Effendi

Chronique de Damien Ribeiro (Abcdr du Son)

Posté le 23/01/2022

À la recherche de Sameer Ahmad, on s’égare vite parmi les hétéronymes et cette réputation de rappeur préféré des petits élitistes, des nouveaux experts et autres connards de puristes. Il a tellement zigzagué pour semer ses madeleines de proses qu’on ne sait plus si cet Effendi est le quatrième ou le quinzième album de l’homme que l’on nomme aussi Jovontae/bout d’Ezekiel. Une carrière aux contours hésitants, un songe, avec tout de même quelques jalons pour derniers repères : Samm de Coloquinte, Dany Dan, Sako, Nakk… Longtemps, en écoutant Sameer Ahmad, « je me suis couché de bonne heure », la faute à un sens de la formule alambiquée pour pas grand-chose. Mais aussi pour quelques mauvaises raisons d’atmosphère : réflexe de rejet face à un public qui tressait en urgence des lauriers à celui qui semblait pourtant léger à côté des rois sans couronnes ; méfiance face à la gentrification moquant le rap et les rappeurs de rue, cet entre-soi qui permettait de disserter entre esthètes sur la musique, loin des casquettes Lacoste, et du risque de se faire dépouiller.

Malgré lui, Sameer Ahmad trimballait dans son sillage tous ces épouvantails que le temps perdu et son talent ont fini par chasser. Pas loin de vingt ans au micro à faire siffler le cheveu sur sa native tongue, et trente-cinq minutes de musique, dix morceaux, mis en son par Skeez’up avec l’élégance de ceux qui savent faire un pas de côté, appuyé çà et là par Krimophonik, Pumashan et LK de l’Hôtel Moscou. Aucun featuring. Il faudra donc suivre la seule voix de Sameer Ahmad pour avancer dans un dédale menant d’un titre que l’empire Ottoman réservait aux savants (« Effendi »), à la première bière brassée il y a 6000 ans dans ce qui deviendra l’Irak (« Sikaru »). De Bagdad à Bagdad, du berceau à la tombe peut-être, Carlito’s way« Il n’a jamais existé le bon vieux temps. » Alors, parlons du bon vieux temps.

Comme toujours avec le perdant magnifique, il faut progresser dans son puzzle de mots et de pensées avec, régulièrement, l’impression qu’il manque un paquet de pièces ; et malgré tout s’en contenter, apprécier le vide laissé, les matières en suspension, poussières dansantes, espaces à investir pour l’imaginaire de l’auditeur contraint de co-construire son cocon. Le fond de l’air est vaporeux, éclairage indirect et brumes de fin de nuit. On se rassure en voyant percer quelques fantômes qu’on croit connaître, on se demande souvent ce qu’ils font là. Alors, comme pour s’assurer de leur réalité, on note leurs noms sur des listes. Qui est Siddhartha ? Est-ce le Bouddha historique, est-ce le héros du roman éponyme de Hermann Hesse, est-ce la version qui hante le rap depuis le départ prématuré de Népal, une espèce de transposition urbaine du type en quête impossible de sagesse, Ghost dog abandonné sur le bord d’une route sans fin ? Comment baliser quand il n’y a plus de sens ? Peut-être suivre la voix de Sinatra comme dans « Siddhartha »…

Dans une voiture orange et blanche, un type passe la tête à la fenêtre tandis qu’on roule toujours vers une Amérique fantasmée. Celle où les vainqueurs la jouent à leur façon, suivent leur voie, où résistent des réserves d’indiens croisés sur l’album précédent (Apaches), des skateurs dont on entend grincer d’infinis grinds, des rappeurs mythiques cités, traduits, transposés sans méthode : « dégage de mon soleil » ou je pisse sur tes standards. Ici on projette encore des films de Bruce Lee, pour l’exotisme des bagarres, ou plus certainement pour l’imperturbable beauté de Nora Miao, amour suprême, tandis que là-bas Yoko et John tournent en rond. Autre fantôme reconnu, celui de Lucien, rappeur producteur hexagonal vaguement maudit, parti des années plus tôt en territoire apache pour croiser Guru ou Q-Tip, jeune et naïf survivant d’une époque où les héros s’appelaient Aktuel, Dee Nasty, Colt et Méo (REP). Lucien qui fut aussi le lifesaver passe lentement en arrière-plan sur un beachcruiser à « Vera Cruz », coupant la parole à ceux de la tribu appelée quête pour dire coucou. Et un peu adieu, bad luck of Lucien. Les roulements du charleston nous recollent au sol, on ne suivra pas l’envolée de trompette, trop tard pour fumer des clopes sur la lune.


Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 14/02/2022

On devient vite un boomer : il suffit de fermer les yeux cinq minutes sur son époque, de préférer regarder dix fois le même bon film plutôt que dix films moyens à la mode, de privilégier ses propres valeurs refuges au lieu de donner dans le jeunisme. Ce n’est pas grand-chose, mais c’est suffisant pour prendre ses distances avec une époque qui glorifie l’instantané et l’éphémère, et rarement pour les bonnes raisons. Et ça, Sameer Ahmad l’a bien compris : il est la preuve vivante que l’on peut endosser un costume de boomer sans que cela n'entrave la créativité. Aussi à l’aise sur une face B de Kendrick Lamar que sur une planche de skateboard ou de bande-dessinée, c’est réellement ses disques que le rappeur s’écrit et se réinvente. S’il admet que sa musique "se rapproche de ce qu’ils appellent le rap", il la conçoit avant tout comme un exercice entre le fantasme et l’autobiographie, où les fantômes de son Irak natal se mêlent aux moments de cinéma qui le hantent.

Il en faut du culot pour appeler son disque Effendi – "maître" en turc. Ceci dit le culot, ce n’est pas ce qui manque chez lui : entre le disque qui nous intéresse et Apaches en 2019, il y a eu la parenthèse Un amour suprême. Deux formats courts et ambitieux, Javontae EP et Ezekiel EP, qui regardent volontiers vers le jazz (évidemment) pour un résultat égotrippé qui n’est pas sans rappeler la clique Griselda ou le superhéros Mach-Hommy – le soleil du sud de la France en plus. Une parenthèse qui, à l’écoute d’Effendi, a eu des effets bénéfiques : elle a permis à la musique de Sameer Ahmad de gagner en souplesse – une véritable gageure quand on sait que le Montpelliérain aime se réinventer à chaque nouveau projet.

Premier album intégralement produit par le beatmaker Skeez’Up, déjà collaborateur du bougre par le passé, Effendi fonctionne comme un vaste collage d'ambiances et d’obsessions que l’on sait chères à Ahmad. On y croise les basses rondes chères à UGK ou OutKast, le flow liquoreux d'Isaiah Rashad, ou les productions baignées de gospel du rap de Chicago ou de la Nouvelle Orléans. Et dès la première écoute, ça éblouit : Effendi est, de loin, le disque le plus riche et le plus cainri d’Ahmad. Pour vous dire à quel point il sent l’or, il partage un sample avec l’un des plus gros tubes de Rick Ross ("Matriochka"). Et plutôt que de jouer la carte du Roc-A-Fella francophone – il cède volontiers sa place à ceux qui le font mieux que lui – Sameer Ahmad préfère laisser sa plume divaguer, sortir de sa zone de confort. Résultat : Effendi est sans nul doute le disque le plus doux-amer de sa discographie. Il baigne dans l’enfance de son auteur, et capte merveilleusement une certaine nostalgie du temps qui passe, une quête de l’insouciance perdue dans de vieilles VHS de kung-fu ("Nora Miao") ou dans des romans initiatiques poussiéreux ("Siddharta").

À bien des égards, Effendi reprend l’histoire là où Perdants Magnifiques l’a laissée : en filigrane, c'est toujours cette autobiographie qui semble s’écrire entre les lignes d’une scène de cinéma, pendant qu’un vinyle de MC Eiht ou The Nonce tourne en arrière-plan sur la platine du salon. Mais surtout, ce nouvel opus est la quintessence de ce qu’on aime par dessus tout chez le rappeur de Montpellier : cette curiosité qui dépasse la seule culture rap. En ce sens, Effendi résume à merveille cette personnalité bigger than rap, débarrassant au passage le MC de ce statut de petit prodige pour en faire un sensei du rap, à l’instar de Dany Dan ou d'un Fabe en leur temps. Et même s'il répète partout que ce sera son dernier disque, on espère que cette belle histoire ne s'arrêtera pas là. Mais si c'est bien le cas, il n'aura pas loupé sa sortie.


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