LMF

Chronique de Raphaël (Abcdr du Son)

Posté le 11/12/2020

Il y a des œuvres dont on pressent les tensions qu’elles vont créer avant leur sortie. L’annonce d’un contrat de distribution pour un futur disque de Freeze Corleone avec Caroline / Neuve, labels de la major Universal, avait déjà de quoi surprendre. À l’heure où une partie des rappeurs français jouent le jeu d’une musique plus calibrée et lissée, comment un artiste de son rang allait trouver sa place dans une industrie qui a normalisé le rap dans sa course à la mise en playlists ? Il y a bien quelques contre-exemples ces dernières années, d’Alpha Wann à Laylow, mais leur musique aussi racée et affirmée soit-elle n’a rien du potentiel corrosif de celle de Freeze Corleone. En à peine une semaine après sa sortie, le 11 septembre 2020 – Freeze aime jouer avec les dates symboliques et tragiques -, son premier album officiel, LMF, a été pris dans l’habituel effet boule de neige : viralité, emballement du cirque médiatique et politique, rupture de contrat par Universal, retrait puis réapparition partielle de l’œuvre du rappeur sur certaines plateformes d’écoute. Sans aucune forme de procédure judiciaire complète qui aurait abouti à une décision irrévocable, justifiant de l’arrêt de l’accessibilité à sa musique. En cause ? Des propos passés flirtant avec l’antisémitisme, dans une tambouille complotiste qui fait la sève de l’esthétique de Freeze et a forcément nourri l’idée de manigances contre lui. « Il y a tout un plan de préparé contre Freeze depuis, ils attendaient ce moment… », tweetait déjà le 26 août Shone, rappeur du Ghetto Fabulous Gang, alors que la FNAC refusait de mettre l’album en ventes sur son réseau. Devenu consigliere de Freeze Corleone, il avait anticipé les mécanismes qui allaient faire de la sortie de LMF l’événement dans et hors du rap de la rentrée 2020.

LMF (pour La Menace fantôme) est un disque à l’ambition radicale. À trois titres. D’abord, celle de la direction musicale. Flem, producteur majeur et réalisateur de l’album déjà fortement présent sur Projet Blue Beam il y a deux ans, co-signe sur LMF avec d’autres producteurs une bande son dense, sombre, presque monochrome. Comme Projet Blue Beam avant lui, l’ensemble peut donner l’impression d’une variation sur un même thème avec ces mélodies mineures, longues notes de piano appuyées et voix d’outre-tombe rappelant l’atmosphère sordide du Savage Mode de Metro Boomin et 21 Savage. Mais les instrus de LMF dévoilent plus de détails que dans les précédents disques de Freeze. La basse grésillante et grondante de « Freeze Raël » donne l’impression de passer une armée de zombies au défibrillateur. Les notes lancinantes et en reverse de « Big Pharma » installent une ambiance funeste comme celles qui annoncent l’arrivée de la lune rouge dans le jeu The Legend of Zelda: Breath of the Wild. L’absence de toute batterie sur « R.I.P. Pop Smoke » permet à l’ambiance crépusculaire cousue par Flem et Nassir de dévoiler toutes ses facettes. C’est grâce à des apports extérieurs que la teinte nocturne de l’album est entrecoupée, notamment par la nervosité hallucinée de « Hors Ligne », signé Seezy, et « Rap Catéchisme », co-produit par JayJay et Ocho. Contrepoint sautillant à la pesanteur des mélodies, les déclinaisons de rythmiques drill disséminées sur la moitié des morceaux de l’album sont dosées avec des intensités variées pour atteindre un niveau explosif sur « L’Art de la guerre » et « Numérologie ». À ce titre, dans cette épidémie de drillite aiguë qui a contaminé le rap français cette année (« tous les rappeurs veulent s’y mettre », constat implacable d’Ashe 22 sur « Scellé Part. 2 »), c’est l’équipe de cet album qui en assure l’une des meilleures applications. La partition dirigée par Flem est en musique ce qu’a été en peinture le travail de Pierre Soulages, qui avec son outrenoir jouait du noir à l’excès pour en chercher précisément les reflets, y ajoutait des touches d’autres couleurs pour lui apporter des nuances. Si Freeze parle « de noir sur noir comme Venom », Flem et les autres producteurs de l’album l’appliquent en son.

LMF est également une œuvre radicale pour l’obstination de Freeze Corleone dans son style de rap. Déjà perceptible sur Projet Blue Beam, il en arrive sur LMF à une maîtrise mathématique. Du même ton monocorde, Freeze continue son rap de dealer de « comme », de rapprochements par homonymie ou homophonie, de torsion grammaticale par son refus du conditionnel après l’usage du « si ». Une application chirurgicale redoutable mais finalement sans surprise, du fait notamment d’un flow qui manque de variations notables, sauf à de rares moments (« Hors Ligne »). À ce titre, le featuring avec Alpha Wann sur « Rap Catéchisme » est particulièrement révélateur de cette linéarité chez Freeze. Mais elle a un mérite : celle d’installer la forme singulière de son rap, son élocution ponctuée d’un léger sifflement (après tout, rien d’anormal pour quelqu’un qui se réclame des serpentards de Harry Potter), avec cette impression par moments de courir après la mesure pour finalement y retomber sur ses deux pieds (« Desiigner »). Freeze Corleone élabore un rap inaltéré. Aux flows et refrains chantonnés sous Auto-Tune devenus les canons contemporains, le rappeur répond par des couplets en passe-passe qu’on croyait devenus désuets, avec un Alpha Wann jongleur (« Rap Catéchisme »), un Kaki Santana sautillant (« Pas de refrain ») et un Stavo volcanique (« Numérologie »). Aux invités prestigieux et en circuit fermé des blockbusters actuels (qui, pour certains, l’ont invité volontiers en featuring cette année), Freeze préfère ses collègues du 667 (ici, Black Jack OBS et Osirus Jack), des aînés qui n’ont jamais plié le genou (Alpha 5.20, Despo Rutti) et des contemporains aux styles crapuleux mais variés, de la menace froide d’Ashe 22 à la rage de La F. Le rap développé sur LMF est tout à la fois une réaction à une forme de variétisation ambiante autant qu’il propose des nouvelles voies, quitte à risquer le hors-piste.


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