Chronique de B2 (Abcdr du Son)
Comment, en sortant trois longs formats chaque année, un rappeur peut-il encore avoir quoi que ce soit à dire de neuf ? Comment peut-il même trouver le temps de vivre suffisamment pour absorber des histoires à raconter ? En 2018, Jul donnait pour titre Inspi d’ailleurs à ce qui était alors sa quinzième sortie en quatre ans, laissant penser qu’il était le détenteur d’un incompréhensible don lui permettant d’être outrageusement prolifique. L’idée se tient, « le J c’est le S », mais c’est aussi L’Ovni… Enfin on l’appelle ainsi en 2016. Ou bien La Machine en 2020. Là, c’est plus intéressant ; de non-identifié, l’objet se fait concret. Machine ? Mais machine de quoi ? De travail a priori. La productivité stakhanoviste du rappeur ne se borne pas à une succession d’albums et de mixtapes, elle comprend également son autoproduction, son implication sur les clips, la préparation de ses concerts et de ses Planète Rap, ses collaborations à droite à gauche, la coordination des 13 et Classico organisé(s), la sortie de vêtements, les partenariats divers, et l’énumération peut certainement durer encore. Au détour de son dernier album Indépendance, Jul le concède : « J’ai trop la tête dans les projets, j’ai même plus l’temps d’faire des showcases. » Là réside un élément expliquant l’inspiration. Elle ne vient pas d’ailleurs, elle naît dans les sacrifices, d’une part. Ce n’est pas tout, sans quoi l’ennui serait mortel à l’écoute d’un énième projet estampillé D’Or et de Platine. S’il n’y avait que les sacrifices, la musique sentirait l’infâme odeur de la frustration et du renfermé. Ce n’est pas le cas. À mesure qu’il a avancé dans la vie et que la réussite financière lui a souri, Jul a vu des gens très lointains s’approcher en même temps que des gens très proches s’éloignaient. Des contrats commerciaux ont été passés, des contrats de confiance ont été rompus. Les trahisons, les faux-amis, les opportunistes, le mauvais œil, voilà ce qui s’est aggloméré dans l’espace vital d’un garçon d’une trentaine d’années, l’obligeant à une vigilance décuplée. Celle-ci devient de la nourriture pour sa musique.
Il se savait Dans [sa] paranoïa en 2014 déjà, huit ans plus tard, il la verbalise dès que possible. Admettant à cette époque ne pas trouver le sommeil, il semble désormais ne même plus le chercher. Sur Indépendance, les fautes d’inattention sont interdites, le moindre pas de travers se paiera, l’œil fermé au mauvais moment sera fatal. C’en est effrayant. « J’ai pas confiance, j’vais mettre un glock sous l’oreiller » sur « Dans la cour », « J’dors pas, les soucis m’font mal à la tête » sur « Que la vérité » ne sont que des illustrations du sommeil troublé de Jul. Si mal dormir n’est pas hors du commun, la façon dont le rappeur manifeste la peur qu’il a pour sa sécurité est en revanche troublante. Au long du disque, il évoque à plusieurs reprises son idée d’acheter un fusil à pompe et des rottweilers, il rappelle que rémunérer une garde rapprochée fait partie de la gestion de son budget, songe à avoir « un CZ chargé dans l’armoire » et avoue à demi-mots se posticher pour rentrer à la maison. Sa position socio-économique n’est plus la même et les Bouches du Rhône restant criminogènes, toutes les teintures capillaires du monde ne suffisent pas à assurer la tranquillité du rappeur. Parfois, et c’est assez touchant, Jul paraît être le seul à ne pas se rendre compte de son statut, comme s’il n’arrivait pas à expliquer son exposition, ou comme s’il n’avait pas eu le temps d’en prendre réellement la mesure, trop occupé à travailler sans relâche. « J’ai fait toute la ville dans le Porsche Boxter, tout le monde m’a pris en photo comme si j’étais une grosse star » peut-on l’entendre dire sur « Cette fois ». Comment ça, « comme si j’étais une grosse star » ? Il n’y a que lui pour en douter. Car l’auteur-compositeur-interprète multi certifié et multimillionnaire qu’il est n’arrive pas à accepter son statut, et tient à rappeler dès que possible qu’il n’est qu’un homme, deux bras, deux jambes comme les autres et comme avant.