Magic

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 18 / 20

Posté le 24/12/2021

Quand Nas a choisi Hit-Boy pour produire King’s Disease en 2020, le résultat fut agréablement positif. Il faut dire aussi que la réunion de The Firm avec même un caméo de Dr Dre a fait son petit effet. Sur cette lancée, King’s Disease II a reçu de meilleures critiques l’année suivante, l’alchimie entre les deux protagonistes devenant plus symbiotique et le rendu fut un cran au-dessus. En plus il y a Lauryn Hill qui pose dessus. En guise de récompense, est apparu sous la veille de Noël 2021 un autre album de Nas produit Hit-Boy, sobrement intitulé Magic. Surprise !

En démarrant cet album de 9 titres sortis du chapeau, on réalise assez vite que les thèmes généraux et la vibe sont différents de la duologie King’s Disease. De caractère spontané, avec un rap plus direct, dans lequel Nas se re-contextualise dans son environnement mal fâmé et dans sa jeunesse dans les rues mal famées des quartiers Queensbridge, dans ses souvenirs. « Speechless », qui démarre l’album, retrace la vie des habitants et voyous se retrouvait balayée par la justice. Pouf, plus rien. Conscient de son niveau élitiste dans le rap, Nas efface d’un coup de baguette son passif qu’on qualifiait de bling-bling sur « Hollywood Gangsta », rappant fièrement « I’m on top, it’s not surprising« . Cette franchise et son approche sur ce projet rappellent le diamant brut que Nasir Jones a été à ses classiques débuts, sauf qu’ici c’est un Nas dans la fleur de l’âge, plus proche de ses racines, de ses fans. La candeur de « Wu for the Children » est réellement touchante. « VSOP shit » comme dit Nas (en référence à ses liqueurs préféres), « very special« . Vraiment très spécial dans mon coeur il est vrai ce morceau.

Dans ce momentum avec Hit-Boy, ils transforment tous deux une matière première « Ugly » en quelque chose de magnifique, comme par magie. « Meet Joe Black » est également une référence au fantastique que les cinéphiles n’auront pas loupé. Les prods de Hit-Boy sont vraiment faites sur-mesure, leur atmosphère soulful (avec parfois des samples de voix pitchées) ont quelque chose qui sonne typiquement QB. Plus que pour les King’s Disease. A l’image du single « Wave Gods » avec des scratches de DJ Premier. Boum ! Preemo qu’on n’avait pas vu sur un album de Nas depuis… oula, Stillmatic au moins, vient faire ses tours avec ses mains dont on se lasse jamais. Cela a eu de quoi relancer les rumeurs d’un album commun, et vous savez quoi, la boule de cristal a révélé que ce voeu de plus d’une vingtaine d’années se réalisera enfin ! A$AP Rocky est l’invité de ce morceau, drôle de choix me direz-vous mais il a été une figure de proue du rap new-yorkais dans les années 2010 donc le choix semble légitime. Un petit shout-out à Max B au passage, et cette phrase qui cimente le lien entre Nas et Hit-Boy « we’re the new Gang Starr« . Son verbe se conjugue au presque parfait, ses livres de rimes vont bien s’entasser dans la bibliothèque hip-hop.

L’émouvant « Dedicated » avec ses vibes un brin 90s vient conclure ce très joli cadeau de Nas qui se pose ici en super-héros du rap game. « No tricks, pure magic« . La teinte crépusculaire du morceau permet de voir sa carrière et son empreinte dans le rétroviseur, mais aussi l’avenir en regardant vers la lumière. Car la magie ne s’arrêtera pas là puisque le rappeur sortira en 2022 et 2023 trois opus : l’excellent King’s Disease III ainsi que Magic 2 et Magic 3, avec moins d’effets de surprise mais non sans prestige. Cela fera 2 trilogies avec Hit-Boy en tout et pour tout sur son label Mass Appeal. Et merci pour tout.

La note : 17,5/20


Chronique de JuldelaVirgule (Abcdr du Son)

Posté le 17/01/2022

Trente ans déjà pour la première prestation de Nas sur disque. C’était en mai 1991 sur « Live at the Barbeque » de Main Source et le rappeur de Queensbridge, alors âgé de dix-sept ans, y avait un swing bien à lui : « Verbal assassin, my architecture pleases / When I was 12, I went to Hell for snuffin’ Jesus ». Trois années plus tard naissait l’album qui allait à la fois exposer son don à la planète entière mais aussi devenir sa malédiction pour le restant de sa carrière. Illmatic sera le mètre-étalon auquel les prochains disques de Nasir Jones seront sans cesse comparés. Et ce quelle que soit leur qualité intrinsèque. Certains s’en rapprocheront, It Was Written ou God’s Son, d’autres s’en éloigneront, Nastradamus ou Untitled. Mais en trois décennies, jamais la perfection des dix titres sacralisés de ses débuts ne sera égalée.

Magic parvient-il à cet exploit ? La réponse est non. Pourtant, aucun autre de ses albums n’en a jamais été aussi proche. Et il y a sûrement deux raisons à cela. La première : Nas n’en peut plus de célébrer son chef-d’œuvre tous les cinq ans. L’icône de New York semble avoir définitivement tourné la page sur un classique qui n’a plus besoin de lui pour vivre. La deuxième, et la plus importante : sa rencontre avec le producteur californien Hit-Boy. Car depuis un an et demi, Nasir Jones et Chauncey Hollis, respectivement 48 et 34 ans, n’ont pas chômé. Et surtout, la qualité de leur musique augmente indéniablement au fil des albums. Si King’s Disease leur fait gagner le Grammy Award du meilleur album rap en mars 2021 (après onze nominations dans la carrière de Nas), King’s Disease II, sorti au mois d’août de la même année, surpasse encore son aîné. C’est encore le cas pour Magic, surprise de dernière minute déposée sous le sapin la veille de Noël. L’alchimie entre les deux prodiges devient une courbe exponentielle qui atteint des sommets sur ce troisième essai, transformant tous les espoirs que leurs talents pouvaient laisser supposer.

Derrière les machines, Hit-Boy fournit une expérience sonore oscillant entre samples de soul chauds et breakbeats dynamiques peaufinant la formule entamée sur leurs deux dernières collaborations. Une évolution du boom-bap original de 1994 qui n’est pas sans rappeler les travaux de Mike-N-Keys sur Victory Lap refondant complètement le son West Coast. Sauf que cette-fois ci, c’est le pendant new-yorkais que Hit-Boy revisite et s’approprie à sa manière. « Meet Joe Black » sonne comme le funk gras d’EPMD, de même que l’orgue triomphal de « 40-16 Building » rappelle les productions épiques de Just Blaze à l’aube des années 2000. Plus loin, les drums de « Wave Gods » empruntés au « Living Proof » de Group Home témoignent encore de cet héritage. Et le fait qu’ils soient légèrement accélérés pour mieux les dissimuler montre le sens du détail du producteur. Toujours sur ce même morceau, les hooks de Preemo reprenant des classiques de Mobb Deep, Kool G Rap, Pete Rock & CL Smooth sont une autre madeleine de Proust bienvenue dans un ensemble sonnant moderne et nouveau, étincelant comme du vieux chrome fraîchement poli. Dès les premières secondes de l’album, les arrangements de « Speechless » impressionnent. Le premier des neuf titres de cet EP (LP ?) prépare le terrain pour la suite. Comme sur Illmatic (oui, revoilà cette éternelle comparaison), l’énergie ne retombe que lors de l’ultime piste. « Dedicated », après un beat switch délicieux faisant basculer une atmosphère lumineuse dans un décor plus noir et pesant, achève les vingt-neuf minutes ultra-concises de Magic. Une écoute ininterrompue sans avoir eu l’idée de presser le bouton skip, ce n’était pas arrivé depuis… 1994. La malédiction du « Nas ne sait pas choisir ses prods » est rompue. Ici, tout est limpide et concis. Aucun numéro malvenu, aucune fanfaronnade indigeste : « No tricks, pure magic ».


Chronique de Ruben (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 26/01/2022

Tupac, Biggie, Eminem, Jay-Z et Nas sont communément cités comme le « Top 5 Dead or Alive » du rap US. Cette prestigieuse liste est évidemment sujette à d'interminables débats de comptoir : les puristes s’esclafferont de n’y voir apparaître aucun membre du Wu-Tang Clan ou d’Outkast, tandis que les plus jeunes d’entre nous tenteront de nous convaincre que Playboi Carti mérite amplement sa place. Quoi qu'il en soit, la quête de la couronne sacrée aura, durant les trois dernières décennies, déchiré les différents prétendants au trône.

Peut-être moins connu du grand public que le clash entre Tupac et Biggie, Jay-Z et Nas ont également eu leurs lots d’échanges corsés au début des années 2000. À l’époque, la guerre était ouvertement déclarée entre les deux New-Yorkais qui, dès les années 90, se dotent chacun d’une discographie (déjà) légendaire. Leur ascension simultanée amènera son lot de frictions, avant une réconciliation publique en 2005. Aujourd’hui, la hache de guerre est donc enterrée, mais les similitudes entre les deux MC ne s’estompent pas pour autant. En effet, tout comme Sean Carter, Nasir Jones ne manque pas d'activités extra-scolaires ; dès 2014, via sa firme Queensbridge Venture Partners, le rappeur investit des centaines de milliers de dollars dans des start-up prometteuses, dont certaines comme Genius, Dropbox et Coinbase s’avéreront être très (très) rentables. Businessman accompli, MC de légende, Nas a fini le rap-jeu en mode expert depuis belle lurette. Ce qui ne l’empêche pas de passer ses soirées en studio.

Car après un excellent King’s Disease II sorti en aout dernier, le rappeur du Queens a visiblement encore assez d’énergie, de temps et de choses à raconter pour nous balancer son deuxième projet de 2021, intitulé Magic. Dès les premières notes, on comprend immédiatement que Nas va, plus que jamais, jouer la carte de la nostalgie. L’introductif « Speechless » nous embarque ainsi pour un voyage temporel vers les heures dorées du rap new-yorkais ; sur le même ton, le titre en compagnie d’A$AP Rocky et DJ Premier, avec ses scratchs old school et ses SFX des années 2000, renvoie à la fabuleuse époque God’s Son et Street’s Disciple. Entièrement produit par Hit-Boy, qu’il ne quitte plus depuis King Disease premier du nom, ce nouveau projet propose son lot de beats old school raffinés ; un terrain de jeu idéal pour un Nasir Jones qui est de sortie avec sa plume dorée et vient ajouter un nouveau chapitre glorieux à l'une des plus belles discographies du hip-hop.

Et même si ces nouvelles punchlines seront probablement moins résistantes à l’épreuve du temps que les légendaires rimes de « N.Y. State Of Mind » et « If I Ruled The World », il reste chez Nas cette aura authentique et, surtout, ce timbre de voix unique qui a l’incroyable faculté de nous plonger dans les rues bouillonnantes d’une ville à l’agonie musicalement. En effet, après l’espoir suscité par la vague Beast Coast, force est de constater que l’emblématique berceau du hip-hop doit aujourd’hui se reposer sur sa vieille garde pour assurer une place dans le rap. Ainsi, contrairement à certains dinosaures dont la discographie s'apparente à une pénible descente en enfer – « will the real slim shady please stand up? » – , Nasir Jones nous prouve, avec ce quatorzième album studio, qu’il mérite encore et toujours sa place dans le « Top 5 Dead or Alive ». 


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