Chronique de Mr.dante (Xsilence)
Bhin, en fait, oui. No spoil : le premier titre met les choses au claire rapidement en ouvrant sur tout ce que San Francisco a de plus glauque à offrir. Dans la droite ligné de "The Narcotic Story", ce noise blues continue d'explorer, comme si de rien n'était, le mariage avec l'instrumentation acoustique de type classique. Il s'en émane une musique plus classe et dramatique que jamais, plus guindée, délaissant une image hardcore pour une violence maitrisée, enfilant le chapon melon d'un Alex DeLarge.
Le piano fait des apparations d'autant plus marquantes sur cette galette, rappelant dans son jeu un illustre Nick Cave. Mais dans ces douces cacophonies mélancoliques, c'est inévitablement Tom Waits qui nous revient le plus à l'esprit, comme sur l'excellent "The Upper". Ces infinités de gris strident, ces violents horizons de noir et blanc, ces marrèes hautes plaintives s'entendent sur le rock jam "Letter Of Note", renforcé encore et toujours par ces instruments frotés. Ou encore sur l'ultime "The Finished Line" qui nous accompagne au loins, vers les âbimes célestes, sous les grognements de ce grand malade d'Eugene.
L'apport d'une dimension classique ne dénature en rien leur musique, elle la dramatise et l'allourdis encore. Le groupe ne se perd pas dans ces décors : sur l'ambiant "Ecce Homo", il nous rappel les ambiances d'un "Evil Heat". Sur "Gentleman's Gentleman", énergique et surf décadant au chant Patton-ien, et le rock "Host", ils démontrent une envie d'en découdre gouleyante. En somme, on perd en spontanéité ce qu'on gagne en maîtrise...
Mais, as trop réflechir, ne perd-t-on un peu d'essence ?
Ils sont frais comme s'ils avaient vingt ans mais mûres de tout leur savoir.
Chronique de Antoine (Goûte Mes Disques)
10 ans après The Narcotic Story. Oxbow n’a pas vieilli, même si les gonzes ont sérieusement atteint la cinquantaine. En fait, bon, si : il faut bien dire qu'ils se sont assagis depuis Fuckfest et Serenade in Red, des débuts sous la forme d’un fracassant avant-rock d’aliénés, qui leur valait jusqu’à des comparaisons, pas du tout injustifiées, avec Khanate. Oxbow a tout du long de sa carrière été une expérience sonore bouleversante, sur CD comme en concert : bien sûr pour sa musique dont le blues poignant n’enlève rien à la lourdeur rock, mais surtout pour les expérimentations vocales d’Eugene S. Robinson, ce gros bout de viande élégant de 100 kilos, qui sue toute l’eau de son corps dans des lives qu’il finit systématiquement en slip.
Eh bien, avec Thin Black Duke, en 2017, ce qui est sûr, c’est que nos gaillards passionnés de San Francisco n’ont pas lissé leur musique, ni perdu en créativité. Les bruitages vocaux déconcertants de « A Gentleman’s Gentleman » ou la mélancolie déchirante « The Upper » sont là pour le rappeler. Un Oxbow de l’âge mûr, en fait, c’est un peu comme un Radiohead de l’âge mûr, toutes proportions gardées : ça vieillit toujours dans les marges des genres, ça ose un peu moins, c’est un peu moins intense, mais ça compense avec une classe grandissante, une identité affirmée, et une grâce surprenante (« The Finished Line »).
La comparaison avec Radiohead ne s’arrête pas là : c’est aussi parce que ce Thin Black Duke introduit plus profondément que The Narcotic Story les cuivres, les cordes et le piano dans la musique du groupe. Un enrobage classieux qui n’a plus seulement fonction d’interlude, mais qui électrise l’atmosphère sur « Cold & Well-Lit Place » ou adoucit les riffs d’ « Ecce Homo ». Leur musique, si elle est assurément moins agressive, est toujours aussi charmante, à l’image de cette jolie mélodie sifflée qui nous accueille sur « Cold & Well-Lit Place ».
Sur ce Thin Black Duke, si on a déjà visité Oxbow, on retrouve confortablement ses marques ; si on découvre, c’est sans doute une aventure moins douloureuse que Serenade in Red. On reste dans la travée d'un blues-rock pleurnichant et dégoulinant, ouverte sur The Narcotic Story. C'est toujours torturé, mais doucement et mélodieusement torturé. Un joyeux mélange des genres, qui emprunte autant au blues, au noise rock, au punk, au metal qu’au free jazz et à la musique classique. Un joyeux mélange des voix aussi, des tons et des locuteurs, dans l’étrange polyphonie qu’Eugène crée à lui tout seul avec son organe haut-perché, angoissé, incompréhensible, qui susurre, grogne, désespère, marmonne, chante parfois. Si Oxbow ne chamboule plutôt autant qu’avant, maintenant, il berce.