Rooftop

Chronique de Yoofat (Goûte Mes Disques) 10 / 20

Posté le 10/12/2019

Impossible de tenir la cadence d'un album par an sans perdre en profondeur et en pertinence. Un artiste doit pouvoir recharger ses batteries avant de vider à nouveau son sac. Le rap jeu devrait obéir à ce mythe de Sisyphe contemporain, mais les chiffres, l'envie d'omniprésence sur les plateformes de streaming et la pression exercée par une fanbase ou une maison de disques bouleverse souvent cet équilibre malsain. Désormais, la culture de l'immédiateté ne permet permet plus de faire le vide avant le remplissage. Il faut sortir de la nouvelle musique, peu importe sa pertinence. Pas le temps d'attendre que le propos mature, ce dont on a besoin, c'est que le propos existe. Plus particulièrement encore quand on est dans les Tn de SCH, et que l'évocation seule d'une nouvelle sortie suffit à mettre les internets sens dessus dessous. 

Alors que les fans du MC d'Aubagne s'attendaient au deuxième volet des aventures de JVLIVS, lui a préféré opter pour un classique des années 2010 : la mixtape déguisée en album, comme à l'époque d'Anarchie et de Deo Favente. La communication, l'artwork et la qualité des clips ("R.A.C" peut aisément concourir au titre du clip le plus stylé de l'année) veulent nous faire croire que Rooftop a été le fruit d'une réflexion poussée et d'un travail acharné de la part de l'artiste et de son équipe. Les premières écoutes nous laissent néanmoins perplexes. On comprend assez vite qu'à part certaines images incroyables, le S n'a rien d'exceptionnel ou de neuf à exhiber. Si ses talents illuminent le début du projet (impeccables "Cervelles" et "All Eyes On Me"), la zone de confort du S (les ambiances "nouveau riche", la fascination pour le grand banditisme, le dilemme entre une vie sulfureuse et la bonne éducation de sa mère) devient vite une évidence qui érode progressivement notre intérêt. 

On retiendra sans doute de Rooftop qu'il aura été une cour de récréation pour SCH. Dans celle-ci, le rappeur s'est entouré de plusieurs confrères, chose peu habituelle dans sa discographie. Si l'idée semblait judicieuse sur papier, elle se révèle assez catastrophique sur disque. Le pauvre Julien avait pourtant invité plusieurs fines plumes, dont certaines avec qui les précédentes collaborations avaient été une réussite. Mais sur Rooftop, les bulles d'air de Rim'K et Ninho sont clairement dégonflées, Heuss L'Enfoiré est chiant comme la dernière mixtape de Migos et les prestations de Soolking et de l'italien Capo Plaza sont tout bonnement insipides. Il n'y a guère que Maître Gims pour faire vraiment honneur à l'invitation du N°19 sur "Baden Baden". 

En attendant la suite de JVLIVS, Rooftop permet à SCH de se libérer des contraintes du concept album, de ne plus être tenu par la cohérence et l'aspect fictionnel qui avaient fait la force du premier tome. De fait, le projet est moins complexe, moins profond et surtout moins travaillé, comme si le seul fait de n'avoir aucun fil rouge avait dédouané son auteur de l'exigence de qualité. Bien qu'on se réjouisse toujours de l'existence d'un nouveau projet de SCH, on se dit que s'il avait eu l'opportunité ou la bonne idée de prendre son temps, il est fort possible que ce Rooftop n'ait jamais existé.


Chronique de Manue (Abcdr du Son)

Posté le 27/01/2020

« C’est le S ! » L’intro projette d’emblée l’image d’un homme sorti brusquement du sol, cheveux longs plaqués par la tramontane, s’époumonant « je suis en vie ! ». Et en colère. En vie, pas pour longtemps – « une clope et t’as trente ans » – alors autant rapper comme on existe : le plus intensément possible. Rapper au bord du ravin, comme ado prendre la voiture après trois teilles et sans permis, au risque de mourir dans un virage entre Cassis et Carnoux. Cette vitalité contrastée, celle d’un « jeune ancien », donne envie de pleurer un bon coup, se mordre les joues et aller encore plus loin. SCH en a chié, soit, a perdu « pépé papy papa », s’est tapé une pneumonie, plusieurs mois d’une semi-existence entre les mêmes machines d’hôpitaux, celles qui sauvent la vie et celles qui accompagnent la mort. À présent, il faut rattraper le temps volé, cicatriser les peines en faisant partie du présent. Il est, c’est vrai, toujours beaucoup question de temps chez lui. Rooftop particulièrement est le produit d’une démangeaison : « j’crois qu’il y a quelque chose dans mon ventre, un truc qui en veut à la terre entière ». Quelque chose que les contraintes de la vie, l’industrie et les formats avaient peut-être tenu encore enfoui.

En effet, là où JVLIVS disait la vérité en passant par la fiction, Rooftop est un aperçu direct des tripes de Julien Schwarzer. Dix-sept titres de bilan à vif, pas le temps pour l’art, il y avait urgence. Et pourtant, une maîtrise et une maturité encore plus totales se dégagent du résultat. C’est le petit miracle de cet album d’entre-deux : une énergie collée au présent dans l’interprétation et la fulgurance des images, associée à un surplomb d’autobiographe en fin de vie. Vingt-six piges et cause comme s’il en avait quarante. « Le plus jeune des vétérans » depuis Médine a acquis une telle facilité dans le rap qu’il donne l’impression de marcher sur l’eau, même sur les prods US les plus à la mode. Parce que ce curieux interstice bouillonnant entre deux albums-concepts contient une belle panoplie de sous-genres des années 2010. Rooftop – nom d’une boîte symbole de la gentrification de Marseille soit dit en passant – accueille aussi bien une production Koba LaD-compatible (« R.A.C ») que des titres de variété française, imaginés sans peine chantés avec un micro à pied, le flash des téléphones du public éclairant les crevasses d’un visage torturé. Certaines productions sont même un brin génériques pour le caractère de feu de l’artiste, surtout comparées à l’identité musicale marquée du précédent disque. Cette fois, c’est surtout le rappeur qui assure la cohérence, malgré la supervision globale de Guilty. Mais le but, comme le suggèrent le côté farceur du personnage public – fort sympathique mais un peu lourd à force – et le titre anglicisé, est de montrer que malgré leur sérieux, le duo beatmaker/rappeur est libre, joueur, que l’exigence ne les enferme jamais.

« Dix-sept titres de bilan à vif, pas le temps pour l’art, il y avait urgence. »

D’ailleurs, Rooftop réussit peut-être là où Deo Favente avait moins convaincu : dans les tentatives pour coller à la hype états-unienne, en restant unique en son genre. S’il reprend une ébauche de construction efficace – intro surintense et sous-marine, outro céleste et lumineuse, interlude à la hache, il n’a pas la colonne vertébrale bien dessinée de JVLIVS. Le format se rapproche d’A7, la mixtape, et en même temps développe un aspect d’Anarchie, le premier album, laissé en suspens alors qu’il était cher au cœur de son auteur. Ce sont les titres introspectifs sous Auto-Tune suraigu tels que « Essuie tes larmes », « Quand on était mômes » – reboostés ici en déchirure amoureuse dans « Tirer un trait », puis « Petit cœur » au potentiel rockstar. Et bien sûr, le touchant « Ça ira » où SCH donne l’impression de parler à un alter ego du passé, garçon solitaire qui ne sait auprès de qui reposer son jeune front soucieux, et se console avec le Johnny Depp méché de Blow et les couplets de Tous ensemble chacun pour soi. Sa valeur ajoutée ? Toujours cette voix aux variations improbables, comme s’il avait gardé de l’adolescence et les « rêves de gosse » et le souvenir de la mue ; des gimmicks d’outre-tombe et surtout, la profondeur tragique de l’écriture. Mais le jour n’est pas arrivé où il jouera les « poète, pas rappeur » sur France Inter pour s’opposer au reste du rap français. Son talent d’écriture a ça de puissant qu’il n’a pas la pesanteur d’un gars à qui on aurait trop dit qu’il est un « lyriciste » et se forcerait à en avoir l’air à chaque respiration. Rooftop, derrière son côté à l’arrache, en est encore la preuve.


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