « Family and Loyalty » en compagnie de J. Cole, puis l’album inespéré. Après une lourde bataille juridique pour savoir le fin mot de l’histoire et récupérer les droits et l’héritage de Gang Starr, One of The Best Yet en sera le nouvel album.

I WONDER WHAT PEOPLE WOULD SAY IF I RELEASED A NEW...

Comme The Ownerz en 2003, One of The Best Yet est un anachronisme, un disque qui n’a pas grand-chose à voir avec son temps. Sauf que cette fois-ci, c’est l’effet inverse qui se produit. Quand son prédécesseur était critiqué pour son aspect conservateur, One of The Best Yet arrive un peu comme une bouée de sauvetage en pleine mer. Une grosse madeleine de Proust dans laquelle les fidèles vont mordre à pleines dents. Il est difficile de dire si la proposition musicale qui reste la même depuis 1991, séduira le jeune public d’aujourd’hui. Le disque proposé par Chris Martin – le nom de DJ Premier au civil – est dans les règles de l’art, comme il était conçu dans la décennie 90. Un micro Shure et une platine Technics mis sur un piédestal, une photo encadrée du groupe sous les projecteurs : le décor est planté, cette nouvelle œuvre aurait presque sa place dans un musée. Elle a ce côté conservateur qu’ont les artisans qui maîtrisent leur art : faire les choses bien et les inscrire dans une tradition. Des termes qui peuvent sonner péjoratifs mais qui retrouvent leurs lettres de noblesse tout au long de cet album.

« Le disque proposé par DJ Premier est conçu dans les règles de l’art de la décennie 90 : un micro Shure et une platine Technics mis sur un piédestal. »

De « Lights Out », bal d’ouverture rugueux avec les braillards de M.O.P et une sentence exquise de Lil Fame (« A wise man once said : Fuck what a wise man said ») à « Bless The Mic », final solennel empreint de cordes et de cuivres, les seize titres remplissent avec succès leur mission : faire revivre l’héritage du duo et la voix si spécifique de Guru le temps de trente-sept minutes. « Family and Loyalty » oblige, le noyau dur de la Gang Starr Foundation s’éparpille sur la tracklist. Melachi the Nutcracker et la voix nasillarde de Lil Dap de Group Home épaulent Royce Da 5’9’’ sur « What’s Real », Jeru The Damaja revient causer étoiles et cosmos sur « From a Distance », Freddie Foxxx et Big Shug en vétérans-forces tranquilles livrent la quatrième partie de « The Militia ». Pour le reste, Q-Tip se fend d’un refrain d’exception tout en onomatopées sur le descriptif « Hit Man », Talib Kweli se fait un honneur de poser sur « Business or Art ». Enfin « Get Together » est une tradition dans la tradition : en conviant le chanteur Ne-Yo et surtout la talentueuse rappeuse Nitty Scott, Guru et Preemo servent un jam dans l’esprit des « Ex Girl to Next Girl », « She Knowz What She Wantz » ou « Nice Girl, Wrong Place ». En faisant la fine bouche, le vrai seul point faible de cet opus est de ne pas avoir de morceau à la hauteur des plus grands story-tellings de Gang Starr. Pas de titre équivalent à un « Just to Get a Rep », de « Code of The Streets » ou de « Betrayal ».

Mais la force de One of the Best Yet réside ailleurs. Basés sur l’ego trip et la chasse aux wack MCs, les messages derrière les raps de Guru résonnent avec une actualité où la course aux nombre de vues est devenue l’atout de vente majeur des nouveaux rappeurs. Particulièrement sur « Bad Name » ou « So Many Rappers », le fantôme de Keith Elam revient, sinon régler des comptes, faire un voyage hors-corps et constater quelques évidences, entre voyeurisme médiatique (« Beef is what’s up now, careers are gettin’ shut down. The media wants something meaty, people are fuckin’ greedy ») et manque de consistance artistique (« So many rappers in search of fame and most’ll be lucky if we remember their names »).

Un fantôme dans la machine dont la voix d’outre-tombe, guidée par Preemo, fait mouche. Beaucoup plus qu’en 2003. Pourtant le discours n’a pas bougé d’un iota. Les saisons, elles, si. One Of The Best Yet est beaucoup plus qu’un disque de chanteur mort venu aligner les zéros derrière les comptes chèques de la maison de disques. Guru y renaît de ses cendres comme un Phénix encore plus fort, grimé en Père Fouettard par Preemo qui, quant à lui, encaisse les honneurs de livrer une prestation toujours impeccable. Le fruit du labeur. « One of the best yet », Gang Starr le confirme et le réaffirme : il est bien l’un d’un des meilleurs groupes de l’histoire du rap.


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