SICK!

Chronique de Beufa (Abcdr du Son)

Posté le 11/02/2022

Earl Sweatshirt a l’air d’aller un peu mieux sur ce nouvel album. La naissance de son fils lui a offert un ancrage supplémentaire dans le réel là où il semblait auparavant errer à travers le monde avec à peine plus de substance qu’un fantôme de souffrance et de doute. Sa plume, toujours plus affûtée, lui sert à la fois de piton d’alpinisme auquel se raccrocher, comme un point stable duquel contempler le chaos qui règne autour de lui, et de scalpel pour ausculter les recoins sombres de son âme et tenter d’en raccommoder les meurtrissures.

Par opposition à ses précédents opus, où Earl surnageait dans un tortueux labyrinthe de motifs baignés de nuages électriques, SICK! est un disque dont le propos et la forme musicale, s’ils ne sont pas moins riches ou moins complexes que dans les précédents disques du rappeur, sont peut-être plus lisibles. Le mixage de l’album réalisé par Young Guru, ingénieur du son chevronné qui a notamment mixé dix des onze LP de Jay-Z, y est sans doute pour beaucoup. Le traitement des voix est sans fioritures, épuré à l’extrême, et ce travail sonore tout en simplicité maîtrisée vient souligner l’impression de clarté retrouvée qui se dégage du disque. Impression qui se retrouve dans les pistes instrumentales, construites autour de textures et de motifs organiques, comme les gouttes de pluie sur « Old Friend » ou la longue mélodie au piano interprétée par Ian Finkelstein qui vient clore l’album. Ce sont peut-être les deux collaborations avec un Alchemist décidément on fire ces temps-ci (« Old Friend »,  « Lye ») qui résument le mieux la formule adoptée sur SICK!. Les productions y font office de cadres richement ornés, qui complimentent à merveille les tableaux qu’Earl Sweatshirt et ses invités peignent de leurs plumes.

Ce qui est central, c’est donc surtout cette écriture sinueuse où de chaque chausse-trappes peut jaillir un démon grimaçant, un rayon de lumière qui perce à travers la brume ou un symbole en forme de hiéroglyphe à interpréter. Earl écrit moins qu’il ne tisse une toile en quatre dimensions, comme l’araignée Anansi des contes d’Afrique de l’Ouest : la syllepse de sens est une des figures les plus prégnantes dans son écriture, chaque image et chaque symbole peuvent être interprétés de multiples manières – à l’auditeur ou à l’auditrice d’y chercher l’interprétation qui résonnera le mieux.

Ce travail d’écriture est avant tout un travail de soin (« I have to write to find balance »). Celles et ceux qui ont souffert de maladie mentale le savent bien : nommer les maux, trouver le diagnostic, c’est déjà guérir un peu. C’est du moins le début du chemin. C’est sur ce sentier labyrinthique de la guérison que marche Earl au long des 24 minutes de SICK!. D’un pas qui parvient bizarrement à être à la fois traînant et assuré, le rappeur avance vers une vague lueur qui se laisse entrevoir à l’horizon quand on évite de trop la chercher.


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